‹ L'église et la révolution françaiseChapitre 24 sur 373 · Mémoires do Bailly, I, p · texte numérisé non relu

Mémoires do Bailly, I, p

sion, et jamais par la contrainte, et que la religion chrétienne ordonnant la tolérance civile, tout citoyen doit jouir de la liberté particulière de sa conscience; que tout transport de deniers à Rome doit être interdit; qu'aucun dignitaire du clergé ne doit être dispensé du devoir de la résidence; qu'il faut abolir le cumul des bénéfices; que les vœux de religion faits à l'avenir ne sauraient lier les religieux et les religieuses à leurs monastères, et que cesdits religieux ne pourront disposer de leurs biens en faveur de ces monastères1. C'était porter hardiment la main sur des abus qui semblaient encore des droits sacrés à la majorité du clergé. Le choc entre des prétentions si contraires ne devait pas se faire attendre.

La délibération sur le vote par ordre ou par tête aux Etats généraux révéla de suite cette division. Le sort de la Révolution française en dépendait; la question de forme devenait la question de fond par excellence; l'existence même de l'ancien régime était mise en cause ; aucune innovation ne devait égaler l'importance d'une résolution qui mettait fin décidément à l'ère des privilèges, car faire discuter ceux-ci par la majorité des non-privilégiés, c'était les condamner d'avance, c'était pour les deux ordres qui en vivaient se placer eux-mêmes sous le niveau qui allait passer sur la société entière et effacer toutes les protubérances du sol. On comprend que l'ancienne France ait eu quelque peine à accepter sa mort. On était venu avec le désir sincère de mettre la serpe et même la hache aux branches parasites et aux excroissances du vieux chêne, mais on n'était pas disposé à le couper par la racine. Ni la royauté, ni la noblesse, ni la majorité du clergé n'étaient préparés à un pareil bouleversement. Pour le clergé, dont nous avons seul à nous occuper, la réunion avec les communes avait une gravité sans pareille. L'idée même du sacerdoce lui faisait une loi de l'isolement. Semblable à ces fleuves qui traversent les lacs sans y confondre leurs eaux, le clergé avait cru devoir jusqu'alors conserver une existence distincte dans la patrie et se séparer de la masse de la nation, comme ce qui est sacré se sépare

1. Histoire parlementaire, par Bûchez et Roux, I, p. 345, 346.

de ce qui est profane. Constitué sur le modèle des lévites hébreux, il portait le sceau d'un caractère sacré dans ses vêtements, dans son organisation et jusque dans ses propriétés. Plier sous la loi commune, admettre qu'il pût débattre ses intérêts avec des laïques, se soumettre à une majorité qui n'était pas formée des siens, c'était accomplir la plus inouïe de toutes les rénovations dans un temps qui ne devait reculer devant aucune audace. La fusion des ordres en une seule assemblée était donc pour le clergé le plus grand sacrifice qu'il pût faire. Il y aurait de l'injustice à condamner ses hésitations et ses scrupules, mais tous ses efforts devaient échouer contre une habileté supérieure mise au service d'un viril enthousiasme. Ceux-là, en effet, disposent de la plus grande puissance morale qui associent l'ardeur à l'esprit de conduite, la passion à la prudence. Le tiers état pendant les longs jours qui précédèrent la réunion des trois ordres fit preuve d'un véritable génie politique qui devait faiblir bientôt au moment du triomphe quand il n'aurait plus à se contenir et à se surveiller pour vaincre. Le tiers sait ce qu'il veut, il poursuit un but prochain, avec une persévérance énergique que rien ne lasse; nulle fausse démarche ne vient retarder sa victoire. Il se prête aux essais de conciliations qui mettent le bon droit et la modération de son côté, en s'arrêtant à la limite précise où les concessions se transformeraient en duperie. Dès qu'il faut de l'énergie, il la montre indomptable, et s'élève, à l'occasion, jusqu'au sublime, comme au Jeu de paume, dans une scène grandiose qui frappe l'imagination et remue les plus nobles passions. Il a ce bonheur inestimable, dans une race éloquente qui a besoin que les grandes paroles relèvent les grandes actions et qui fait volontiers les secondes pour les premières, de posséder le prince des orateurs des temps modernes, monté sincèrement, malgré ses vices, au ton de l'enthousiasme général, et trouvant pour l'exprimer un langage enflammé, incisif, parfois terrible comme un tonnerre, qui laisse après lui un long sillon de colère ou d'admiration passionnée. C'est sur son champ de bataille qu'il faut entendre Mirabeau, au milieu de ces orageuses séances dont son propre journal donne la plus fidèle

image. Qui ne Ta lu que dans des recueils de rhétorique ne le connaît pas. On comprend en lisant ses véhémentes improvisations, où la passion se combine avec une dialectique naturelle des plus serrées, qu'il est dans Tordre intellectuel des rois de droit divin, qui, d'un mot, savent faire jaillir la lumière et le feu au sein de FAssembiée qu'ils subjuguent , même lorsque celle-ci est condamnée à les admirer sans les estimer *.

La victoire du tiers état était certaine dès le premier jour, car il était de beaucoup le plus fort; quand on lit les procès-verbaux des délibérations de Tordre du clergé, avant la réunion, on reconnaît de suite qu'il est bien plus divisé que Tordre de la noblesse. Au premier vote une minorité de cent quatorze voix opine dans le sens de la vérification des pouvoirs par les trois ordres réunis. Cette minorité ne comprend que trois évêques le premier jour, elle se compose donc avant tout du clergé inférieur; celui-ci est sorti du tiers et son origine a plus d'influence sur lui que sa robe. La majorité est contenue par les opposants nombreux qu'elle a en face d'elle; aussi est-elle plus modérée dans sa résistance que la Chambre de la noblesse. Les députés des communes qui apportent les vœux et les supplications du tiers sont bien accueillis. On se garde avec soin d'une réponse précipitée. Les mesures conciliatrices et dilatoires sont accueillies avec empressement, mais la majorité n'en est pas moins décidée à ne pas céder, car c'est à ses yeux une question de vie ou de mort, et elle ne se trompe pas. C'est d'elle que part l'idée d'une commission de conciliation. Elle y propose une demi-mesure qui consiste à procéder séparément à la vérification des pouvoirs, et à remettre les cas litigieux à des commissaires ( nommés par les trois ordres, après que chaque ordre aura reçu communication du résultat de la délibération des deux autres 2. La noblesse en repoussant d'emblée cette proposition, fait la partie belle aux communes, qui gardent toutes les appa-

1. Voir sur Mirabeau les huit volumes publiés par Lucas de Montigny, tout remplis d'extraits de sa correspondance et de ses premiers écrits.

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