‹ L'église et la révolution françaiseChapitre 240 sur 373 · GRÉGOIRE PLAIDE LEUR CAUSE · texte numérisé non relu

GRÉGOIRE PLAIDE LEUR CAUSE

air; leur tête heurtait les poutres du vaisseau. Le scorbut et la fièvre chaude sévissaient au milieu d'eux et les malades étaient jetés dans une barque qui n'avait d'un hôpital que le nom. La moindre résistance était cruellement châtiée par d'insolents subalternes. Un prêtre fut même fusillé sans jugement, d'autres furent mis aux fers pour avoir adressé une pétition aux autorités de la ville. A ces douleurs physiques qui furent beaucoup augmentées par le terrible hiver de 1795 s'ajoutait une prostration intellectuelle et morale qui conduisait plus d'un captif à une sorte d'imbécillité ou d'abrutissement. Telle était leur situation tandis que la jeunesse dorée remplissait Paris de ses folies bruyantes. Si l'on eût écouté le parti violent, on leur eût envoyé de nouveaux compagnons de captivité au lieu de briser leurs liens. Heureusement leur cause trouva à la Convention plus d'un généreux avocat , mais leurs défenseurs durent revenir plusieurs fois à la charge avant d'obtenir un décret réparateur.

Déjà dans la séance du 14 brumaire un député inconnu avait demandé un sursis en faveur de 200 prêtres traînés sur le bord de la Loire et attendant leur transportation; on comptait dans leurs rangs plusieurs membres du clergé constitutionnel. L'orateur s'élevait avec énergie contre leur condamnation et demandait quelle différence il y avait entre une telle mesure et les proscriptions de Robespierre ou même de Louis XIV. En vain un autre membre s'indigna de ce mouvement de pitié pour « la caste impure des prêtres, » qu'il qualifia d'hommes de sang et de barbares ; Rewbell dans un langage embarrassé obtint le renvoi delà proposition aux comités. Dans la séance du 21 frimaire de la même année, à l'occasion de la pétition d'un prêtre octogénaire incarcéré, Grégoire flétrit avec indignation la persécution contre les prêtres et il apprit à la Convention que sur cent quatre-vingtsept prêtres détenus à Rochefort, soixante-seize avaient survécu aux mauvais traitements. « Si pour mettre un homme en liberté, dit-il, on demandait s'il est procureur, avocat ou médecin, cette question indignerait. Pourquoi demander s'il est prêtre? Quel que soit un individu, s'il est mauvais citoyen, frappez-le;

s'il est bon citoyen, protégez-le. Tant que l'on suivra des principes contraires on n'aura que le régime des tyrans. » Quelques jours plus tard, le 3 nivôse an III (21 décembre 1794), le courageux député remonta à la tribune, non plus pour appuyer une pétition particulière mais pour réclamer le droit de la conscience dans toute son étendue. Grégoire n'avait pas les dons supérieurs de l'éloquence; sa parole était sans éclat et dépourvue de ces mouvements de passion qui enlèvent une assemblée , mais son patriotisme incontesté, sa loyauté connue de tous et son intrépidité dans l'accomplissement de son devoir lui avaient concilié le respect universel. Le discours qu'il prononça ce jour-là est un des actes les plus nobles de sa vie politique; il racheta les défectuosités du talent par la fermeté des principes et il s'éleva jusqu'à l'éloquence par la générosité des convictions et l'énergie de l'indignation. Le vrai souffle de 1789 anime tout ce discours que relève encore une inspiration vraiment chrétienne. Jamais cette grande cause de la liberté religieuse ne fut défendue dans des circonstances plus émouvantes et avec plus de largeur. « Vous avez fondé la République, ainsi débutait l'orateur, il vous reste une grande tâche à remplir, celle d'en consolider l'existence. » Un moyen infaillible mais indispensable d'obtenir la paix au dehors c'est de l'obtenir au dedans. « Rapprocher les cœurs, établir l'union entre tous les membres de la grande famille, c'est gagner une bataille.» L'orateur établissait que le plus sûr moyen de perpétuer les divisions intérieures, c'était de maintenir par la proscription des distinctions de caste qui n'avaient plus déraison d'être sous le régime nouveau. N'estce pas ce que l'on faisait toutes les fois qu'on frappait un individu comme ci-devant noble ou comme prêtre? Mettre hors la loi un culte, c'est faire la guerre à une opinion, c'est-à-dire s'attaquer par la force à ce qui ne peut être vaincu que par la raison. « Vouloir commander la pensée est une entreprise chimérique, car elle excède les forces humaines. C'est une entreprise tyrannique, car nul n'a le droit d'assigner des bornes à ma raison. » Le culte n'étant que la manifestation complète de la pensée religieuse doit être placé au bénéfice de ces principes.

