MASSACRE DE L.V GLACIÈRE
père comme à l'égide sacrée de son pouvoir. L'entreprise paraît facile en face d'une royauté désarmée et on sait bien que l'effet s'en fera universellement sentir. Si le saint-père déjoue cette intrigue par un refus catégorique, tous les princes comprendront qu'il est leur défenseur et une sainte ligue se formera pour écarter la contagion maudite de la Révolution l. Tels étaient les conseils écoutés à Rome. La préoccupation du pouvoir temporel pesait déjà d'une manière fâcheuse sur les décisions du chef de la catholicité. Il ne se contentait pas d'être le père des fidèles, le défenseur de la religion, mais se souvenant qu'il était souverain, il épousait la cause des rois ses frères contre les peuples. La question religieuse perdait sa simplicité et se compliquait de la résistance politique; les intérêts de caste se mêlaient aux saintes résistances de la conscience et la Révolution se croyait justifiée de toutes ses violences contre les dissidents religieux parce qu'elle voyait en eux les champions de l'absolutisme et les alliés de l'étranger : ce qui n'était vrai que pour un certain nombre d'entre eux. On n'est jamais d'ailleurs autorisé, ni en morale ni en politique, à commettre les mêmes fautes que ses adversaires, car il n'est pas de plus sûr moyen de perdre ses avantages. Il importait de tenir compte de cette position si compliquée pour comprendre les grands débats qui s'ouvrirent à l'Assemblée législative à l'occasion des troubles religieux ; malheureusement le droit n'était d'aucun côté pur de tout alliage et chaque parti trouvait dans les torts graves du parti contraire une spécieuse excuse pour ses propres égarements. Il n'y eut de vraiment grand dans ces circonstances déplorables que les humbles martyrs, prêtres, religieux ou paysans, qui étrangers, aux intrigues politiques, souffrirent et moururent uniquement pour leur foi.
L'Assemblée législative venait à peine de commencer ses travaux quand elle reçut la nouvelle des massacres d'Avignon. Elle apprenait ainsi qu'un régime de terreur était inauguré dans le
t. Cette pièce curieuse, dont le texte est italien, est dans le premier volume de Theiner, p. Si 3-319.
VERGNIAU1) OBTIENT AMNISTIE. 201
Midi, au foyer même de ces agitations religieuses qui avaient été sa première préoccupation. Nous avons rapporté comment cette enclave pontificale fut annexée à la France à la suite de longues discussions. Mais un décret de l'Assemblée ne suffisait pas pour éteindre le feu des passions contraires , surexcitées et chauffées au soleil de la Provence. A la suite d'une échauffourée provoquée par la rivalité des deux partis qui se trouvaient en présence à Avignon, Lécuyer, un des chefs de l'armée qui défendait la Révolution, avait été mis à mort dans l'église des cordeliers. Le peuple furieux avait jeté en prison plus de cent personnes, hommes et femmes, accusés de combattre le nouveau régime. Entassés dans l'ancien palais des papes, dans un réduit bas et obscur, appelé la Glacière, ils y avaient été massacrés le 6 octobre par une horde de brigands à la tête de laquelle figurait un homme bien connu par sa cruauté ; c'était Jourdan, surnommé depuis Coupe-tête. Cet assassinat s'était accompli avec une barbarie inouïe et une rouge traînée devait en conserver la trace sur la muraille comme pour rendre visible à la postérité cette tache sanglante que la main des meurtriers ne peut plus laver1. On comprend l'horreur que dut produire à l'Assemblée législative le récit de tels forfaits. Le député Lemontey ne put lire jusqu'au bout ce tissu d'horreurs et il fallut qu'lsnard le suppléât. Rien n'était plus pressé que le châtiment de ces hideux inaugurateurs de la Terreur. Cependant la Gironde tenta de les sauver et y réussit pour son déshonneur, grâce à un misérable argument de légiste. L'Assemblée nationale avait décrété le 23 septembre 1791 une amnistie générale pour tous les délits politiques; ce décret ne pouvait couvrir le crime de Jourdan et de ses complices qui avait eu lieu plus d'un mois après. Pour les mettre au bénéfice d'une mesure évidemment périmée, les orateurs de la gauche prétendirent que la réunion d'Avignon à la France n'ayant été réellement proclamée que le 8 novembre, les crimes commis dans l'enclave antérieurement à cette date étaientcouverts par le vote de l'Assemblée nationale, subterfuge indigne qui