AMOINDRISSEMENT MORAL DU PROTESTANTISME
niser, il n'y avait là qu'une chimérique promesse, dont Feffet est encore à attendre après cinquante ans. Un document très curieux nous révèle la véritable intention du législateur de l'an X sur ce point si important; une note émanée de la direction des cultes non catholiques en 1824 et destinée à interpréter les articles organiques d'après la tradition fidèlement conservée au ministère contient les mots suivants à l'article des synodes : « Les synodes n'existent que dans la loi. Les réformés en réclament quelquefois l'existence effective. Mais ce serait ajouter à la consistance des Eglises que de les lier cinq à cinq par un régime commun. Leur état d'isolement garantit mieux leur tranquillité, résultat de la faiblesse1. » Nous voulons bien admettre que sous les Bourbons de la branche aînée, dans les beaux temps de la congrégation, le protestantisme ait été l'objet d'une défaveur spéciale; cependant le scribe obscur qui a écrit cette note ministérielle est bien l'interprète fidèle de la législation de l'an X. Napoléon n'eût pas plus que ses successeurs toléré de libres discussions au sein des synodes reconstitués. Il ne convoquait les assemblées délibérantes, de quelque genre qu'elles fussent, que quand il avait intérêt à leur faire accomplir quelque acte signalé de lâcheté collective. Le corps législatif lui suffisait parfaitement pour cela et l'essai de concile national qu'il fit siéger à Paris en 1811 tourna trop mal pour qu'il fut tenté de convoquer un synode. Au reste les protestants lui demeurèrent très sincèrement attachés et, dans le Midi, payèrent souvent de leur sang cette fidélité honorable; ils lui montrèrent plus de reconnaissance qu'ils ne lui en devaient, car plus d'une fois il se servit de leurs Eglises comme d'une carte dans son jeu diplomatique pour effrayer le pape de l'ascendant qu'il pourrait leur accorder, s'il le voulait. Dans une lettre à Pie VII, datée de Munich le 7 janvier 1806, Napoléon, énumérant ses griefs contre la cour de Home, écrit ces lignes significatives : « Je n'ai éprouvé de la part de Votre Sainteté que des refus sur tous les objets, même sur ceux qui étaient d'un intérêt de premier ordre pour la religion,
1. Bulletin de la Société de l'Histoire du protestantisme français, 12e année, p. 181.
FLATTERIES ÉVISCOrALES PRODIGUÉES AU NOUVEAU SOUVERAIN. 139
comme par exemple, lorsqu'il s'agissait d'empêcher le protestantisme d'élever la tête en France K » Napoléon pensait être le maître absolu des Eglises de la Réforme : « Je suis chef des ministres protestants, disait-il, puisque je les nomme. » Malheureusement le clergé des deux Eglises fil, par d'imprudentes flatteries, tout ce qui était nécessaire pour l'entretenir dans cette illusion pleine de péril pour lui.
Je ne connais pas de lecture plus triste que celle des documents ecclésiastiques de ce temps. On y retrouve cette profanation des choses saintes qui déshonora l'Eglise du Bas-Empire. On sait que dans son habileté à tirer des livres sacrés des formules inconnues de servilité, cette Eglise arriva à ce résultat vraiment étonnant de rajeunir la flatterie après trois siècles de bassesse. Il faut reconnaître qu'en France le coryphée de ce chœur trop harmonieux fut le légat du pape. Dans sa circulaire, où il institue la fête de la Saint-Napoléon pour le 15 août, il attribua hautement à l'empereur l'honneur d'avoir porté l'arche divine au travers du Jourdain, image heureuse destinée à peindre la tourmente révolutionnaire. « Si vos fils demandent, ajoute le légat, qui a fait si heureusement de si grandes choses pour le christianisme, vous leur direz que c'est notre empereur qui a imité les rois illustres Gyrus et Darius pour restaurer la maison de Dieu2. » Ce thème du nouveau Cyrus fut varié à l'infini dans les mandements épiscopaux. Un signe plus grave de cette servilité fut le ton belliqueux des représentants d'une religion de paix quand la guerre éclata de nouveau. L'Anglais fut voué à la colère du Tout-Puissant avec une énergie peu édifiante. La perfide Albion fut comparée à Tyr et à Sidon, et les menaces des prophètes tournées contre elle avec une inépuisable abondance. « La voix du sang de nos frères, lisons-nous dans le mandement de l'évêque de Saint-Brieuc, crie vengeance contre l'Anglais. » Le cardinal -archevêque de Tours fit une
1. Opinions de Napoléon sur divers sujets de politique et d'administration, p. 211.
2. Archives de l'empire, portefeuille du Concordat, II, p. 137.