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CHAPITRE Ier

Préparation du Concordat.

Tout ce qui échappe parla grandeur à la mesure moyenne des hommes et des choses, s'agrandit encore et se transfigure dans l'imagination des peuples; en face d'événements pareils, 1 légende est presque contemporaine de l'histoire. Ainsi en est-il de cette époque merveilleuse qui vit surgir soudain de la tourmente révolutionnaire un régime de puissance et a^ordre, éclairé à son aurore des plus vifs rayons de la gloire militaire si chère à notre race. Il n'y a pas jusqu'à la catastrophe finale, si imposante au point de vue de l'art, qui n'ait prêté un caractère idéal à ce règne incomparable, réunissant tous les succès et tous les revers et qui ressemble à une tragédie classique, au style cornélien. En admirant ce qu'il eut de grand on se prend à pardonner ce qu'il eut de funeste, sous prétexte que le châtiment a suivi de près les fautes et que ce qui a été si éphémère ne mérite pas de sévère jugement. C'est oublier que l'esprit d'un règne peut lui survivre, que rien n'est plus fatal à un peuple qu'un faux idéal, et qu'il est d'aveugles admirations qui corrompent le sens moral et démoralisent l'histoire. La mémoire de Napoléon a trop longtemps flotté entre l'adoration et la haine ; c'était la preuve qu'elle était

encore à l'état de culte, car ce sont les idolâtres qui font les fanatiques en sens contraire. Le moment est venu d'une appréciation équitable; il ne faut pas attendre les malheurs pour dénoncer les fautes, mais signaler dès le début, dans l'éclat même des triomphes d'un génie incomparable, l'ombre qui finira par tout obscurcir, je veux dire ce mépris insolent de tout principe supérieur, de tout droit, de toute liberté. Les manifestations partielles du despotisme, quelque odieuses qu'elles soient parfois, ont infiniment moins de gravité que ce qui en constitue l'essence et l'âme, ce qui en est le génie inspirateur. Or nulle part ce génie n'a paru plus complet, plus résolu que dans la personne du jeune général qui a fait le coup d'Etat de brumaire. Cela ressortira avec évidence du tableau que nous tracerons de sa politique dans les affaires religieuses.

D'ordinaire on met à part la période du consulat comme marquée d'un haut caractère de sagesse, de patriotisme, de puissance réparatrice; on met au bénéfice de ces éloges tous les actes qui remontent à cette date et, en première ligne, le concordat. Nous contestons aussi bien l'appréciation générale que l'approbation particulière. Il n'est pas vrai que le consulat ait été vraiment réparateur; il a préparé tout ce qui a suivi et si le pouvoir arbitraire n'est pas encore pleinement constitué, c'est que le despote attend que le fruit soit mûr pour le cueillir, mais il l'attend comme un cultivateur habile qui ne néglige aucun soin pour arriver à ce but désiré. Si l'on entend par un gouvernement réparateur un gouvernement qui, remplaçant l'anarchie, fasse sentir de nouveau le frein des lois, réprime par une police prompte et bien entendue les désordres les plus flagrants, rende la sécurité aux particuliers, rétablisse l'équilibre dans les finances, soit en mettant fin aux dilapidations, soit en régularisant les services, et enfin donne au pays, avec la tranquillité intérieure, la paix fondée sur les plus légitimes satisfactions et parée de la gloire de Marengo, nous sommes prêts à accorder cet éloge au consulat. Nous comprenons très bien que la France fatiguée et humiliée sous le régime du Directoire ait senti ces bienfaits avec une ardeur de reconnaissance qui en faisait oublier le prix, et que

