‹ L'église et la révolution françaiseChapitre 11 sur 373 · AFFAIBLISSEMENT DE LA FOI · texte numérisé non relu

AFFAIBLISSEMENT DE LA FOI

L'état de choses que nous venons de décrire était la continuation de ce qui existait depuis des siècles en France. Il n'y avait de changé que la disposition des esprits, mais cela suffisait pour que les abus qui avaient été tolérés ou passés sous silence apparussent sous leur vrai jour ; la conscience publique irritée se soulevait contre des institutious qui n'avaient longtemps éveillé aucun scrupule , et il suffisait à l'Eglise de France de demeurer conforme à son passé pour soulever les plus ardentes passions.

Malheureusement elle était bien plus préoccupée de ses débats intérieurs et de ses intérêts temporels que de la lutte formidable à laquelle l'appelaient les attaques de la philosophie.

Rien n'est triste comme l'histoire religieuse du dix-huitième siècle. La piété languit; la science est nulle, du moins du côté des défenseurs du christianisme. En Angleterre et en Allemagne un vent desséchant souffle sur les cœurs et les esprits. On prêche dans les chaires protestantes — dans celles qui sont debout — une religion sans grandeur, sans mystères, qui n'a ni les hardiesses de la philosophie ni celles de la foi. La place est démantelée, on traite avec les opinions du jour, et les lâches compromis sont fréquents. Dans le sein de l'Eglise de France, la décadence est visible à tous les yeux. Depuis que Massillon s'est tu, on n'a plus à signaler une parole éloquente dans la chaire évangélique, si l'on excepte quelques accents d'une rudesse étudiée du père Bridaine. Les plus mesquines passions de sacristie se donnent pleine carrière. Non content de persécuter au dehors, le parti dominant persécute au dedans pour imposer la bulle Unigenitus, et avec elle le joug romain à quiconque n'a pas renié tout esprit d'indépendance. Le lit de mort des prêtres les plus estimés est épié, et la persécution cléricale ne s'arrête même pas devant le dernier soupir. Le bruit de ces querelles mesquines remplit les audiences du parlement. On en est assourdi et irrité. Le parti contraire n'est pas relevé par cette lutte sans grandeur ; il y a quelque chose de plus triste que la destruction de Port-Royal des Champs, c'est la décadence morale du jansénisme : cette grande école qui

i-i AFFAIBLISSEMEM 1>E LA FOI.

a donné à la France Saint-Cyran et Pascal est vraiment tombée en enfance. On ne s'y entretient plus que de miracles apocryphes; les convulsionnaires de Saint-Médard passent pour les héritiers directs des saints et des héros qui ont représenté l'austérité et la liberté dans l'Eglise de France , et l'ont illustrée par d'innombrables chefs-d'œuvre. Les persécuteurs excitent l'indignation, et les persécutés prêtent à rire. Est-il une situation plus déplorable !

Et cependant les attaques de la philosophie sont plus pressantes et toujours mieux écoutées. Il faut bien y répondre. Le plus souvent les répliques ne s'élèvent pas au-dessus d'un indigeste fatras; si l'on excepte Duguet et J'abbé Guenée, les champions de la foi ne surent montrer ni vigueur d'argumentation, ni science solide. Il aurait fallu d'ailleurs qu'ils pussent dégager la vérité de l'Evangile de tout ce qui la surchargeait et la rendait haïssable dans une Eglise privilégiée, opulente et oppressive. Les Nonotte et les Baruel faisaient la partie belle à Voltaire et à l'Encyclopédie. L'insuffisance des réfutations individuelles faisait recourir aux coups d'autorité et aux condamnations officielles. Il était plus commode de pulvériser l'erreur dans un mandement affiché à la porte des cathédrales que de la réfuter à armes égales, mais c'était oublier toute l'impuissance des réfutations de ce genre. Partout où l'on parle seul on parle dans le vide. Les assemblées du clergé depuis le dix-huitième siècle ne manquent pas, chaque fois qu'elles se réunissent, d'anathématiser le p/rilosophisme et surtout de le dénoncer à l'autorité, en recommandant pour des bénéfices les écrivains qui s'étaient signalés dans une guerre sainte sans péril et par conséquent sans gloire. Cette attitude de saint Michel écrasant le démon était peu faite pour ramener les esprits, parce que d'abord l'adversaire était enchaîné, et qu'ensuite les champions de la cause céleste ne se présentaient pas au combat avec la pureté immaculée qui sied à un t<;l rôle. Tandis que la croyance officielle demeurait intacte, la foi véritable s'affaiblissait de plus en plus même au sein du clergé. 11 semble qu'il prenne à tâche de prêter le tlanc aux attaques; si celui qu'on ne voit pas, celui qui est dans la retraite,

MAXLMES d'lNTOLÉRAXCE. 45

en province, dans les campagnes, conserve clans l'ombre les croyances et les vertus de son état, celui qu'on voit, qui fait du bruit à la cour, à Paris, se signale par de déplorables scandales. Trop souvent il sert une messe à laquelle il ne croit plus; il porte à l'autel les parfums du boudoir. La race des abbés galants et libres penseurs est nombreuse ; ils encombrent les salons et ils rappellent l'un des plus grands abus de l'Eglise, ce droit de commende qui permettait au noble titulaire d'un bénéfice de n'avoir que les avantages de la charge, en en laissant les peines et les fatigues au roturier qu'il avait mis à sa place. L'aristocratie exploitait largement toutes les hautes positions de l'Eglise; elle en recevait des rentes considérables en ne donnant guère en échange que ses beaux noms. Le bas clergé sur lequel pesait le travail était voué à la portion congrue et vivait misérablement. Ainsi l'opulence était en raison inverse du travail.

En 1785, le procès scandaleux du collier de la reine avait gravement compromis un prince de l'Eglise et de l'Etat. Le cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg et grand aumônier de France, avait sans doute été la dupe d'une intrigante de bas étage, qui lui avait escroqué une parure d'un prix énorme, en le flattant de l'espoir d'obtenir à ce prix les faveurs de la reine. Mais tout le monde pensait qu'il y avait quelque chose de pire que le vol du collier, c'était son achat dans un tel dessein par l'un des premiers prélats du royaume. Qu'on n'oublie pas que toutes les mesures de rigueur et de persécution obtenues de Louis XIV, étaient maintenues avec un soin jaloux par ce clergé discrédité. Quel mépris ne devait-on pas éprouver pour ces dominicains musqués qui, le sourire et le bon mot aux lèvres, sans être bien sûrs de leur propre croyance, jouaient au moyen âge, sans rappeler en rien son sombre enthousiasme. La condamnation de Calas prononcée sous de telles influences, était faite pour précipiter sans mesure le mouvement d'opposition. On sait que passant par-dessus l'Eglise, il s'attaqua bientôt aux données les plus élémentaires du spiritualisme, mais sans oublier jamais de signaler en les exagérant les abus palpables de la religion du pays. Voltaire les avait couverts d'un ridicule immortel.

Page 1