NATURE ET CAUSES DE LA QUESTION SOCIALE
Le progrès matériel en lui-même est un bien, puisqu'il est la marque de la royauté de l’homme sur le monde sensible, en même temps qu’iltend à adoucir et à rendre moins sévère le séjour de cette « vallée de larmes », comme dit l’'Église. Mais la rencontre du progrès matériel avec la désorganisation morale, l’union de la puissance avec l’égoïsme, produisent un trouble social, qu'une certaine prospérité matérielle parvient à masquer pendant quelque temps, et qui un jJouf, — nous en sommes là, — déchire les entrailles de la société et la jette dans des crises où elle menace de périr.
Quand on en est arrivé à ce point, la guestion sociale se pose avec une netteté véritablement effrayante.
Léon XIII met hardiment le doigt sur les causes du trouble social dans lequel le monde est plongé. La destruction de tout corps organisé, de toute association protectrice, groupant les travailleurs et assurant la défense de leurs droits et de leurs intérêts ; la disparition de tout principe et de tout sentiment religieux
des lois et des institutions publiques ; l’individualisme livrant les ouvriers isolés et sans dé- fense « à la merci des maîtres inhumains et à la cupidité d’une concurrence effrénée »: « l’usure dévorante — uSura vorax — condamnée à plusieurs reprises par le jugement de l'Eglise, et qui n’a cessé d’être pratiquée, sous une autre forme par des hommes avides de gain, d’une insatiable cupidité » ; enfin « le monopole du travail et des effets de commerce, devenus le partage d’un petit nombre de riches et d’opu- Jents, qui imposent ainsi un joug presque setvile à l'infinie multitude des prolétaires », voilà les racines empestées et trop fécondes Fa la question sociale, qui se dresse menaçante devant nous. Qu’'ajouter à ce tableau, dont chaque trait fortement accusé est la vive ie de l’un des côtés du problème?
Je voudrais cependant attirer l'attention sur ce que le Pape dit de l'usure omnivore. Toute la question du crédit, de la Bourse, du commerce des valeurs, de la spéculation, du système juif de la finance, est contenue dans ces lignes fortes et pleines. Il y a là tout un monde d'enseignements et d’avertissements. Le règne de la ploutocratie, de cette lâche et dévorante aristocratie de l'or, qui pille, souille et corrompt, est vigoureusement dénoncé, On remarquera aussi que le pape a peu goûté les
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arguments spécieux de M. Paul Leroy-Beaulieu, dans son Essai sur la répartition des richessesiiet, qu'ilône @sbit. pas aVéc ce docteur de l’économie classique, que sous l’action du régime actuel «les peuples civilisés s’avancent vers unétat de choses où les conditions seront de moins en moins inégales ». |
Quoi qu’en dise M. Leroy-Beaulieu, les gens qui n’ont que des yeux pour regarder ce qui se passe autour d’eux, et le simple bon sens ordinaire pour en juger, sont loin d’avoir tort lorsqu’ils pensent que la répartition des richesses s'opère très mal, très peu équitablement dans les sociétés modernes; que les riches deviennent chaque jour plus riches, et les pauvres chaque jour plus pauvres ; que l’abus de la concutrence aboutit au triomphe exclusif du fort, à l’'accaparement des fortunes par la haute finance, la haute industrie, le haut commerce. Ilya quelque chose de plus fort et de plus convaincant que les théories les plus savantes etles plus subtiles : ce sont les faits.
Quoi qu'il en soit, la question sociale, qui est, lorsqu'on la réduit à ses plus simples éléments, une simple question d’existence :
être ou ne pas être, se pose de nos joufs avec une acuité terrible, et, comme dit le pape, «il faut, par des mesures promptes et efficaces, venir en aide aux hommes des classes inférieu-
res, attendu qu'ils sont pour la plupart dans une situation d’infortune et de misère imméritée ». Mais où est le remède ?