le besoin longtemps trompé de Tordre et de ces garanties sociales dont on ne saurait se passer l'ait rendue très empressée à accepter un despotisme qui fut complet dès le premier jour. En effet, le mot de république n'était plus qu'une vaine étiquette,, presque une épitaphe, et l'un de ces trompeurs déguisements dont Auguste avait fait un si habile usage. Echapper à Fagitation révolutionnaire, voilà quelle était la passion du moment. Le nouveau pouvoir y répondait parfaitement, bien que d'une façon toute superficielle et précaire. C'est en ce point qu'il n'était pas vraiment réparateur, car le despotisme militaire substitué à l'anarchie, c'est encore la révolution dans ce qu'elle a de mauvais et de dangereux, avec ses entraînements et ses passions d'autant plus fatales qu'elles peuvent plus facilement se satisfaire sans rencontrer de résistance légale. C'est l'anarchie d'en haut substituée à l'anarchie d'en bas, c'est le principe du désordre dans le moteur principal, tandis que l'ordre qui règne dans les moteurs inférieurs de la machine administrative, permet aux erreurs ou aux fautes commises par le chef de l'Etat de s'accomplir avec une rapidité foudroyante et une perfection d'exécution qui les rendent du premier coup irréparables. L'arbitraire dans le pouvoir dirigeant et la régularité dans les instruments placés sous ses mains, je ne connais pas de combinaison plus périlleuse. Or cette combinaison c'est toute la Constitution de l'an VIII et c'est toute la politique du consulat avant de devenir celle de l'empire. Les résultats du règne de Napoléon suffisent pour nous convaincre qu'il n'y a de réparateur que la liberté, c'est-à-dire le régime de la loi sérieusement accepté sous le contrôle du pays loyalement consulté. J'appelle réparateur le gouvernement d'un Guillaume III ou la présidence d'un Washington, parce que ces grands hommes de bien ont assis la société sur le respect du droit et lui ont donné pour sauvegarde une liberté bien réglée, c'est-à-dire qui se règle elle-même; mais j'appelle au contraire anarchique et destructeur tout régime de bon plaisir, démocratique ou aristocratique, républicain ou monarchique, et je le trouve d'autant plus dangereux qu'il a plus savamment organisé le pays dont il dispose à son gré. Les faits ont été d'ac-

cord avec les principes et ont apporté leur irrécusable et accablant témoignage à cette idéologie si méprisée qui n'a été que trop justifiée au sein de la France amoindrie, épuisée et démoralisée au point de traiter avec l'étranger sur son sol profané. Cruelle et sanglante leçon pour tous ceux qui séparent Tordre et la paix de la liberté et qui s'imaginent que les grands coups d'épée suffisent pour relever les nations ! Sans doute le régime napoléonien a accepté et consacré quelques-unes des conquêtes de la Révolution; il a voulu fermement la loi pour tous, l'accessibilité de tous les citoyens aux emplois, l'abolition des privilèges religieux, l'égalité enfin jusqu'au point où elle est inséparable de la liberté, car de celle-ci il n'a jamais voulu à aucun titre. Aussi est-il dérisoire d'en faire à tout prix le représentant des principes de 1789. Au reste il s'est expliqué à ce sujet avec une clarté qui ne laisse rien à désirer. Lors de la votation du consulat à vie, La Fayette et La Tour-Maubourg mirent à leur adhésion la condition que la liberté de la presse serait rétablie. « Jugez maintenant, disait le général Bonaparte à l'un de ses familiers, ce qu'on peut espérer de ces hommes qui sont tou jours à cheval sur leur métaphysique de 89. . . La liberté de la presse 1 ! ! ! » On voit d'ici l'ironique sourire. Qu'on ne nous parle donc plus de la consécration de ces grands principes dans la Constitution de l'an VIII.

Cette constitution, nous l'avons dit, est le chef-d'œuvre de l'école politique qui met l'arbitraire en haut et l'organisation savante dans le corps social, substituant au parlement qui contrôle l'administration qui exécute et donne à la volonté du souverain, au lieu d'un contre-poids qui l'arrête, le plus merveilleux mécanisme pour se réaliser sans délai. Une tête et des bras robustes et dociles, une volonté unique et de souples instruments, voilà tout le système ! Je crois qu'on l'appelle le système représentatif par opposition au système parlementaire. Cambacérès, le juriste impérial formé à la Convention, l'a très bien défini quand il a dit : « Le gouvernement actuel est le représentant du peuple2. »

1. Mémoires sur le Consulat, publics en 1829 par Tliibaudeau, p. 2G9.

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