OUVEAU CALENDRIER
plus hardies contre les anciennes croyances? Il semblait facile de l'entraîner, et, quand on aurait pour soi l'Assemblée et les faubourgs, les jacobins seraient bien obligés de suivre le mouvement qui briserait à coup sur Robespierre, à moins qu'il ne fût entraîné : ce qui équivaudrait à son abdication. L'intrigue était assez bien conçue, comme le prouva son éclatant succès pendant quelques jours; mais ni Hébert ni Chaumette n'étaient de taille à lutter avec Robespierre. Ils vont se briser dans ce choc, mais non sans avoir réussi à provoquer le plus hideux scandale *.
Les hébertistes ne dépassaient pas en impiété la philosophie du dix-huitième siècle dans sa tendance extrême; déjà celle-ci s'était produite plus d'une fois à la tribune nationale. Seulement ils la faisaient descendre de la sphère des idées dans la rue et presque dans le bourbier, et la traduisaient en mascarades indécentes. Il est certain qu'ils ne pouvaient beaucoup scandaliser une Assemblée qui avait décrété d'abolir l'ère chrétienne, et de faire commencer l'ordre des temps nouveaux à la fondation de la République, en effaçant le nom de Jésus- Christ. Rien ne prouve mieux que cette tentative que la Révolution se posait décidément en religion nouvelle, et qu'elle prétendait engager en quelque sorte la guerre des dieux. Le nouveau calendrier, présenté par Romme et voté le 5 août 1793, fixait le commencement de l'année au 22 septembre, jour qui marquait l'équinoxe d'automne. La division par décades était substituée à la semaine ordinaire. On donnait aux mois des désignations philosophiques, en les appelant : Justice, Egalité, etc. Deux mois faisaient exception : c'était le mois de juin, qui s'appelait le serment du jeu de Paume; juillet était voué au souvenir de la prise de la Bastille. Ces désignations des mois furent changées dans la séance du 3 novembre sur un rapport de Fabre d'Eglantine, qui fit adopter à l'Assemblée une nomen-
1 . Voir sur ce qui va suivre, à part le Moniteur, les tomes XXIX et XXX de F Histoire pai lementaire de ta Révolution, et les Mémoires du temps, entre autres le Tableau du nouveau Paris, par Mercier, et le curieux opuscule intitulé Mémoire en faveur de Dieu, par J. de l'Isle de Sales, 1802. — Voir aussi l'Histoire des sectes religieuses, par Grégoire.
DISCOURS DE FABRE d'ÉGLANTINE. Ti \
clature moins abstraite destinée à rappeler la suite des saisons. De là les noms poétiques de vendémiaire , nivôse, germinal, thermidor. La pensée qui avait inspiré cette innovation si hardie se dégagea avec une grande précision des paroles de Fabre d'Eglantine. « Une longue habitude, dit-il en commençant, a rempli la mémoire du peuple d'un nombre considérable d'images qu'il a longtemps vénérées, et qui sont encore aujourd'hui la source de ses erreurs religieuses; il est donc nécessaire de substituer à ces visions de l'ignorance les réalités de la raison, et au prestige sacerdotal la vérité de la nature. » L'orateur avouait ouvertement qu'il voulait ruiner l'influence des prêtres qui avaient trouvé un sûr moyen d'agir sur l'imagination du peuple en rattachant leurs principales fêtes à la succession des saisons. S'agissait-il de la fête des morts, « ce n'était pas sur un théâtre riant de fraîcheur et de gaieté qu'ils jouaient leur farce, c'est lorsque le départ des beaux jours, un ciel triste et grisâtre remplissait notre âme de tristesse. C'est à cette époque que, profitant des adieux de la nature, ils s'emparaient de nous pour nous promener à travers leurs fêtes multipliées sur tout ce que leur impudence avait imaginé de mystique pour les prédestinés, — c'est-à-dire les imbéciles, — et de terrible pour le pécheur, c'est-à-dire le clairvoyant. Au contraire, ils célébraient la Fête-Dieu dans les jours les plus beaux et les plus effervescents de l'année, et les Rogations destinées à la bénédiction des campagnes, au mois de mai, au moment où le soleil naissant n'a point encore absorbé la rosée et la fraîcheur de l'aurore. » Fabre d'Eglantine opposait à ce calendrier religieux son calendrier agricole, destiné à frapper également l'imagination du peuple, mais en sens contraire^parde grandes images. L'année devait se terminer par cinq grandes fêtes, désignées sous le nom expressif de sans-culotides , qui occuperaient les jours supplémentaires débordant la division décimale. C'étaient les fêtes de l'intelligence, du génie, du travail, des actions, des récompenses, et enfin la fête de l'opinion, espèce de saturnale, où la raillerie contre les magistrats aurait un libre cours. Ce devait être pour les puissants le jugement dernier de l'année