Page
c'était ceile de levêque de Quimper qui, prévoyant sa fin prochaine, avait d'avance protesté contre l'élection d'un successeur soumis aux nouveaux décrets. Il déclarait que l'ecclésiastique qui s'y soumettrait ne serait qu'un intrus, et que d'ailleurs la constitution civile du clergé n'était qu'un coupable attentat contre l'éternelle vérité du christianisme. La résistance au prix des plus grands sacrifices lui paraissait un devoir impérieux. Cette pièce posthume était destinée, par son exagération même, à produire un grand effet dans une province déjà très disposée au Fanatisme et où les insinuations de l'évôque défunt contre le tolérantisme en faveur des juifs et des prolestants devaient n'être que trop bien accueillies. Les évêques de Soissons et de Clermont adressèrent des lettres aussi fermes mais plus modérées d'expressions aux autorités départementales ; le premier déclarait être prêt à souscrire aux décrets s'ils étaient approuvés par le saint-père. L'évêque de Verdun le prit sur le ton d'un prophète. « L'impiété, s'écrie-t-il, a enfin levé le masque, elle marche tête levée; elle n'aspire plus qu'à s'asseoir sur les débris des temples et des autels qu'elle aura renversés. Tout est consommé. » A Nantes, à Lyon, à Tréguier, les résistances furent aussi vives.
De telles paroles ne circulaient pas dans un pays déjà profondément agité sans y amener de nouveaux troubles. Des émeutes éclatèrent à Strasbourg, dans le Pas-de-Calais et à Uzès où l'on ne parlait de rien moins que de venger sur les protestants le sang catholique répandu à Nîmes. Les résistances des évêques et des chapitres se renouvelaient chaque jour. À Lyon, à Nantes, à Lisieux, à Vannes, l'administration rencontrait des refus obstinés comme à Clermont et à Quimper. C'est dans ces circonstances que, dans la séance du 29 novembre, Voydel présenta à l'Assemblée un rapport étendu où tous ces faits étaient racontés avec détail et groupés avec art. Il le terminait par ces mots qui indiquaient suffisamment que le temps des concessions était passé : « Ministres de la religion, cessez de vous envelopper de prétextes; avouez votre faiblesse, vous regrettez votre antique opulence, vous regrettez ces prérogatives, ces marques de distinc-
1 iO proposition d'astreindre les prêtres au serment.
tion et de prétendue prééminence. Songez que la Révolution a fait de nous des hommes... Il en est temps encore; désarmez, par une prompte soumission, le peuple irrité de votre résistance. Le décret que je vais présenter est moins une loi sévère qu'une mesure d'indulgence. » Cette mesure d'indulgence consistait à soumettre au serment tous les titulaires ecclésiastiques ; il ne s'agissait pas seulement de jurer fidélité à la loi et obéissance aux autorités civiles, il fallait prendre l'engagement de maintenir de tout son pouvoir la constitution décrétée par V Assemblée nationale et acceptée par le roi, sous peine de destitution des divers offices ecclésiastiques. « Dans le cas où les évoques et les curés manqueraient à leur serment, ils seraient non-seulement privés de leurs traitements ou pensions, mais encore déchus des droits de citoyen français. » Nulle mesure n'était plus impolitique et mieux faite pour porter à son comble l'agitation religieuse. L'Assemblée eût été dans son droit en demandant au clergé un serment général à la loi et au roi; cette exigence découlait logiquement de la position qu'elle lui avait faite en le salariant, et la participation de plusieurs de ses hauts dignitaires à des mouvements insurrectionnels justifiait amplement un pareil décret, mais il fallait s'en tenir là si on voulait atteindre les factieux. Faire porter le serment directement sur la constitution civile du clergé, c'est-à-dire sur une mesure qui blessait profondément la conscience d'un nombre considérable de prêtres honorables, c'était transformer la résistance en un devoir sacré, c'était provoquer un schisme qui devait ajouter aux divisions politiques des dissentiments religieux les plus graves, c'était jeter un défi à des convictions respectables et entrer dans une voie au bout de laquelle était la dictature et la proscription. La discussion qui s'engagea sur la proposition de Voydel montra clairement au devant de quels périls on marchait, mais on n'y songeait pas plus que si l'on eût été dans l'ardeur et la fumée d'une bataille. On n'avait plus qu'un seul désir, écraser son ennemi, et on se souciait peu d'écraser avec lui la liberté qu'on avait voulu fonder, tant les passions déchaînées sont plus fortes que les principes.