‹ L'église et la révolution françaiseChapitre 277 sur 373 · ÉTAT MORAL DU PAYS SOUS LE DIRECTOIRE · texte numérisé non relu

ÉTAT MORAL DU PAYS SOUS LE DIRECTOIRE

pays où le sensualisme avait semblé le dernier mot de la philosophie, où une railleuse impiété avait régné sans contestation dans les salons pour descendre de ces hauteurs sociales dans les rues et les carrefours, semblable à un torrent débordé. Il ne s'agissait pas seulement de combattre des idées subversives, mais encore de vaincre toutes les mauvaises passions qui en profitent. Au lendemain de la Terreur, Fétat moral de la France était déplorable. Elle avait commencé par se faire de la liberté une religion; les crimes commis en son nom l'en avait promptement dégoûtée, et comme elle n'avait pas conservé les croyances qui consolent de toutes les déceptions et sauvent l'âme d'un doute universel et morbide , avec ses illusions elleavait p erdu la faculté de croire, c'est-à-dire le grand ressort moral qui est aussi le frein par excellence.

Ce scepticisme n'empêchait pas sa force renouvelée de bouillonner en elle et il lui en restait beaucoup à employer, même après ce qu'elle en avait dépensé à la guerre. Paris fut possédé d'une sorte de fureur de plaisir dès que cessa la tension accablante des mauvais jours. Il jeta le bonnet rouge, mais il porta dans les fêtes l'emportement qui l'avait rendu si cruel; on vit une fois de plus combien la volupté est voisine de la violence sanguinaire. Les écrivains du temps qui se sont plu à tracer le tableau de la société parisienne à cette époque sont unanimes à nous la dépeindre saisie d'une fiévreuse impatience de jouir de la vie et s'abandonnant sans pudeur à cet entraînement. Jamais peut-être on n'avait vu la débauche s'étaler en plein soleil avec cette audace. Paris avait dans le Palais-Royal un vrai bazar des vices. Le jeu et la prostitution y attiraient une jeunesse luxueuse qui avait de l'ancien régime toute la corruption, sans l'élégance qui impose une certaine retenue 1 ; elle ne se purifiait qu'aux frontières. Ce qui est plus grave, la famille était chancelante sur sa base, grâce à la facilité inouïe du divorce et à l'assimilation presque complète des enfants naturels aux enfants légitimes. On comptait un divorce sur onze mariages, et des liens si aisément rompus

1. Voir le Nouveau Paris, par Mercier; les Mémoires du temps, et l'ouvrage tle MM. de Goncourt sur la Révolution.

Page 1