‹ L'église et la question socialeChapitre 39 sur 42 · Apol. [l, xxxIx · texte numérisé non relu

Apol. [l, xxxIx

NDITION DES OUVRIERS 107

d’ ordr: général, qui consiste dans léotoiois tout entière des lois et des institutions ; Nous voulons dire qu ils doivent faire en sorte que, de l’organisation même et du gouvernement de la société, découle spontanément et sans effort la HRspérie tant publique que pee

Tel est, en effet, l'office Le la prudence civile et le devoir propre de tous ceux qui gouvernent. Or, ce qui fait une nation prospère, c’est la probité des mœurs, des familles fondées sur des bases d’ordre et de moralité, la pratique de la religion et le réSpect de la justice, une imposition modérée et une répartition équitable des charges publiques, le progrès de l'industrie et du commerce, une agriculture florissante et d’autres éléments, s’il en est, du même genre, toutes choses que l'on ne peut porter plus haut sans faire monter d’autant la vie et le bonheur des citoyens, De mêmedonc que, par tous ces moyens, l'Etat peut se rendre utile aux autres classes, de même il peut grandement améliorer le sort de la classe ouvrière; et cela dans toute la rigueur de son droit et sans avoir à redouter le reproche d’ingérence; car, en vertu même de son office. l'Etat doit servir l'intérêt commun. Et il est évident que plus se multiplieront les avantages résultant de cette action d’ordre général, et moins on aura besoin de recourir à d’autres expédicnts pour remédier à la condition des travailleurs.

2.— Mais voici une autre considération qui atteint plus profondément encore notre sujet. La raison formelle de toute société est . une et commune à tous ses membres grands et petits. Les pauvres, au même titre que les riches. sont de par le droit naturel des citoyens, c'est-à-dire du nombre des parties vivantes dont se compose, par l'intermédiaire -des familles, le corps entier de la

- nation, pour ne pas dire qu’en toutes les cités ils sont le grand nombre. Comme donc il serait déraisonnable de pourvoir à une classe de citoyens et d'en négliger l’autre, il devient évid'nt que l'autorité publique doit aussi prendre les mesures voulues pour sauvegarder le salut et les intérêts de la classe ouvrière. Si elle y manque, elle viole la stricte justice, qui veut qu’à chacun soit

rendu ce qui lui est dû. À ce sujet, saint Thomas dit fort sagement : De même que la partie et le out sont en quelque manière une même chose, ainsi ce qui appartient au tout est en quelque sorte à chaque partie (1). C’est pourquoi parmi les graves et nombreux devoirs des gouvernants qui veulent pourvoir comme il convient au bien public, celui qui domine tous les autres consiste à avoir soin également de toutes les classes de citoyens, en observant rigoureusement les lois de la justice dite distributive.

Mais, quoique tous les citoyens sans exception doivent apporter leur part à la masse des biens communs, lesquels du reste, par un retour naturel, se répartissent de nouveau entre les individus, néanmoins les apports respectifs ne peuvent être ni les mêmes, ni d’égale mesure. Quelles que soient les vicissitudes par lesquelles les formes de gouvernement sont appelées à passer, il y aura toujours entre les citoyens ces inégalités de conditions sans lesquelles une société ne peut ni exister, ni être conçue. À tout prix, il faut des hommes qui gouvernent, qui fassent des lois, qui rendent la justice, qui enfin, de conseil ou d’autorité, administrent les affaires de la paix et les choses de la guerre. Que ces hommes doivent avoir la prééminence dans toute société et y tenir le premier rang, personne n’en peut douter, puisqu'ils travaillent directement au bien commun et d’une manière si excellente. Les hommes, au contraire, qui s'appliquent aux choses de l’industrie, ne peuvent concourir à ce bien commun ni dans la même mesure, ni par les mêmes voies; mais eux aussi, cependant, quoique d’une manière moins directe, ils servent grandement les intérêts de la société. Sans nul doute, le bien commun dont l’acquisition doit avoir pour effet de perfectionner les hommes, est principalement un bien moral. L

Mais, dans une société bien constituée, il doit se trouver encore une certaine abondance de biens extérieurs, dont l'usage est requis à l'exercice de la vertu (2). Or, tous ces biens, c’est le travail de l’ou-

1. Sicut pars et tolum quodammodo sunt idem, ta id, quod est totius quodamm:do est dartis. II Quæst. LXI, a. I ad 2,

2, 5. Thom., De reg. Princip, I, c. xv.

