ALIÉNATION DES BIEXS DU CLERGÉ
clarations frauduleuses devaient entraîner la perte de tout émolument. Ces mesures indiquaient la ferme intention de la nation d'user largement des ressources qu'elle s'était ouvertes à ellemême. Toutes les fois que la question financière revenait dans les délibérations on se rapprochait du moment décisif.
Le 4 décembre Talleyrand, à l'occasion d'un débat sur la caisse d'escompte, proposa nettement d'appliquer à la dette nationale la vente du domaine royal et des biens ecclésiastiques. Il le fit sans entrer dans aucun développement nouveau comme s'il réclamait la mesure la plus simple et la moins discutable. C'était aussi une manière de prendre possession. Treilhard, le 18 décembre, appuya la proposition de Talleyrand, en se fondant sur ce que la nation ne saurait trop tôt retirer au clergé l'administration de ses biens pour le rendre tout entier à l'a sainteté de sa vocation, et ramener ainsi les jours de la primitive Eglise. Pour faciliter ce retour à l'âge héroïque du christianisme, Treilhard demande formellement l'aliénation immédiate de quatre cents millions des biens du clergé, choisis dans la catégorie de ceux qui ne produisent pas de revenus, comme les maisons et les établissements ecclésiastiques des viiles. Ces quatre cents millions devaient servir de gage au papier-monnaie dont l'émission allait momentanément sauver la révolution. Cette proposition fut votée le 20 décembre bien que l'abbé de Montesquiou l'eût combattue avec sa parole élégante et modérée, et l'abbé Maury avec sa fougue sans dignité. En vain une portion de la droite quitta l'Assemblée ; en vain ses orateurs firent remarquer que le décret du 2 novembre imposait la condition de consulter les provinces. Cette frêle barrière ne pouvait arrêter l'Assemblée souveraine dans un jour de suprême péril pour la patrie. Toutes les demandes d'ajournement furent écartées par elle. Le 16 mars 1790, elle accueillait avec empressement la proposition de la commune de Paris d'acheter pour deux cents millions de biens aliénés. La commune se portait ainsi pour intermédiaire entre la nation et le public, et émettait sur ce gage certain et visible, un papier circulant propre à faciliter les transactions. Deux cents autres millions devaient être cédés aux municipalités des départe-
ments. Les clauses de cette grande affaire furent débattues avec soin et une commission de douze membres fut nommée à cet effet. Ainsi tombèrent les bornes qui avaient jusqu'ici soustrait à toute mobilisation le domaine de l'Eglise. Celui du roi fut également mis à la disposition de la nation. Un abîme était bien réellement creusé entre l'ancienne France et la France nouvelle. Dans le gouffre allaient disparaître les ordres monastiques dont la sentence de mort était depuis longtemps prononcée. Puis viendraient toutes les difficultés et tous les périls de la reconstitution d'une Eglise matériellement abattue, mais qui allait retrouver la puissance morale dans ses jours d'épreuves, car le dénûment lui rendrait la dignité et les exagérations souvent iniques de ses adversaires justifieraient dans une certaine mesure ses résistances.
Les biens de l'Eglise devaient encore provoquer deux grandes batailles au sein de l'assemblée, la première à l'occasion des ordres religieux, la seconde pour la substitution du salaire de l'Etat aux dîmes. Il avait été formellement déclaré que l'Eglise de France tout entière était une corporation existant par le bon plaisir du pouvoir civil. 11 était facile aux corporations particulières qui s'étaient formées dans son sein de prévoir le sort qui les attendait. Aussi l'un des premiers soins du comité ecclésiastique fut-il de proposer à la constituante l'abolition des ordres religieux qui couvraient la France. La question était complexe. A part les grands intérêts financiers qui y étaient engagés, elle touchait par un côté à la liberté religieuse, puisque la loi reconnaissait les vœux monastiques et les couvrait de sa redoutable sanction. Le courant de l'opinion publique poussait à une grande réforme. La vie monastique jadis honorée, saintement active pour défricher le sol au profit des pauvres et pour cultiver le terrain plus nu et plus aride encore de l'intelligence humaine dans des âges de barbarie, était tombée dans une décadence que son plus éloquent apologiste reconnaît et stigmatise avec une noble franchise1. Les ordres voués à la contemplation ayant perdu
ï. Voir les Moine* d'Occident, par M. de Montalembert.