Aucun culte particulier ne doit être privilégié, mais toutes les formes religieuses, même les plus absurdes, si elles ne violent pas la loi ont droit à une égale protection. Grégoire montrait avec force ce qu'avait coûté à la France sous Louis XIV l'application des principes contraires, tandis que la Hollande et la libre Amérique avaient grandi sous le régime de la pleine liberté de conscience. La persécution n'a jamais réussi qu'à mieux enraciner dans les cœurs les opinions que l'on voulait bannir. « Son effet inévitable est d'abâtardir le peuple. C'est le premier pas vers l'esclavage. Un peuple qui n'a pas de liberté de culte sera bientôt sans liberté. L'inflexible burin de l'histoire se hâte d'imprimer une indélébile flétrissure sur le front des persécuteurs.» L'orateur avait été écouté assez tranquillement tant qu'il s'était maintenu à la hauteur des idées générales. Il n'en fut plus de même quand il entra dans le vif de la situation et signala les fâcheux effets de la persécution révolutionnaire. « Quel est, dit-il, l'état actuel des choses à cet égard? La liberté des cultes existe en Turquie, elle n'existe pas en France. Si cet état de choses doit persévérer, ne parlons plus de l'inquisition, nous en avons perdu le droit ; car la liberté des cultes n'est que dans les décrets et la persécution dans toute la France. Serait-ce là le résultat de cette philosophie de la tolérance dont le plus illustre représentant a été porté en triomphe au Panthéon? Est-ce là cette liberté promise à tous les peuples que nos armées prétendent leur apporter? Qu'on y prenne garde! la persécution révolutionnaire n'aura pas de meilleurs effets que la révocation de l'Edit de Nantes; elle amènera avec elle l'expatriation des citoyens et l'appauvrissement du pays. Qu'on ne dise pas que la liberté religieuse existe dans l'intérieur des maisons. » Quoi! la déclaration des droits, la Constitution et les lois publiées avec apparat auraient uniquement pour but de statuer que dans une chambre je puis faire ce que je veux ! « Que si l'on crie à la superstition et au fanatisme, il ne faut pas oublier qu'on est toujours le fanatique de quelqu'un. Au temps de Chau mette et d'Anacharsis Clootz la foi en Dieu était du fanatisme. » Grégoire eut le tort de trop excuser les mesures prises contre le clergé insermenté. Partisan passionné

