‹ L'église et la révolution françaiseChapitre 29 sur 373 · NOMBREUSES RENONCIATIONS CLÉRICALES · texte numérisé non relu

NOMBREUSES RENONCIATIONS CLÉRICALES

placements utiles pour les bénéfices mêmes, afin que leurs administrateurs puissent répandre des aumônes abondantes sur l'indigence. »

Il y avait là le germe d'une idée féconde qui eût pu faciliter la transition entre l'ancien état de choses et le nouveau. L/évêque de Chartres demande en termes énergiques l'abolition du droit de chasse ; de Boisgelin, archevêque d'Aix, insiste sur la nécessité de prohiber toute convention féodale et de supprimer la gabelle; deux curés réclament l'exécution des lois canoniques touchant la pluralité des bénéfices; Grégoire propose l'abrogation des annates, revenu perçu par la cour de Rome sur les bénéfices vacants. Enfin on vit un des représentants du bas clergé si misérablement rétribué offrir ce qu'il appelait lui-même le denier de la veuve. Thibault, curé de Souppe demanda qu'il lui fût permis de sacrifier son casuel, d'autres curés proposèrent de renoncer à leurs bénéfices. Cette belle séance se termina par la proposition de l'archevêque de Paris de chanter un Te Deum dans la chapelle du roi. Il convenait que le nom de Dieu fût prononcé à la fin d'une telle séance, car tout ce qui est grand et noble vient de lui. Son souffle avait passé sur cette assemblée, dont la majorité était bien loin d'être croyante.

Le clergé ne se rendait pas compte de la gravité de l'acte généreux qu'il venait d'accomplir. Cette gravité ne ressortait pas de l'importance des sacrifices auxquels il avait consenti, mais du fait que les privilèges de l'Eglise avaient été soumis aux délibérations de l'assemblée nationale par le clergé lui-même. La question des propriétés ecclésiastiques était étroitement liée à celles que l'on avait si rapidement tranchées. On ne pouvait oublier que l'évêque d'Uzès, appuyé par les évêques de Nîmes et de Montpellier, avait déclaré s'en rapporter à la sagesse de l'assemblée sur les biens du clergé, et adopter ce qu'elle jugerait à propos de statuer sur ce point. Cette parole n'était pas tombée à terre; elle faisait prévoir des réformes bien autrement hardies que celles qui avaient été réalisées, et auxquelles ne songeaient certainement pas les honorables évêques, quand ils avaient prononcé ces mots dans une heure d'enthousiasme irréfléchi. Déjà,

au lendemain de la fameuse nuit, se posait une question des plus graves : c'était celle des dîmes ecclésiastiques. Elles avaient été comprises dans l'abolition qui avait frappé toutes les dîmes du royaume le 4 août, mais il s'agissait de savoir si elles seraient abolies purement et simplement, ou si elles seraient rachetées. Dans la séance du 6 août, quelques ecclésiastiques avaient timidement protesté contre des renonciations individuelles faites selon eux avec une précipitation imprudente, mais ils s'étaient attiré cette réplique de Buzot :

« Je soutiens, avait-il dit, aux murmures de la droite, couverts par de nombreux applaudissements, je soutiens que les biens ecclésiastiques appartiennent à la nation. Je m'appuie sur les cahiers des ecclésiastiques qui demandent à la nation les augmentations des portions congrues; donc ils ont reconnu les droits incontestables de la nation sur les biens de l'Eglise. Ils n'auraient pas proposé à ceux qui n'avaient aucun droit de partager des biens qui ne leur appartiennent pas. »

On aurait pu répondre à Buzot qu'il devait prouver avant tout que les cahiers auxquels il faisait allusion réclamaient le vote par tête et non le vote par ordre, car, dans le second cas, ils se seraient bornés à demander à l'Eglise elle-même de régler l'emploi de ses propriétés ; ce qui n'eût été en rien une dérogation à son ancienne constitution. Buzot eût mieux fait de s'appuyer sur la délibération actuelle de l'assemblée, qui prouvait à elle seule son droit de débattre ces graves intérêts. Toujours est-il que l'on pouvait prévoir que les sacrifices offerts par le clergé étaient peu de chose, comparés à ceux qui lui seraient imposés. Buzot lui jetait ces paroles insolentes : « Le clergé n'a rien de mieux à faire que de sauver au moins les apparences, et de paraître faire de lui-même tous les sacrifices que les circonstances impérieuses le forceront à faire. » Quelques jours plus tard, à l'occasion d'un emprunt dont on cherchait des garanties territoriales , un député proposa de charger les biens ecclésiastiques d'une somme annuelle de 1,500,000 livres pour les intérêts, et 500,000 livres pour l'amortissement, et de prélever au bénéfice de l'Etat un droit d'annate sur chaque vacation. « Venez, ministres des

autels, dit-il pathétiquement, venez au secours de la patrie, c'est elle qui vous donne ses biens. » Aussitôt l'archevêque d'Aix, les évêquesde Langres, de Nîmes et d'Autun se lèvent pour déclarer que le clergé est prêt à accomplir ce grand devoir1. On comprend leur attitude, car cette proposition laissait les biens du clergé à la disposition de l'Eglise, et sauvegardait le principe auquel elle tenait essentiellement. Au fond, la question du rachat des dîmes était identique à celle des propriétés ecclésiastiques elles-mêmes. C'est ce qui ressortait clairement de la proposition faite par le député Arnault le 10 août : « Toute dime sera supprimée à dater du Ier janvier. L'assemblée pourvoira sans délai aux pensions à faire aux ecclésiastiques. » L'évêque de Langres posa nettement la question. «Les ecclésiastiques sont-ils propriétaires, ou la nation l'est-elle? A qui les dîmes ont-elles été données? Est-ce à la nation? Non sans doute, elles n'ont été données ni à la nation ni par elle. » Les violents murmures qui interrompirent l'orateur lui montrèrent qu'il avait touché un point délicat entre tous. C'est qu'à propos des dîmes, il avait cherché à sauvegarder le principe même des propriétés ecclésiastiques, et rien ne heurtait davantage l'opinion réfléchie et passionnée de la majorité. Mirabeau n'élargit pas moins le débat par ces paroles :

« La dîme n'est point, une propriété; la propriété ne s'entend que de celui qui peut aliéner le fonds, et jamais le clergé ne l'a pu. Il y a plus; la dîme n'est pas même une possession, elle est une contribution destinée à cette partie du service public qui concerne les ministres des autels ! c'est le subside avec lequel la nation salarie les officiers de morale et d'instruction. J'entends à ce mot salarier beaucoup de murmures, et Ton dirait qu'il blesse la dignité du sacerdoce; mais, Messieurs, il serait temps dans cette révolution qui fait éclore tant de sentiments justes et généreux que l'on abjurât les préjugés d'ignorance orgueilleuse qui font dédaigner les mots salaire et salarier. Je ne connais que trois manières d'exister dans la société : il faut y être mendiant, voleur ou salarir. »

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