l'élan mystique qui seul soutient l'âme à ces hauteurs tombaient dans l'oisiveté et la dévotion puériles : ils tombaient plus bas encore, dans des désordres honteux dont le scandale dépassait leurs murs de clôture et n'avait que trop de retentissement dans une société railleuse. Les ordres enseignants obtenaient plus d'indulgence, parce qu'ils rendaient plus de services; il est certain néanmoins qu'ils apprenaient plus de latin que de religion aux enfants des classes aisées; comment oublier que la génération qui avait eu pour chefs reconnus Voltaire et les encyclopédistes était sortie de leurs collèges? Quand aux ordres mendiants, ils inspiraient le plus profond mépris. Les couvents de femmes ne valaient guère mieux que les couvents d'hommes. L'esprit du siècle, qui ailleurs soufflait l'audace et la révolte contre les croyances du passé, était arrivé amorti dans ces retraites et y avait remplacé par la sécheresse la ferveur et l'enthousiasme sans lesquels une vie aussi exceptionnelle est impossible. Sans doute la piété véritable n'était pas totalement absente des cloîtres; mais elle n'y dominait pas; plus d'une âme pure et tendre s'y abritait encore, on devait s'en apercevoir au jour des grandes épreuves, mais ces humbles vertus ne parvenaient pas à se détacher dans les temps ordinaires sur le fond terne d'une religion de routine. Le bien se faisait encore par un reste d'impulsion ou plutôt grâce à des institutions de charité largement rentées et habilement organisées, mais nulle part ne brûlait un de ces foyers ardents d'amour chrétien qui révèlent la présence réelle du Dieu de l'Evangile. Et cependant l'opposition à la vie monastique grandissait tous les jours. Voltaire lui avait consacré un chapitre ironique et mordant dans son Essai sur les mœurs. 11 avait signalé avec indignation la licence que les supérieurs des couvents se donnaient d'exercer la justice à huis clos et de trancher chez eux du lieutenant criminel. Il se plaignait amèrement de ce que la France eût plus de couvents que toute l'Italie. II concluait hardiment en demandant que l'on rendît à l'Etat une partie des citoyens que les monastères lui enlevaient. Diderot avait consacré à ce sujet un roman animé de sa fougueuse éloquence dans sa première partie, mais souillé dé telles infamies dans
la seconde, qu'il sort décidément du domaine littéraire et ne trouve son pareil que dans les pages les plus impures de Lucien. La Religieuse ne fut imprimée qu'en 1795, mais toute la société lettrée en connaissait le manuscrit; on en trouve la trace brûlante dans plus d'un discours prononcé à l'Assemblée nationale. L'abolition de l'ordre des Jésuites en France, les nombreuses suppressions de communautés religieuses ordonnées par Joseph 11 avaient frayé la voie à une réforme plus radicale en Europe.
