NOBLE CONDUITE DE GRÉGOIRE
un silence général succède au tumulte. «J'entre ici, dit-il, n'ayant que des notions très vagues de ce qui s'est passé avant mon arrivée. On me parle de sacrifice à la patrie, j'y suis habitué. S'agit-il d'attachement à la cause de la liberté? j'ai fait mes preuves. S'agit-il du revenu attaché à la qualité d'évêque?je vous l'abandonne sans regret. S'agit-il de religion? Cet article est hors de votre domaine et vous n'avez pas le droit de l'attaquer. J'entends parler de fanatisme et de superstition. Je les ai toujours combattu s, mais qu'on définisse ces mots et l'on verra que le fanatisme et la superstition sont directement opposés à la religion. Quant à moi , catholique par conviction et par sentiment, prêtre par choix, j'ai été désigné par le peuple pour être évêque, mais ce n'est ni de lui ni de vous que je tiens ma mission. J'ai consenti à porter le fardeau de l'épiscopat dans un temps où il était entouré de peines ! on m'a tourmenté pour l'accepter, on me tourmente aujourd'hui pour faire une abdication qu'on ne m'arrachera pas. J'ai tâché de faire le bien dans mon diocèse, agissant d'après des principes sacrés qui me sont chers et que je vous défie de me ravir; je reste évêque pour y en faire encore; j'invoque la liberté des cultes »
Ce discours fut violemment interrompu presque à chaque mot; il excita même de vrais rugissements. « Je doute, dit Grégoire dans ses Mémoires, que le pinceau de Milton, accoutumé à peindre le spectacle des démons, pût rendre cette scène. — Descendu de la tribune, je retournai à ma place. On s'éloigne de moi, comme d'un pestiféré; si je tourne la tête, je vois des regards furibonds dirigés sur moi... ; sur moi pleuvent les menaces, les injures. Accablé par l'aspect des outrages faits à la religion, je remerciai Dieu d'avoir soutenu ma faiblesse et de m'avoir donné la force de confesser Jésus-Christ. Je déclare qu'en prononçant ce discours je crus prononcer mon arrêt de mort. Pendant dix-huit mois je me suis attendu à l'échafaud. » Le même soir et les jours suivants la demeure de Grégoire fut
1. Ce discours a été mutilé dans le Moniteur, on le trouve intégralement dans les Mémoires de Grégoire, II, p. 34-38.