vrier, travail des champs ou de l'usine, qui en est surtout la source féconde et nécessaire. Bien plus, dans cet ordre de choses, le travail a une telle fécondité et une telle efficacité, que l’on peut affirmer sans crainte de se tromper qu’il est la source unique d’où procède la richesse des nations. L’équité demande donc que l’État se

préoccupe des travailleurs et fasse en sorte que de tous les biens qu'ils . procurent à la société, il le leur en revienne une part convenable, comme l’habitation et le vêtement, et qu'ils puissent vivre au prix

de moins de peines et de privations. D'où il suit que l’Etat doit favoriser tout ce qui, de près ou de loin, paraît de nature à améliorer leur sort. Cette sollicitude, bien loin de préjudicier à personne, tournera au contraire au profit de tous, car il importe souverainement à la nation que des hommes qui sont pour elle le principe de biens aussi indispensables ne se trouvent point continuellement aux prises avec les horreurs de la misère. |

3. — Il est dans l’ordre, avons-Nous dit, que ni l'individu ni la famille ne soient absorbés par l'Etat; il est juste que l’un et l’autre aient la faculté d’agir avec liberté aussi longtemps que cela n’atteint pas le bien général et ne fait injure à personne. Cependant aux gouvernants il appartient de protéger la communauté et ses parties; la

communauté, parce que la nature en a confié la conservation au pouvoir souverain, de telle sorte que le salut’ public n’est pas seu-

lement ici la loi suprême, maïs la cause même et la raison d’être du principat; les parties, parce que, de droit naturel, le gouvernement ne doit pas viser l'intérêt de ceux qui ont le pouvoir entre les mains, mais le bien de ceux qui leur sont soumis : tel est l’enseignement de la philosophie non moins que de la foi chrétienne. D'ailleurs, toute autorité vient de Dieu et est une participation de son autorité suprême; dès lors, ceux qui en sont les dépositaires doïvent l'exercer à l'instar de Dieu, dont la paternelle sollicitude ne s'étend pas moins à chacune des créatures en particulier qu’à tout leur ensemble. Si donc, soit les intérêts généraux, s:it l’intérêt d’uné classe en particulier, se trouvent ou lésés, ou simplement menacés, et qu'il soit impossible d’y remédier ou d’y obvier autre-

. ment, il faudra de toute nécessité recourir à l’autorité publique.

Or, il importe au salut public et privé que l’ordre et la paix règnent partout ; que toute l’économie de la vie domestique soit réglée d’après les commandements de Dieu et les principes de la loi naturelle ; que ia religion soit honorée et observée ; que l’on voie fleurir les mœurs privées et publiques ; que la justice soit religieusement gardée et que jamais une classe ne puisse opprimer l’autre impunément ; qu'il croisse de robustes générations, capables d’être le soutien et, s’il le faut, le rempart de la patrie. C’est pourquoi, s'il arrive que les ouvriers, abandonnant le travail ou le suspendant par les grèves, menacent la tranquillité publique ; que les liens naturels de la famille se relâchent parmi les travailleurs ; qu'on foule aux pieds la religion des ouvriers, en ne leur facilitant point l’accomplissement de leurs devoirs envers Dieu ; que Ia promiscuité des sexes, ou d’autres excitations au vice constituent dans les usines un péril pour la moralité ; que les patrons écrasent les travailleurs sous le poids de fardeaux iniques, ou déshonorent en eux la personne humaine par des conditions indignes et dégradantes ; qu’ils attentent à leur santé par un travail excessif et hors de proportion avec leur âge et leur sexe ; dans tous ces cas, il faut absolument appliquer, dans de certaines limites, la force et l'autorité des lois ; les limites seront déterminées par la fin même qui appelle le secours des lois : c’est-à-dire que celles-ci ne doivent pas s’avancer ni rien entreprendre au-delà de ce qui est nécessaire pour réprimer les abus et écarter les dangers.

Les droits, où qu’ils se trouvent, doivent être religieusement respêèctés, et l'Etat doit les assurer à tous les citoyens, en prévenant ou en vengeant leur violation. Toutefois, dans la protection des droits privés, il doit se préoccuper d’une manière spéciale des faibles et des indigents, La classe riche se fait comme un rempart de ses richesses et a moins besoin de la tutelle publique. La classe indigente, au contraire, sans richesses pour la mettre à couvert des injustices, compte surtout sur la protection de l'Etat. Que l'Etat se fasse donc, à un titre tout particulier, la providence des travailleurs, qui appartiennent à la classe pauvre en général.

