DISCUSSION GÉNÉRALE
de Luther. Il ne se trompait pas. La fin de son discours est très belle, très élevée. « Si vous voulez sincèrement la réforme des abus, autorisez les assemblées des conciles provinciaux. Je vous conjure par la foi, par ce grand principe politique de la division des pouvoirs qui répugne à ce que le pouvoir civil et la juridiction ecclésiastique soient confondus, je vous conjure au nom du Dieu de paix de rejeter toute innovation qui alarmerait les fidèles. L'intention de la nation n'est pas de vous transformer en concile. » Les curés Jallet et Gouttes soutinrent le projet au point de vue gallican, en citant des textes, en invoquant les Pères, en faisant une espèce de cours d'histoire ecclésiastique; tout ce latin signifiait l'asservissement de l'Eglise. En vain les curés libéraux se déclaraient prêts à mourir pour elle : elle n'avait que faire de leur sang; la moindre protestation en faveur de son indépendance lui eût été plus utile. Camus fut pour le moins aussi Ihéologique que ses auxiliaires ecclésiastiques. Il établit très pertinemment l'ancienneté du droit d'élection aux charges d'Eglise et discuta avec science la question de l'appel au pape. Mais le lieu d'où il débitait cette dissertation en gâtait étrangement la solide argumentation. On n'a pas assez remarqué l'intervention de Robespierre dès l'ouverture de cet important débat. Il y apporta la pensée de Rousseau dans toute son intolérance. Une religion civile était une de ses inventions les plus chères. Jaloux d'assurer au peuple une souveraineté sans partage qu'il confondait avec la liberté, Rousseau avait compris que le plus grand obstacle à ce despotisme de la foule viendrait de ces libres croyances de l'âme qui échappent au pouvoir des majorités. Aussi avait-il pris toutes ses précautions contre cette rebelle invincible qui s'appelle la conscience religieuse. 11 l'avait sacrifiée d'avance à son idole à cent têtes en conférant au peuple le droit d'imposer sous peine de mort la religion qui lui semblerait la plus utile à la chose publique. Robespierre porta ces belles maximes à la tribune avec l'insolente rudesse des courtisans de la multitude. Partant du principe que \es prêtres sont de simples magistrats dans l'ordre social, il en tire trois conclusions. Premièrement c'est à la so-
ciété, c'est-à-dire à l'Etat qu'il appartient de déterminer les fonctions qui sont utiles; d'où résulte le droit de supprimer toutes les charges ecclésiastiques qui lui paraissent superflues et avant tout celles qui reçoivent l'investiture étrangère. En second lieu, cette magistrature comme les autres doit dépendre absolument du peuple et émaner de ses urnes électorales. Enfin c'est au peuple seul qu'il appartient de proportionner le salaire à l'utilité de la fonction. Robespierre va plus loin et il insinue que le peuple a le droit de marier ses prêtres pour les attacher par des liens réels à lanation. Il n'était pas possible de montrer plus d'insolence pour la conscience et de profaner plus outrageusement le sanctuaire inaliénable de la croyance religieuse. On voit ce qui reste à Dieu quand le César démocratique a pris tout ce qu'il s'imagine lui revenir. La divinité nationale doit sortir du scrutin et en suivre toutes les chances aléatoires. Ces maximes sanctionnent la plus abominable des tyrannies.
