LE CATHOLICISME SEUL RECONNU
rêve de celui que Louis XIV avait appelé l'esprit le plus chimérique de son royaume. La politique tirée de VEcritvre sainte était au contraire la peinture fidèle de l'organisation de la religion en France à l'époque même où les vœux les plus hardis se formulaient pour la rénovation générale de la société. Donnons un aperçu de cette organisation.
L'Eglise de France jouissait de tous les genres de privilèges à la fois. Le pays lui était entièrement livré. Elle n'avait plus à redouter de culte rival depuis qu'elle avait obtenu la proscription des adhérents de la Réforme. Elle seule possédait les édifices religieux pour célébrer le service divin, tandis que les retraites les plus cachées ne pouvaient protéger les protestants dans l'accomplissement de leurs devoirs religieux. Ils n'avaient pas seulement perdu le droit de professer leurs croyances, mais ils avaient perdu celui d'exister. Ils étaient comme s'ils n'étaient pas dans le pays qu'ils avaient contribué à honorer et à enrichir, car dès qu'ils étaient découverts, ils tombaient sous la vindicte des lois ; ni leur naissance ni leur mariage n'étaient reconnus, toutes les carrières publiques leur étaient interdites, et leurs enfants étaient considérés comme appartenant à l'Eglise catholique. Les protestants d'Alsace jouissaient seuls de la liberté de conscience, grâce aux traités particuliers conclus lors de la conquête de cette province. Quant aux juifs, ils n'étaient que tolérés. Ils payaient un impôt particulier et étaient soumis à des règlements de police très durs ; ils étaient également exclus des fonctions publiques. L'Eglise catholique était donc maîtresse absolue du royaume au point de vue religieux, l'état civil était entre ses mains par les mariages et les baptêmes : sa voix s'élevait seule d'une frontière à l'autre; il fallait prendre le détour de la Hollande pour oser publier un livre qui l'attaquât ou qui seulemenl pût lui déplaire. L'instruction de la jeunesse lui était presque entièrement confiée et nul enseignement ne se donnait en dehors de son contrôle. Ainsi la pensée, l'âme de tous les citoyens étaient olîiciellemcnt sous sa dépendance. Pour subvenir à cette tâche, le clergé disposait d'immenses richesses qui le rendaient propriétaire d'une partie considérable du sol. Il les
RICHESSES ET PRIVILÈGES DE i/ÉGLISE DE FI» AN CE. 9
tenait de la piété des fidèles, souvent aussi des terreurs et des repentirs tardifs du lit de mort. Les rois de France avaient largement disposé de leur domaine en sa faveur, et s'il fallait évaluer le nombre de leurs péchés par celui de leurs donations, la liste de leurs méfaits était effrayante. Voici quel était le revenu du clergé du royaume d'après une appréciation qui est au plus bas :
Il avait à sa tête 11 archevêques et 116 êvêques. Leur revenu
en bloc s'élevait à liv. 8,400,000
Le revenu des grands vicaires et des chanoines
s'élevait à 13,400,000
Le revenu de 715 abbayes de commende, ainsi nommées parce que les titulaires pouvaient se faire remplacer dans la charge effective, s'élevait au moins à. . . . 9,000,000
On comptait pour 703 prieurés un revenu de.. . 1,400,000
Pour 11 chapitres de chanoines nobles 842,000
Pour 520 collèges ou petits chapitres 6,200,000
Les curés et leurs vicaires formaient le clergé séculier qui avait à desservir 35,156 cures. La dîme et le casuel pourvoyaient à leur entretien; le clergé régulier remplissait les couvents d'hommes et de femmes, on comptait 19,000 religieux et 32,000 religieuses de tout ordre; ils pourvoyaient à plus de 700 hôpitaux. L'ordre de Malte possédait 200 commanderies en France; la moitié des revenus de l'Eglise de France provenait des dîmes levées sur les récoltes des particuliers, et la totalité de ses revenus avoués s'élevait à peu près à i 30 millions, ce qui équivaut à une somme bien plus considérable aujourd'hui. On n'exagère pas en évaluant le revenu réel, en y comprenant le casuel, à près de 200 millions. Les biens du clergé étaient exempts de l'impôt; il contribuait aux charges de l'Etat par des dons volontaires votés par ses assemblées. 11 votait tous les cinq ans un don gratuit de 16 millions, mais ce don était employé en grande partie au payement des dettes qu'il avait contractées par des engagements antérieurs1.
1. Voir Rodot, la France avant la Révolution, son état politique et social en 1787. — On peut consulter aussi la France ecclésiastique ^pour l'année 1788.