On parlait aussi dans l'Eglise de réformer les ordres religieux mais tout le monde savait qu'on en parlerait un siècle avant de se mettre à l'œuvre. Aucun projet sérieux n'avait été proposé dans les assemblées du clergé. A Rome on ne craignait rien tant que de favoriser l'esprit de progrès que l'on assimilait à l'esprit du démon. L'Etat, plus clairvoyant, et surtout plus impatient que l'Eglise en présence d'abus dont il était le premier à souffrir et dont la disparition devait remplir son trésor épuisé, entreprit hardiment une réforme où le libre concours de la religion eût été indispensable. Il s'agissait en effet de concilier les droits incontestables de la puissance civile, avec ce respect délicat de la conscience religieuse qui est aussi bien conforme à la bonne politique qu'à la saine morale. Les propriétés des couvents comme celles des corporations en général dépendaient d'une manière particulière du pouvoir civil, car il est évident que dans l'absence d'un contrôle sérieux, le sol de la patrie eût pu être entièrement soustrait aux lois du pays, et la France entière devenir peu à peu une annexe des Etats du pape avec les belles institutions qui y fleurissent, sur une terre vouée à la fièvre et à la stérilité. Seulement là encore il fallait savoir modérer l'exercice de son droit afin de n'en pas faire une suprême injustice en le poussant à sa dernière rigueur ; il fallait surtout en portant une main prudente sur les biens des corporations monastiques, ne pas toucher aux libres convictions de l'àme, aux croyances, aux délicatesses du sentiment religieux, enfin ne pas asservir les uns en affranchissant les autres. L'Assemblée nationale ne sut pas éviter ces écueils.
C'est le 49 décembre 1789 que Treilhard déposa au nom du
88 discussion; scr les ordres monastiques.
comité ecclésiastique son rapport sur les ordres religieux. La discussion ne commença que le 22 février 1790. Le rapporteur s'exprimait dans un langage modéré ; il commençait par reconnaître les services rendus par les ordres religieux dans les époques de foi et de ferveur, puis il constatait sans déclamation leur profonde déchéance, les désordres qui s'étaient introduits dans la plupart d'entre eux, et l'urgente nécessité d'une réforme réclamée de toute part. Il était évident, de prime abord, que le principe de la liberté de conscience proclamé par l'Assemblée s'opposait à ce que l'Etat maintînt la perpétuité des vœux par la contrainte légale. En agissant ainsi, le pouvoir civil dépassait sa compétence, il s'établissait juge des pensées et des croyances, et il reniait avec éclat l'esprit des institutions nouvelles. Autant valait alors conserver le roi Très-Chrétien, gardien de la foi de par son glaive. Le comité ecclésiastique était donc fondé à proposer que l'autorité civile s'abstînt de toute intervention pour maintenir l'effet extérieur des vœux et laissât à chacun le soin de sa conscience. C'était également faire preuve d'une haute raison que de laisser aux religieux qui auraient la vocation du cloître de pieux asiles où ils pourraient se conformer à leurs vœux tandis que des pensions seraient assurées à ceux qui sortiraient des couvents. Inhabiles à la vie laïque, ils ne devaient pas subir les conséquences d'une soudaine réforme. Camus, Grégoire, et tous les jansénistes de l'Assemblée plaidèrent la cause des ordres savants qui avaient lentement amassé les trésors de la culture nationale ; mais on était peu disposé à se préoccuper beaucoup des bibliothèques des Bénédictins, alors qu'il s'agissait de l'existence même des ordres religieux. Les protestations passionnées du haut clergé déclarant par la bouche de l'évèque de Clermont que la mesure proposée enlevait à la religion un abri, aux citoyens des ressources, à l'Evangile des apôtres, ne pouvaient exercer une grande influence sur des hommes témoins de tous les scandales de la vie monastique au dix-huitième siècle.
