IMMORALITÉ DES THERMIDORIENS
Toutefois il n'était plus possible désormais de continuer la Terreur même adoucie. L'opinion publique comme cela arrive constamment en France, une fois délivrée de l'épouvante qui la comprimait, reprenait tout son ressort; elle n'entendait pas recevoir une demi-satisfaction et elle devançait impérieusement les votes de la Convention, d'autant plus sûre d'obtenir ce qu'elle voulait que les hommes à forte conviction avaient disparu et que rien n'est plus facile à manier qu'un démocrate intrigant qui a à se faire pardonner un lourd passé. Tel était Tallien et plusieurs de ses amis. D'ailleurs dans la Convention elle-même une fraction nombreuse faisait écho depuis longtemps à l'opinion du dehors. Victimes morales de la Terreur encore plus que ses instruments, ces membres timides avaient maudit la nécessité qui les contraignait à sanctionner tant de forfaits par leur lâche silence et même par leurs votes. La pression exercée sur la représentation nationale avait été telle que Thibaudeau raconte que beaucoup de députés , dans la crainte de se compromettre n'osaient s'asseoir ni à droite ni à gauche et se tenaient pêle-mêle au pied de la tribune, afin de ne se rallier ostensiblement à aucun parti dans un temps où les violents de la veille devenaient les modérés et les suspects du lendemain. Ces courageux citoyens étaient d'avance acquis à la modération, et devaient par leur poids inerte faire fléchir la balance de son côté. Mais il ne fallait pas s'y tromper, la modération que voulait l'opinion en thermidor 1795 était encore bien éloignée d'un régime vraiment libéral ; elle entendait que les prisons où tant de suspects étaient restés entassés fussent ouvertes et que l'échafaud cessât de recevoir sa fournée quotidienne , mais elle demeurait attachée à la Révolution et implacable pour ses adversaires déclarés. Aussi soutint-elle énergiquement la Convention contre le parti royaliste dans la fameuse journée du 13 vendéminaire 1795, qui révéla à la France son maître futur dans le jeune général auquel Barras dut la victoire sur les sections. Il est vrai qu'elle lui prêta également son appui contre le parti terroriste et montagnard lors de la fermeture du club des Jacobins et aux journées du 12 germinal