Introduction à la réimpression du Moniteur, p
l'air de la liberté, prit l'initiative d'une proposition formelle qui aboutit à l'édit de tolérance de 1787. Rien ne peut mieux faire apprécier l'état de la législation française en fait de liberté religieuse à cette époque que la vive satisfaction qui accueillit la publication d'un édit semblable. Il portait dans son préambule que le roi favoriserait toujours de tout son pouvoir les moyens d'instruction et de persuasion qui tendraient au bien de tous ses sujets par la profession commune de l'ancienne foi du royaume. L'article der était ainsi conçu : « La religion catholique, apostolique et romaine continuera de jouir seule dans notre royaume du culte public. » L'édit accordait aux non-catholiques, dont le nom, par une sorte de pudeur religieuse, n'était pas même mentionné : 1° le droit de vivre en France et d'y exercer une profession ou un métier sans être inquiétés pour cause de religion; 2° la permission de se marier légalement devant les officiers de justice; 3° l'autorisation de faire constater les naissances devant le juge du lieu; 4° un règlement pour la sépulture de ceux qui ne pouvaient être ensevelis selon le rite catholique-romain1. Ces concessions étaient très importantes sans doute dans la pratique, mais elles ne portaient aucune atteinte aux principes de l'ancienne société; l'unité de la foi du royaume était sauvegardée. Et cependant elles soulevèrent la plus vive, la plus inconcevable opposition dans les assemblées du clergé au moment où elles étaient réclamées, puis vivement applaudies dans la société laïque. Le parlement de Paris fit bien quelques remontrances avant l'enregistrement; d'Espréménil s'écria en montrant l'image du Christ à ses collègues : « Voulez-vous le crucifier encore une fois ? » mais cette boutade ridicule aussi bien que les timides réclamations du parlement n'étaient provoquées que par l'esprit d'opposition dont ce grand corps était alors animé contre tout ce qui venait de la cour. Rien ne répondait mieux au sentiment public que ces concessions faites aux persécutés, depuis que leur cause avait été plaidée par les philosophes, car il avait fallu l'éclat et le mouvement d'une discussion mordante et spirituelle
1, Do Félicp, Histoire des Protestants de France, p. 543 et 549.
pour la rendre intéressante en France. Seul, le haut clergé ne cessa de protester contre ce mouvement de l'opinion en faveur des protestants et surtout contre les mesures incomplètement réparatrices qu'il avait amenées. Lors du sacre de Louis XVI, un prélat, moins connu par ses vertus que par son ambition, Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, avait tenu ce langage au monarque :
a Sire, vous réprouverez les conseils d'une fausse paix, les systèmes d'une tolérance coupable. Nous vous en conjurons, Sire, ne différez pas d'ôter à l'erreur l'espoir d'avoir parmi nous des temples et des autels. Il vous est réservé de porter le dernier coup au calvinisme dans vos Etats. Ordonnez qu'on dissipe les assemblées schismatiques des protestants; excluez-les sans distinction de toutes les charges de l'administration publique, et vousassurerez pour vos sujets l'unité du culte chrétien. »
Les assemblées du clergé tenues depuis l'avènement de Louis XVI jusqu'à la Révolution se plaignent continuellement des tentatives faites par les protestants pour conquérir la liberté de conscience. On lit les paroles suivantes dans le rapport présenté en 1789 par l'abbé de la Rochefoucauld : «Cette secte qui, au milieu de ses ruines, conserve l'esprit d'audace et d'indépendance qu'elle eut dès son origine, veut usurper pour le mensonge des droits qui n'appartiennent qu'à la vérité. » Il s'agissait, on s'en souvient, du droit de ne pas être traité comme une bête fauve traquée dans les bois. « Cette secte a l'audace de réclamer une existence civile et religieuse! De là la nécessité d'opposer une résistance vigoureuse à tous ses efforts. » L'archevêque d'Arles fit entendre une voix plus autorisée dans la même assemblée. Selon lui la patrie et l'Eglise sont en danger, tout présage une tempête violente, et il pousse le cri des disciples en détresse : « Seigneur, sauvez-nous! » Le royaume est en péril, car les protestants sont admis, contrairement aux lois, dans un grand nombre de charges. Cela n'empêche pas le bon archevêque de protester de son amour pour ses frères égarés. « Ils sont toujours nos semblables, nos concitoyens, nos frères. Toujours nous les aimerons et les chérirons.
Loin de nous la seule pensée de Pépée. La milice à laquelle nous sommes appelés est purement spirituelle. » L'orateur oubliait ces plumes agiles chargées par Bossuet dans son oraison funèbre sur Letellier, de porter aux siècles futurs la connaissance des exploits de ce saint homme pour extirper l'hérésie par la plus abominable persécution. Les sabres des dragons et le fer du bourreau ne pouvaient passer pour une houlette pacifique. L'archevêque d'Aries déclarait qu'il mettait toute sa confiance dans les touchantes et lumineuses instructions de l'Eglise et ses exemples instructifs. Mais ni les instructions ne lui paraissaient assez lumineuses, ni les exemples assez instructifs pour qu'il se dispensât de supplier la puissance temporelle d'y ajouter le poids d'une instruction pratique plus facile à comprendre; l'assemblée du clergé, tenue en 1788, demanda formellement au roi de revenir sur son édit de tolérance. Ce fut son dernier acte public et comme son testament1. Heureusement le legs ne fut recueilli par personne en France.
Nous n'avons point cité ces faits pour discréditer l'ancienne Eglise de France. De grands corps comme celui-là ne s'éclairent que lentement parce qu'ils conservent avec un soin jaloux leurs traditions. Plus on avance dans l'étude de l'histoire, plus on se convainc de la facilité inouïe avec laquelle la nature humaine unit les contradictions les plus étranges; elle est constamment tempérée par l'inconséquence. Les sentiments généreux se trouvent chez le même homme à côté des préjugés les plus funestes. Certes le haut clergé français comptait dans ses rangs plus d'un esprit élevé et d'une tournure libérale, mais il portait le poids d'une erreur séculaire.
Maintenant que nous avons caractérisé les tendances qui vont entrer en lutte, nous ne serons pas étonné du conflit redoutable qui éclata en 4789. Nous aurons plus d'une fois l'occasion de regretter que leur opposition ne soit pas plus radicale au fond, car, tout en se combattant, les partis en lutte partaient du même principe et se servaient des mêmes armes. Nous verrons les
1. Histoire <h PEglise de Fronce, par L'abbé Guettée, liv. XII, ch. i.