de la République, il pardonnait difficilement les intrigues royalistes. Il n'en réclama pas jnoins la liberté pour tous dans la conclusion de son discours. Il provoqua une vraie tempête sur les bancs de la Montagne quand il défendit les prêtres demeurés fidèles à leurs croyances et flétrit les apostats : « Ce que d'autres nomment préjugé, dit-il, vaut bien ces déclamations multipliées il y a un an à notre barre, et dont la traduction était à peu près ceci : Je vous déclare que pendant de longues années j'ai été un imposteur et un fripon ; en conséquence je demande que vous m'estimiez et m'accordiez une place. » Les applaudissements des tribunes soutinrent l'orateur contre les fureurs de la gauche. Il s'attacha à démontrer qu'il n'était pas vrai que le catholicisme fût incompatible avec l'amour de la République et il cita son propre exemple : « Tel homme dont le prétendu patriotisme fascine encore d'autres yeux que les miens a peut-être donné dix mille hommes à la Vendée par des discours qui serviront à l'histoire, et moi par mon obscure correspondance je puis dire que j'ai empêché des Vendées. » L'Assemblée devenait de plus en plus impatiente; on voulut retirer la parole à l'orateur quand il s'écria: « Il faut que nous sachions si Charles IX et Louis XIV vont ressusciter, et s'il faut, comme les protestants après la révocation de l'Edit de Nantes, nous arracher à notre patrie pour nous traîner sur des rives étrangères, en mendiant un asile et la liberté. » Couvrant les clameurs , Grégoire poursuivit : « Que faire dans l'impossibilité ni d'éteindre les principes religieux, ni de réunir tout à coup les citoyens dans la même croyance? c'est de garantir l'entière et indéfinie liberté de tous les cultes! » Si l'on prétend que cette loi libérale existe, on n'a qu'à voir où en est son application; il faut en garantir l'exercice. Point de privilège pour aucun culte, nulle manifestation en dehors de l'enceinte des temples mais liberté entière pour tous. « Grégoire terminait en rendant hommage au christianisme, et en faisant ressortir sa bienfaisante influence pour développer l'amour de la patrie, l'obéissance aux lois et ce généreux dévouement à la chose publique si nécessaire dans les grands périls d'une époque de rénovation. « Voulez-vous, disait-il, imprimer un nouvel élan vers la liberté

l'assemblée vote la question préalable. 307

et consolider la démocratie qui n'aura presque plus de contradicteurs? Assurez la liberté des cultes. » Le projet de décret proposé par lui était ainsi formulé : « Les autorités constituées sont chargées de garantir à tous les citoyens l'exercice libre de leur culte, en prenant les mesures que commandent l'ordre et la tranquillité. » « Pendant les trois quarts d'heure que j'occupai la tribune, raconte Grégoire dans ses Mémoires, les montagnards étaient comme des patients sur la roue ; je leur fis éprouver toutes les crispations de la rage l. » Legendre répliqua à Grégoire : «Je croyais, dit-il, que nous étions assez avancés en révolution pour ne plus nous occuper de religion. » C'est précisément ce qu'on lui demandait, car la liberté des cultes n'est que la démission de l'Etat en matière religieuse. Le député de Paris ajouta cette phrase immortelle dans la bourgeoisie voltairienne : «Etre bon mari, bon fils, bon père, bon citoyen, c'est là la seule religion d'un républicain. » Il se fit applaudir en rappelant que c'est au profit des prêtres que Charles IX avait persécuté: d'où il concluait implicitement que la meilleure manière de ruiner leur influence, c'était de les imiter. L'Assemblée passa à l'ordre du jour sur la proposition de Legendre et de deux obscurs députés qui traitèrent de dangereux le discours de Grégoire. Ce discours publié en brochure eut le plus grand retentissement ; il agit fortement sur l'opinion, qui quelques mois plus tard imposa ses conclusions à la Convention.

Nous avons vu que sous la Constituante le plus grand obstacle à l'établissement de la liberté des cultes était venu de la constitution civile du clergé. Une Eglise officielle est nécessairement privilégiée et sa seule existence empêche l'égalité véritable. Il faut des circonstances bien exceptionnelles pour que la liberté des Eglises non reconnues soit respectée. Le régime du salaire des cultes par l'Etat est incompatible avec la pleine indépendance de toutes les formes religieuses. Dès l'ouverture de la Législative, au milieu des inextricables difficultés où la constitution civile du clergé et les lois sur le serment avaient jeté la France,

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