Moniteur du 12 novembre
VIOLENCE ])'lSNARD. 215
que de faire tomber la foudre au milieu des ennemis de la Révolution, et de faire rouler leur tête sur l'échafaud. Cette impatience se conciliait mal avec les formes lentes de la justice. « Il faut enfin, s'écriait-il, sortir de son fourreau ce nouveau glaive de la loi qu'a fabriqué la liberté. » Ne voilà-t-il pas la Montagne constituée en pleine Gironde ! Saint-Just et Robespierre ne parleront pas autrement; il est vrai que leur pratique vaudra leur théorie, ce qui n'était pas encore possible. L'Assemblée, par un dernier sentiment de pudeur, ne voulut pas accuser sans preuves, et réclama les procès-verbaux de l'affaire de Caen.
Elle était bien mal préparée à prendre une résolution équitable en ce qui concernait les réfractaires. Un premier projet fut présenté le 43 novembre; il se bornait à réclamer le serment civique de tous les prêtres pensionnés et de tous ceux qui officieraient ou prêcheraient sur quelque point que ce fût du royaume. Les troubles religieux devaient être surveillés de près et sévèrement punis, mais le projet de décret ne contenait pas de proscriptions en masse. Aussi parut-il trop modéré. Nous retrouvons encore le fougueux Isnard sur la brèche pour demander une loi d'exception, sous prétexte que les prêtres, ayant entre leurs mains le plus puissant levier pour agiter les âmes, doivent être traités avec une sévérité implacable. Il ne demandait rien moins qu'un décret d'exil pour tous les réfractaires. « Ne voyez-vous pas, disait-il, qu'il faut séparer le prêtre du peuple qu'il égare, et renvoyer ces pestiférés à Rome et en Italie ?» L'orateur, non content de provoquer la persécution contre des citoyens que la loi devait protéger, leur prodiguait l'insulte, et il ne s'apercevait pas que rien n'était plus lâche que de les accuser de lâcheté au moment même où il voulait les proscrire. Il voulait qu'en eux on foudroyât la contre-révolution, et il prétendait que si l'arbitraire est criminel au service du despotisme, il devient un grand acte de justice au service de la liberté, comme si l'arbitraire n'était pas le despotisme même, et comme s'il n'était pas doublement coupable et illogique quand il se donne l'apparence de soutenir la liberté. Isnard voulait qu'une seule plainte suffit pour prononcer le bannissement d'un prêtre, et il voyait un excès d'indulgence dans la
proposition de François de neuchateau.
prétention de ne le juger que sur preuves. Voilà ce qui passait pour libéral au moisde novembre 1791, à cette tribune où Mirabeau avait revendiqué si noblement le droit de la conscience. Les discours d'Isnard, malgré leurs sophismes et leur exagération, produisaient une grande impression, parce qu'ils jaillissaient d'une âme en feu comme la lave jaillit d'un volcan; ils étaient parfaitement sincères, mais ce n'était pas un motif suffisant pour excuser tout ce qu'ils renfermaient de contraire à la liberté. Isnard était un tribun convaincu, mais enivré de sa passion. L'impression de ses harangues fut réclamée, et elle eût été votée si, dans son ardente improvisation, il ne se fût pas laissé aller à dire : « Mon Dieu, c'est la loi, je n'en connais pas d'autre, » ce qui excita l'indignation motivée de l'évêque Lecoz. Ce Dieu-là, d'ailleurs, ne le gênait pas beaucoup, car la loi telle qu'il la comprenait, c'était le salut public, c'est-à-dire la volonté populaire avec tous ses caprices.
Le 6 novembre François de Neuchâteau, qui ne s'était que trop inspiré d'Isnard, apporta au nom du comité de législation un projet de décret qui ne laissait rien à désirer aux partisans de l'arbitraire. Le serment civique devait être prêté sous huit jours par tous les ecclésiastiques non fonctionnaires sous peine de perdre les pensions qui leur avaient été votées par l'Assemblée nationale et d'être prévenus, en cas de trouble, de révolte contre la patrie, placés sous la surveillance des autorités constituées et éloignés de la commune où les troubles auraient éclaté. Tout ecclésiastique qui serait convaincu d'avoir fomenté l'agitation religieuse devait être puni de deux ans de prison ; il répondait de tous les actes de meurtre et de pillage qui pouvaient être commis dans l'émeute provoquée par lui ou à son occasion. Les frais de répression seraient mis à la charge des communes où l'intervention de la force armée aurait été nécessaire. La liste de tous les prêtres qui auraient refusé le serment serait dressée dans tous les départements. Des pénalités extraordinaires étaient réservées à ceux d'entre eux qui seraient convaincus de menées avec l'étranger. Enfin le comité de législation proposait de remplacer le serment à la constitution civile du clergé par Le scr-