LES LENTEURS DE ROME IRRITENT LE PREMIER CONSUL
biens d'Eglise. A part les motifs fondés sur ses scrupules religieux, la cour de Rome avait une raison d'un ordre moins élevé pour persévérer dans cette politique de demi-résistance. Le puissant dictateur de la France avait laissé tomber de ses lèvres de mystérieuses paroles ; il avait donné à entendre qu'il serait un nouveau Charlemagne pour le saint-siége. On espérait à Rome que cela voulait dire qu'il rendrait les Légations. Or, recouvrer la totalité des Etats de l'Eglise était le rêve ardent de ce pouvoir sénile qui ne pouvait ressaisir son bien de ses mains tremblantes, et devait l'obtenir d'autrui. Il voulait qu'au moins les concessions lui servissent à quelque chose et il les retardait le plus possible, du moins celles qui ne lui paraissaient pas absolument incompatibles avec la foi catholique. Monseigneur Spina avait multiplié les allusions à ces espérances qui étaient bien près d'être des prétentions, mais on n'avait pas voulu le comprendre. L'arrivée du contre-projet du pape aux Tuileries excita la plus vive irritation chez le premier consul. Il en exagéra l'expression afin de dominer par l'épouvante ceux qu'il avait attirés à lui par de vagues promesses. Le malheureux représentant du saint-siége fut terrifié par une de ces sorties impétueuses qui faisaient pâlir les plus intrépides généraux. Bonaparte attribua les hésitations du pape aux perfides conseils des anciens et éternels ennemis de la France, et il annonça l'intention de se passer d'un concours qu'on lui faisait payer si cher ; ce qui équivalait à une rupture ouverte. En même temps il donna l'ordre à son ministre Gacault de demander à la cour de Rome la signature sous trois jours de son projet de concordat, avec ordre de partir pour Florence si l'on se refusait à cet ultimatum. Cacault était un esprit délié et modéré; il désirait sincèrement un accommodement. Aussi fut-il très contrarié de cette brusque dépêche; il s'en expliqua sans détour avec Artaud, son secrétaire. «Si nous sommes à Rome, lui disait-il, comme on est à Paris, ce sera un double chaos. Il est bien établi que le chef de l'Etat veut un concordat ; c'est pour cela qu'il m'a envoyé. Il pense que moi aussi je veux un concordat; mais ses ministres n'en veulent peut-être pas; ses ministres sont près de lui, et le caractère le plus facile a irriter et à tromper, c'est celui
MENACES DE RUPTURE. i07
d'un homme de guerre qui ne connaît pas encore la politique et qui en revient toujours au commandement et à l'épée. J'aime Bonaparte. Les destinées de l'homme terrible, je les vois presque absolument dans mes mains, plus que dans les siennes. Il devient une manière de Henri VUE; il arme et il blesse tour à tour le saint-siége; mais que d'autres sources de gloire peuvent se tarir pour lui s'il fait le Henri VIII à Paris ! Avec les concordats, il y a des prodiges; il y en a surtout pour lui. » Le fin diplomate avait parfaitement compris à quoi et à qui devait servir le rétablissement des bons rapports avec Rome, et comme son maître il mettait la religion à l'arrière-plan de ses calculs. « Le général, disait-il encore, compromet tout avec ce coup de pistolet tiré pendant la paix, pour plaire à ses généraux qu'il aime et dont il redoute les plaisanteries de camp parce qu'il a fait longtemps ces plaisanteries-là lui-même. Il rompt l'opération qu'il désire, et il sème du grain gâté. Qu'est-ce qu'un concordat religieux, — la plus solennelle entreprise dont puisse s'occuper l'homme, — qu'est-ce qu'un concordat religieux signé en trois jours? Je vois les douze heures que le commandant en chef accordait à un assiégé sans espoir de secours 1 . » La conclusion de cet entretien fut que le ministre partirait, mais en laissant à Rome son secrétaire pour ne pas rompre le fil de la négociation. En même temps il décida le pape à envoyer à Paris le cardinal Gonzalvi. « Très saint-père, dit-il, il faut que Gonzalvi parte à l'instant, qu'il porte votre réponse ! Il manœuvrera à Paris avec la puissance que vous lui donnerez ici. Quelque chose de plus fort sans doute que la froide raison, un instinct, un de ces instincts de bêtes, si l'on veut, qui ne les trompe jamais, me conseille, me poursuit; je vois mon consul digne, froid, satisfait, au milieu de ses conseillers qui le détournent. On vous accusait; vous paraissez en quelque sorte vous-même. Qu'est-ce que l'on dit? On veut un concordat religieux, nous venons au-devant, nous l'apportons; nous voilà. » Le conseil était bon, comme le montra le résultat, bien que le cardinal secrétaire d'Etat eût failli compromettre gran-