ENLÈVEMENT DU PAPE
coupe d'amertume qui débordait déjà depuis le jour où les soldats français avaient franchi le seuil du palais pontifical pour enlever le cardinal Pacca, secrétaire d'Etat de Sa Sainteté. La bulle d'excommunication prête dès longtemps fut affichée à Rome en un instant par ces mains habiles et invisibles que la papauté n'a pas toujours gardées à son service. On regrette de retrouver dans ce document, d'ailleurs éloquent, des plaintes sur ce que les compensations promises par l'auteur du concordat ont été refusées à la cour de Rome. Il fallait ce jour-là oublier tout ce qui rappelait le souverain temporel et représenter uniquement la puissance spirituelle aux prises avec le despotisme. Sur ce terrain il était facile de retrouver l'égalité et même la supériorité. Il faut lire dans les Mémoires du cardinal Pacca tous les détails odieux de cette exécution militaire. Quel écho profond un semblable attentat ne devait-il pas avoir dans les consciences catholiques ? Ce qui est plus grave que la violence matérielle, c'est la violence morale telle qu'elle fut pratiquée à Savone et puis à Fontainebleau avec une habileté et une persévérance vraiment coupables sur un prêtre infortuné, affaibli par l'isolement et la captivité, auquel on finit par arracher le désaveu de sa propre cause. Le honteux concordat conclu à Fontainebleau en 1813 qui livre au pouvoir civil toutes les libertés de l'Eglise et jusqu'au droit de disposer de l'institution canonique, accuse bien plus le bras de fer qui l'a imposé que la main tremblante qui l'a signé. La dissolution du concile tenu à Paris en 4811, du jour où il se prend au sérieux et reconnaît la souveraineté du saint-père; l'exil des cardinaux qui se sont refusés à violer les règles canoniques en assistant au second mariage de Napoléon; la dure captivité du cardinal Pacca, privé des secours religieux, comme naguère les réfractaires d'Âix et de Rochefort; toutes ces mesures persécutrices révèlent le triomphe de la mauvaise tradition révolutionnaire, en pleine restauration monarchique, au sein d'une cour brillante et servile présidée par une archiduchesse autrichienne. Ce résultat du concordat suffît pour le juger. On peut appliquer au profond politique qui l'avait conçu l'appréciation qu'il trouva toujours décisive. Non-seulement, peut-on lui dire, vous avez
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offensé le droit et la liberté; nous savons que cela vous touche peu, mais vous n'avez pas réussi ! Au reste il l'a reconnu luimême dans des paroles souvent citées et qui sont la conclusion forcée de ce chapitre, a Lorsque Napoléon, lisons-nous dans les Quatre Concordats de M. dePradt, se sentit enlacé dans les querelles religieuses toujours croissantes ; lorsque après avoir travaillé en vue de tout pacifier il se trouva avoir semé des germes de discorde, lorsque après avoir compté sur l'appui du clergé il le trouva hérissé d'ombrages contre lui, il chercha d'où provenait un résultat si différent de celui qu'il croyait avoir préparé, et recueillant les tristes fruits de son expérience, il reconnut avec douleur la faute qu'il avait faite en se mêlant de religion, autrement que comme avocat de la liberté des cultes. Souvent il m'a dit : « La plus grande faute de mon règne est « d'avoir fait le concordat, mais il est trop tard pour m'en re- « pentir1. » C'est ce qu'on l'entendit répéter à plusieurs reprises après la dissolution du malencontreux concile de 1811. « On « ne recueille que ce que l'on a semé, dit-il à de Pradt, le « concordat est la plus grande faute de ma vie2. » Déjà auparavant il s'était écrié devant son conseil d'Etat : « Je cherche en vain c< à placer les limites entre les autorités civiles et religieuses, « l'existence de ces limites n'est qu'une chimère. J'ai beau re- « garder, je ne vois que des nuages, des obscurités, des diftî- « cultés3. »
Tandis que Napoléon regrettait le concordat, l'un des représentants les plus intelligents du saint-siége, le cardinal Pacca, exprimait des vues d'une hardiesse singulière sur la séparation des deux pouvoirs à Rome même : « Quelque douloureuse que fut la perte des Etats du saint-siége, dit-il dans ses Mémoires, je croyais que le Seigneur pouvait en retirer un grand bien pour son Eglise. Je pensais que la chute de la puissance temporelle des papes détruirait et affaiblirait du moins cette jalousie et cette antipathie