Quatremère de Quincy
Monuments anciens et modernes , par Gailhabaud.
petite dimension ( le diamètre de celui des Invalides étant de vingt-cinq mètres au lieu de dix-neuf ), il n’en faut pas moins reconnaître que Jules Hardouin n’innovait rien sur ce point etqu’il avait sous les yeux un modèle d’un mérite supérieur à celui de son œuvre sous divers rapports.
Nous avons dit que plusieurs changements avaient été faits au projet de Mansart par Gabriel Le Duc. Il en est un, entre autres, relatif aux naissances des grandes voûtes de la nef; ces naissances, dans l’origine, devaient porter sur un acrotère élevé, ayant base et corniche : plusieurs anciennes gravures en font foi1.
Notre coupe (PI. IX) montre que cet acrotère, qui n’a jamais existé que sur certains plans, fut remplacé par une simple partie droite sans moulures, de moins grande hauteur, ayant un mètre environ. Ce dernier parti semble plus logique. En effet, les proportions de largeur et de hauteur de la nef étant fixées, et l’idée de plaquer un ordre complet sur ses murs étant adoptée, on comprend qu’il suffisait de surélever de peu le berceau, afin que la naissance échappât perspectivement à la saillie de la corniche, et qu’un acrotère complet, comme on en voit à Saint-Paul de Londres et ailleurs, eût
i. Il est à remarquer que dans ces grav ures, exécutées longtemps après l’édifice lui-même et signées Mansart, on a représenté certaines de ses parties telles que cet architecte les avait conçues, et non semblables à celles qu’on avait sous les yeux. Ainsi les gravures de Charpentier, quoique faites en 1761 et 1762, sont signées Mansart Delin. Celle qu’on trouve dans Félibien n’est qu’une réduction de l’une des précédentes. Enfin Marot a fait une perspective intérieure et une coupe sur la nef, non d’accord entr’elles, et qui ne donnent pas à cet acrotère la même importance ; mais il représente sur une autre planche les façades du cloître projetées par Mansart, et, au-dessus, l’élévation des mêmes bâtiments à peu près conformes à l’exécution. Dans tous les anciens plans le perron principal de l’église n’a pas la forme qu’il affecte aujourd’hui.
L’EGLISE ET LE MONASTÈRE
été une superfétation ; ce changement dû à Gabriel Le Duc est rationnel et favorable à l’œuvre.
Germain Brice, dans sa description de l’abbaye royale du Val-de-Grâce, rapporte l’opinion de son temps sur la place occupée par le baldaquin et le maître-autel :
« Quelques critiques, » dit-il « ont trouvé à redire que cet autel était dans des proportions qui n’avaient aucun rapport avec celles de tout le reste de l’édifice; ils auraient souhaité qu’il eût été d’un moindre volume, et qu’on l’eût placé directement sous le dôme, ou du moins qu’on ne l’eût si fort enfoncé sous le grand arc, où il paraît trop serré dans toutes ses parties, ce qui empêche d’en voir les principales beautés. Il est certain que cette disposition aurait été plus heureuse. »
« Derrière le grand-autel est une espèce de pavillon bombé, aussi de marbre... »
« On trouve que la disposition de ce pavillon en tour ronde est contraire aux règles, qui demandent que le fond d’un temple soit toujours concave ; au lieu que celui-ci est convexe, qui est la figure opposée... »
Nous appelons l’attention sur le fond principal de ces réflexions, et nous exprimerons un avis tout contraire; en effet nous sommes frappé de la grande liberté d’esprit et de la volonté raisonnée qui ont présidé à la conception de ce plan et amené le résultat que nous voyons. On sait que Le Mercier modifia le projet de Mansart en ce qui concerne la chapelle du Saint-Sacrement qu’il y ajouta1 : l’abside de cette chapelle, placée en sens inverse de celle de l’église, fait saillie dans cette dernière. Conformément aux pré tendues
i. Germain Brice.
règles que préconise G. Brice, le fond du temple, son abside, est concave. Mais pourquoi cette pénétration dans l’abside par une forme convexe? A l’aspect de cette disposition, et de prime abord, on peut être surpris. Cependant, si l’on songe à la destination de la chapelle, et que les religieuses, cloîtrées, y venaient pour recevoir la communion des mains du prêtre placé au maître-autel, par le guichet qu’on voit encore ménagé dans la grille, on comprend bientôt qu’il y a là une grande pensée; que, si, d’un côté, la chapelle du Saint-Sacrement s’avance dans l’église, de l’autre, le baldaquin qu’on voulait vaste et somptueux, quoique rappelant l’humble étable, devait être placé dans l’abside même de l’église : le maître-autel est ainsi en rapport direct avec la chapelle des religieuses. C’est là une des données du programme de la Reine et un signe très-apparent qui fait reconnaître l’église conventuelle. Et, afin de n’en rien dissimuler, la partie saillante de cette chapelle est bâtie en marbre rouge de Flandre, afin qu’elle puisse se détacher à première vue sur le fond en pierre blanche de l’abside de l’église. L’idée est franchement exprimée, et il faut reconnaître, malgré l’opinion de Blondel qui aurait préféré voir à la place de l’abside convexe une simple grille1, que l’auteur en cet endroit a fait preuve d’intelligence autant que d'indépendance. C’est à de semblables œuvres, ainsi disposées et exécutées, qu’on reconnaît les véritables artistes.
En parlant ainsi nous semblons ne pas partager les idées du moyen âge sur l’orientation des églises. 11 n’en est rien. Notre pensée est qu’un autel à deux faces étant admis, l’on ne pouvait mieux exprimer les conditions du programme.
i. Livre III, page 70.
L’ÉGLISE ET LE MONASTÈRE
L’inscription suivante, en lettres de bronze doré, appliquée sur une table de marbre noir, existait dans l’attique de l’abside convexe regardant le maître-autel.
QUI CREAYIT ME REQUIEVIT IN TABERNACULO MEO 1
Celui qui ma créé s’est reposé en moi, ou, dans mon tabernacle ; paroles de la Reine exprimant sa foi dans le Sacrement de l’Eucharistie, sa reconnaissance envers Dieu, et faisant allusion sans doute aussi à l’idée qui a élevé ce riche sanctuaire du Val-de-Grâce.
Nous avons parlé jusqu’ici de trois dispositions particulières au plan de l’église du Val-de-Grâce, que nous rappellerons, pour nous résumer sur ce point, ainsi que pour faire ressortir la beauté de ce plan, son originalité et son caractère, qui est bien en rapport avec la destination d’une église monastique. Il ne faut pas oublier, en effet, les tj'ois uniques travées de la nef, qui donnent à celle-ci peu d’étendue en longueur, la galerie de communication extérieure, ou bas côté mystérieux destiné au service des religieuses, et la pénétration de la chapelle de la communion dans l’abside principale. (Voir à la suite des pièces justificatives la note 2.)
Dans le cours de cet examen, l’ornementation intérieure de l’église doit etre citée comme une chose capitale. Il est en effet fort intéressant de l’analyser au double point de vue de la conception et du style.
On remarquera que la grande voûte de la nef n’est pas ornée, ainsi que beaucoup d’autres du môme temps, de ces caissons carrés dont les Romains ont fait d’abord usage