La bataille fut livrée et perdue par la droite à trois reprises différentes pour chacun des titres principaux du projet de loi. Le premier titre soulevait deux questions capitales, celle de la juridiction ecclésiastique et celle de l'étendue du pouvoir épiscopal. D'après le droit canonique tel que l'interprétait l'ancienne Eglise de France, l'autorité religieuse ne confère pas seulement les pouvoirs aux prêtres mais détermine encore la sphère où ils l'exerceront afin d'éviter les conflits et les désordres. Le projet de la constitution civile bouleversait toute l'ancienne juridiction par des suppressions et des adjonctions. Cette innovation parut assez grave pour que l'évêque de Lydda, qui devait plus tard pousser la souplesse jusqu'à l'apostasie, demandât instamment que le roi fût invité à suivre les voies canoniques, dans toutes les réformes proposées par l'Assemblée. Camus et tout le parti janséniste répondaient que l'institution du sacerdoce par le Christ avait été toute générale, qu'il s'était borné à dire : lté et docete, — sans rien décider sur les juridictions qui pouvaient se former plus tard. Toute cette argumentation théologique finissait toujours par l'argument décisif de l'omnipotence de l'Etat , que le vote de l'Assemblée se hâtait
d'appliquer. La défense de reconnaître l'autorité des évêques étrangers fut adoucie par l'adjonction suivante, qui n'était qu'un vain palliatif: «Le tout sans préjudice de l'unité de la foi et de la communion qui sera entretenue avec le chef visible de l'Eglise.» Il ne pouvait plus être question que d'une communion toute mystique. La seconde question fut plus longuement discutée; elle touchait à l'étendue du pouvoir épiscopal. Une fraction importante de l'Assemblée voulait supprimer le degré supérieur de la hiérarchie épiscopale et ne plus reconnaître ni archevêques, ni évêques métropolitains. Au fond, ce qu'on voulait consacrer c'était l'égalité de tous les évêques y compris l'évêque de Rome. Treilhard le donna clairement à entendre au milieu des clameurs furieuses de la droite, et malgré les protestations solennelles de l'évêque de Glermont. « Saint Pierre, dit-il, a présidé le concile de Jérusalem, mais cette présidence ne lui a donné aucune juridiction sur les apôtres. Je ne connais dans le premier et dans le second siècle de l'Eglise aucun exemple d'un évêque qui ait exercé aucune juridiction sur un autre évêque. » Sur quoi d'Espremenil s'écria non sans raison : « Je réponds à la question de M. Treilhard que l'Assemblée est transformée en concile schismatique et presbytérien. » « Vous avez, dit un curé, des manières abrégées de finir un fond de contestation, dont vous ne vous tirerez jamais. Vous exposez les évêques à n'être pas évêques, les curés à n'être pas curés, les fidèles à n'être pas absous. » Au point de vue de l'orthodoxie catholique rien n'était plus fondé et là était le suprême péril pour la Révolution. L'Assemblée adopta sur la question des métropolitains la mesure la plus modérée et le droit d'appel fut maintenu, Elle décida presque sans discussion l'une des plus graves innovations qui lui étaient proposées, celle qui donnait à l'évêque un conseil avec voix délibérative. Le reste du chapitre n'avait plus d'importance, il fut voté rapidement.
Le second chapitre avait une portée plus redoutable encore que le premier pour l'Eglise de France, car il en changeait la base en^ faisant découler de l'élection populaire toutes les dignités ecclésiastiques. On invoquait l'exemple de l'Eglise primitive,
mais le peuple qui élisait alors ses ministres n'était pas une masse confuse, c'était une société religieuse organisée, composée de croyants sincères. Il s'agissait à l'époque de ces mémorables débats de livrer l'Eglise à tous les hasards des scrutins politiques, sans aucune distinction de croyances, car l'amendement présenté par Grégoire pour que les non-catholiques ne prissent pas part à la nomination des curés et des évêques fut écarté ; celui du curé Jaquemard, qui demandait que les évêques fussent nommés par des électeurs ecclésiastiques, n'obtint pas un meilleur accueil. Robespierre répliqua durement qu'il n'était pas vrai que le peuple dans son ensemble fût trop corrompu pour faire de bonnes élections et que le clergé n'était pas plus pur que lui. Camus ne fut pas plus heureux en proposant que les curés fussent adjoints aux électeurs des assemblées départementales pour l'élection des évêques. Barnave répliqua que ce serait favoriser les menées et les intrigues électorales des candidats qui pourraient agir directement en faveur de leur élection. L'article XXI du même chapitre passa sans discussion ; il était gros d'orages, car il imposait aux nouveaux élus le serment d'être fidèles à la nation, à la loi et au roi et de maintenir de tout leur pouvoir la constitution votée par l'Assemblée nationale. C'était préparer la plus formidable opposition, car la constitution n'était plus simplement politique; elle touchait à l'organisation de l'Eglise ; la nécessité de concourir directement à son maintien ne pouvait manquer d'éveiller de graves scrupules religieux. Le troisième chapitre qui roulait sur les traitements du nouveau clergé provoqua un éloquent discours de Cazalès, qui essaya de prouver que la religion serait désormais séparée de la charité, et que ne pouvant plus répandre ses bienfaits sur la pauvreté elle tomberait dans le discrédit. Robespierre répondit que le fondateur du christianisme avait institué un clergé pauvre; que les législateurs ne devaient pas soumettre la vie des hommes, le bonheur du peuple, au caprice et à l'arbitraire de quelques dignitaires, et qu'il valait bien mieux secourir les malheureux par l'administration, en fondant la véritable égalité. Chapelier