ON TART DE LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ
dans la bouche des maîtres du monde, me font l'effet le plus pitoyable. Présenter des arguments de théologie ou de droit ecclésiastique, quand on a la main sur la garde de son épée, c'est sortir de son rôle. Vous êtes la force, ne parlez pas le langage de la raison. Vous pouvez et vous voulez contraindre ; ne tentez pas de persuader. A chacun son rôle. Soyez un dictateur, mais de grâce ne doublez pas le général, qui donne des consignes, d'un père de l'Eglise qui cite des textes. La partie n'est pas égale.
Le plan du premier consul semble avoir été assez promptement conçu. Il y avait longtemps qu'il songeait à l'opportunité d'un traité avec le pape. On se tromperait fort en s'imaginant qu'il fut guidé à un degré quelconque par les souvenirs d'enfance que la cloche de Rueil éveillait en lui à ses heures de loisir. Les lettres écrites par lui à l'occasion des négociations qui précédèrent le traité de Toleatino révèlent une indifférence mêlée de mépris pour cette institution pontificale qu'il devait trouver si admirable le jour où elle lui paraîtrait utile à sa politique. Il écrivait à Cacault le 26 septembre 1796 « de ruser avec le vieux renard. » Tandis que dans une note officielle du 19 février 1797 il annonçait au pape qu'il n'aurait pas d'allié plus fidèle que le gouververnement républicain, il écrivait au Directoire le même jour qu'infailliblement la vieille machine allait se détraquer toute seule. Certes son moindre souci eût été de la réparer, mais l'homme d'Etat profond commençait à apparaître chez le guerrier victorieux. Il n'était pas sans prévoir qu'il pourrait bien devenir le maître de la France, et il jetait dans une note rapide les bases d'une négociation qu'il devait reprendre plus tard. Il y exposait les raisons politiques qui rendaient un accord désirable avec la papauté. C'est à ce fil bien ténu qu'il rattache, après Marengo, une négociation tout à fait sérieuse qui devait couronner la paix du dehors par la paix du dedans.
On a souvent vanté le projet du concordat comme une création du génie éclose de ses méditations fécondes. Rien n'est plus faux. Quand on y regarde de près on y retrouve l'ancienne et invariable tradition latine et française, c'est-à-dire le système surarmé de l'entière subordination de la religion au pouvoir
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civil. C'est ce vieux système des juristes de la royauté qui avait été remis à neuf par l'Assemblée constituante. Le concordat n'est qu'une édition revue de la constitution civile du clergé, moins l'élément démocratique qui n'était plus de saison. Il était très facile de retrancher de cette constitution ce qui était décidément inacceptable pour la papauté, à savoir les éléments de presbytérianisme qu'elle renfermait et le droit d'élection par le peuple. Ce qui déplaisait au Vatican ne plaisait pas davantage aux Tuileries; des élections religieuses eussent troublé la pacifique formation des listes de notables, et les conseils de chanoines, s'ils avaient eu voix délibérative, auraient eu une vague ressemblance avec les conseils communaux dont on ne voulait plus. En allégeant la constitution civile du clergé de ces innovations fâcheuses, on la rendait presque acceptable à Rome, sauf un ou deux points à débattre, et elle donnait au nouveau pouvoir un clergé fonctionnaire qui ne déparait pas la belle harmonie de l'administration française, surtout si l'on avait soin de faire de larges emprunts au vieux droit gallican, si défiant à l'égard de la papauté. Un salaire suffisant serait assuré par l'Etat aux évêques et aux curés. Tel est le plan que le premier consul ébaucha ou plutôt emprunta à sa bibliothèque ecclésiastique, et qui allait se préciser et se compléter dans la négociation.
Au reste il n'était poussé que par lui-même dans cette voie; nul courant d'opinion ne l'entraînait; au contraire il la heurtait de front en rétablissant un culte officiel. Mais il prenait au sérieux le mot de Cambacérès; il croyait fermement que le gouvernement représentait la nation, aussi bien ses intérêts religieux que ses intérêts politiques, et il s'arrogeait le droit énorme de trancher souverainement et à lui seul une question de conscience, ce qui est la plus grave des usurpations. Les opposants à la reconstitution d'un culte officiel se recrutaient sans doute d'abord parmi les nombreux adhérents de la philosophie du dixhuitième siècle (iui s'imaginaient bien à tort que la protection gouvernementale relèverait le crédit de la religion; c'était oublier que rien n'était plus propre à l'avilir qu'un opulent asservissement. La partie saine du clergé constitutionnel ne demandait
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qu'à poursuivre librement et pacifiquement la restauration de l'Eglise de France. Quant au clergé réfractaire, la dispense du serment comblait ses vœux et il dut faire plus d'une capitulation de conscience pour accepter le concordat. Les hommes de 1780. les vrais libéraux demeurés fidèles à la foi de leur jeunesse, voyaient avec un déplaisir marqué la tentative du premier consul. Nous apprenons par les Mémoires de Lafayette que l'illustre général fit une démarche auprès du premier consul, pour le dissuader de rétablir une religion officielle et lui conseiller « d'accepter dans son intégrité le principe américain d'égalité parfaite entre tous les cultes, chacun d'eux restant isolé du gouvernement et les sociétés religieuses se formant à leur gré, sous la direction de prêtres de leur choix et payés par elles 4. » Rien ne peut mieux faire mesurer la distance qui sépare l'esprit de J 801 de celui de 1789, que de constater l'impression que produisit cette intervention de Lafayette sur le premier consul. « M. de Lafayette, dit Bourrienne, blâma le concordat. Il aurait voulu que Bonaparte, laissant à tous les cultes une égale liberté, les eût tous placés comme aux Etats-Unis tout à fait en dehors du gouvernement et que les sectateurs d'un culte quel qu'il fût se fussent accordés entre eux pour pourvoir aux besoins de ce culte et de ses ministres. Je me rappelle qu'à cette occasion Bonaparte me dit : « Lafayette a peut-être raison en théo- « rie ; mais qu'est-ce qu'une théorie ? Une sottise quand on en veut « faire une application à une masse d'hommes; et puis il se croit « toujours en Amérique, comme si les Français étaient des Amé- « ricains. Il ne m'apprendra peut-être pas ce qu'il faut à ce paysce ci. La religion catholique y domine et d'ailleurs j'ai besoin du « pape; il fera ce que je voudrai 2. » Si l'opinion des esprits libéraux était contraire aux projets du premier consul, la masse de la nation ne s'en inquiétait nullement et montrait la plus parfaite indifférence. « A l'époque de l'avènement de Bonaparte, dit Madame de Staël dans ses Considérations sur la Révolution, les