Maïs il est bon de traiter à part certains points de plus grande

m 0 ance. En premier lieu, il faut que les lois publiques soieat f pour les propriétés privées une protection et une sauvegarde, Et ce qui importe par-dessus tout, au milieu de tant de cupidités en effervescence, c'est de contenir les masses dans Le devoir; car, s’il est permis de tendre vers de meilleures destinées avec l’aveu de la justice, enlever de force le bien d’autrui, envahir les propriétés étrangères, sous prétexte d’une absurde égalité, sont choses que la justice condamne et que l'intérêt commun lui-même répudie. Assurément les ouvriers qui veulent améliorer leur sort par un travail honnête et en dehors de toute injustice forment la très grande majorité; mais combien n’en compte-t-on pas qui, imbus de faus= ses doctrines et ambitieux de nouveautés, mettent tout en œuvre pour exciter des tumultes et entraîner lesautres à la violence. Que l'autorité publique intervienne alors, et que, mettant un frein aux excitations des meneurs, elle protège les mœurs des ouvriers contre les artifices de la corruption, et les légitimes propriétés contre le péril de la rapine. Se He

4. — Il n’est pas rare qu’un travail trop prolongé ou trop pénible, et un salaire réputé trop faiblé, donnent lieu à ces chômages voulus et concertés qu’on appelle des grèves. À cette plaie, si ‘commune et en même temps si dangereuse, il appartient au pouvoir public de porter un remède ; car ces chômages non seulement tournent au détriment des patrons et des ouvriers euxmêmes, mais ils entravent le commerce et nuisent aux intérêts généraux de la société, et comme ils dégénèrent facilement en violences et en tumultes, la tranquillité publique s’en | trouve souvent compromise.

Mais ici il est plus efficace et plus salutaire que l’autorité des lois prévienne le mal et l’empêche de se poor en écartant avec sagesse les causes qui paraissent de nature à exciter des conflits entre ouvriers et patrons.

s. — Chez l’ouvrier pareillement il est des intérêts nombreux qui réclament la protection de l'Etat, et en première ligne ce qui regarde le bien de son âme.

La vie du corps, en effet, quelque précieuse et désirable qu’elle

ve

soit, n’est pas le but dernier de notre existence : elle est une roie

et un moyen pour arriver, par la connaissance du vrai et l'amour du bien, à la perfection de la vie de l’âme. C'est l’âme qui porte |

gravées en elle-même l’image et la ressemblance de Dieu; c’est en Die que réside cette souveraineté dont l’homme fut investi quand il reçut l’ordre de s’assujettir la nature inférieure a de mettre à son

service les terres et les mers (1). Remplissez la terre et l’assujettis-

sez; dominez sur les poissons de la mer, et sur les oiseaux du ciel et sur tous les animaux qui se meuvent sur la terre.

A ce point de vue, tous les hommes sont égaux ; point de différence entre riches et pauvres, maîtres et serviteurs, princes et sujets : I] n’ont tous qu'un même Seigneur (2). Cette dignité de l’homme, que Dieu lui-même traite avec un grand respect, il n’est permis à personne de la-violer impunément, ni d’entraver la marche de l’homme vers cette perfection qui répond à la vie éternelle et céleste. Bien plus, il n’est même Pas loisible à l’homme, sous ce rapport, de déroger spontanément à la dignité de sa nature, ou de vouloir

l’asservissement de son âme, car il ne s’agit pas de ox dont il ait .

la libre disposition, mais de devoirs envers Dieu qu’il doit religieusement remplir. C’est de là que découle la nécessité du repos et de

la cessation du travail aux jours du Seigneur. Qu'on n’entende pas

toutefois par ce repos une plus large part faite à une stérile oisi-

veté, ou encore moins, comme un grand nombre le souhaitent, ce . chômage fauteur des vices et dissipateur des salaires, mais bien un

repos sanctifié par la religion. Ainsi allié avec la religion, le repos retire l’homme des labeurs et des soucis de la vie quotidienne, et l'élève aux grandes pensées du ciel, et l'invite à rendre à son Dieu le tribut d’adoration qu'il lui doit. Tel ést surtout le caractère et la raison de ce repos du septième jour dont Dieu

avait fait même déjà dans l’Ancien Testament un des principaux

articles de la loi : Souviens-toi de sanctifier le jour du sabbat (3), et :. Replete terram et subjicite eam : et dominamini piscibus maris et volatilibus cœli et umiversis animantibus quæ snoventur sufer terram. Gen, 1, 98, 2, Nam idem Dominus omnium. Rom. x, 12.

Page 1