Les évêques et leurs adhérents firent une tentative trop souvent renouvelée depuis lors, et qui consistait à interrompre un débat embarrassant sur une question d'argent, par une grande démons-
tration religieuse. L'évêque de Nancy demanda dans la séance du 13 février qu'avant de poursuivre la discussion il fut reconnu que la religion catholique, apostolique et romaine était la religion nationale. C'était ramener la confusion la plus inextricable entre le temporel et le spirituel et par là même reconstituer l'ancien régime sur sa base la plus vermoulue; c'était surtout tresser avec les chose saintes une haie pour garder son champ. Charles de Lameth stigmatisa justement cette tactique : « Quand il est question de vils intérêts temporels et d'argent, dit-il, on vient nous parler de la Divinité. Si pour sauver une opulence si ridicule aux yeux de la raison, si contraire à l'esprit de l'Evangile on appelle l'inquiétude des peuples 'sur nos sentiments religieux, si Ton a le projet absurde et criminel d'armer le fanatisme pour défendre les abus, si jamais cette intention a pu être conçue, je la dénonce à la patrie. » L'ordre du jour écarta la motion de l'évêque de Nancy, mais la même proposition devait revenir quelques jours plus tard bien plus insidieuse encore et pour soulever de bien autres tempêtes. Pétion, Garât l'aîné parlèrent presque sur le ton de Diderot des désordres des couvents; ils sortirent de la question politique en discutant l'institution monacale en elle-même, et surtout l'obéissance passive qu'elle réclamait. Ils oublièrent que la société civile n'a rien à voir dans les formes diverses que peut revêtir le sentiment religieux tant qu'elles ne sont pas en désaccord avec la morale. Elle n'a d'autre mandat que de consacrer la liberté de tous les citoyens en se refusant à reconnaître légalement les vœux perpétuels. On ne pouvait songer à interdire ces engagements euxmêmes et abstraction faite de toute sanction de l'Etat, sans commettre un véritable abus de pouvoir; malheureusement la gauche extrême n'y était que trop disposée. Un excellent discours de l'abbé de Montesquiou contre-balança quelque peu son influence. On est surpris d'y trouver la distinction très nette entre le spirituel et le temporel. « La loi et le religieux, disait-il, le religieux et la loi, voilà ce que nous devons respecter. Vous êtes hommes, tout ce qui est humain vous appartient; vous êtes hommes, tout ce qui est spirituel n'est pas à vous.... » L'orateur
concluait de ces principes que l'Etat n'avait pas le droit de rompre d'autorité un contrat passé entre le religieux et l'Eglise, mais que l'Eglise n'avait pas le droit non plus de réclamer l'appui de l'Etat pour assurer les vœux perpétuels. 11 demandait que l'Assemblée nationale décrétât que la loi ne reconnaîtrait plus les vœux monastiques, qu'elle ne mettrait aucun empêchement à La sortie des religieux de l'un et de l'autre sexe de leurs couvents; que la puissance ecclésiastique n'en connaîtrait que pour le for intérieur, mais que tous ceux qui souhaiteraient de rester dans les cloîtres seraient libres d'y demeurer. Le décret de l'Assemblée fut à peu près conçu dans ces termes, seulement Thouret y fit ajouter la suppression des ordres religieux avec interdiction d'en introduire de nouveaux en France. Il y avait là une atteinte directe à la liberté de conscience, car c'était déclarer d'avance que le principe de la liberté d'association serait suspendu pour tout ordre religieux lors même qu'il se soumettrait entièrement aux lois du pays. Ce funeste malentendu a duré jusqu'à nos jours. Il est plus d'un homme politique qui se croit libéral pour avoir contribué à expulser de son pays la Société de Jésus ou tel autre ordre religieux. Il s'imagine que pour ce haut fait toutes les bassesses lui seront pardonnées dans ce monde et dans l'autre. Quand donc croira-t-on à la liberté pour tous ?
Les couvents de femmes étaient restés en dehors du décret de l'Assemblée. Il n'y avait donc à régler, pour le moment, que la pension des religieux qui rompraient leurs vœux. Mais il importait de décider si on les mettrait tous au même taux, ou bien si on tiendrait compte dans la fixation des indemnités de leur situation antérieure; si, par exemple, les moines sortant d'un riche monastère dans lequel ils n'étaient entrés qu'en payant une grosse somme d'argent seraient traités sur le même pied que les moines appartenant à des ordres mendiants. Treilhard, dans la séance du 17 février, déclara qu'il ne pouvait se ranger à l'avis de plusieurs des membres du comité ecclésiastique qui ne voulaient admettre aucune différence dans les pensions; mais il soutint cette opinion mollement, sans paraître y tenir beaucoup.