Lemaire, 11e vol, p
d’une façon très-judicieuse dans leurs voûtes moulées ; aux xvif et xvme siècles on a souvent reproduit cette décoration qui n’a par son origine aucun rapport avec le genre de construction et l’appareil alors adoptés. La voûte en berceau du Val-de~Gràce, divisée en trois travées par des nervures d’arcsdoubleaux, est ornée de médaillons principaux, reliés au moyen d’entrelacs. Dans les médaillons sont sculptés, par Michel Anguier, les têtes de la Sainte-Vierge, de Saint- Joseph, de Sainte-Anne, de Saint-Joachim, de Sainte-Élisabeth et de Saint-Zacharie. Des anges tenant des objets symboliques sont placés entre les médaillons. L’ensemble de ces entrelacs, qui contournent gracieusement tous ces motifs sans nuire aux grandes masses, forme une sorte de tenture dont la richesse et la belle harmonie font valoir l’ingénieuse invention. Les artistes, Gabriel Le Duc et Michel Anguier, ont su y établir le contraste le plus heureux : des Heurs, traitées d’une façon tout architecturale , accompagnent les principales lignes qui laissent entre elles des compartiments occupés par d’autres fleurs imitant la nature.
Il y a dans ce contraste et dans la disposition générale, quoique le principe de cette décoration n’exprime pas les moyens de construction de la voûte, tout un enseignement esthétique.
Les chapiteaux de l’ordre appliqué entre les arcs donnant dans les bas côtés sont corinthiens et inspirés de ceux de l’ordre intérieur du Panthéon à Rome.
Jusqu’à cette époque tous les peuples, à l’exception peut-être des Romains, nous avaient laissé, en fait de décoration architecturale, des principes et des formes qui leur étaient tout à fait propres. Les architectes du xvn° siècle, sans être comme les Romains les successeurs immédiats du
L’ÉGLISE ET LE MONASTÈRE
peuple qui a trouvé l’expression la plus élevée de la beauté, reproduisirent exactement dans leur architecture des formes connues ; dans ce milieu, où l’idée d’ajuster la chose antérieurement trouvée, apparaît comme l’esprit même de l’art, les artistes du Val-de-Grâce se rattachèrent aux ordres
rig. 7 (à 0,15 p. m.).
romains qui étaient pour eux le type unique du beau. Le Mercier d’ailleurs avait un point de départ déterminé par son devancier et dont il ne pouvait guère sortir : aussi, dans l’ordre intérieur, de l’église, l’architecte n’a-t-il rien introduit de personnel, mais il y a lieu d’admirer la perfection de dessin et d’exécution des chapiteaux dont voici (fig. 7) l’une des feuilles inférieures. Si l’on compare ces
chapiteaux à ceux de la Sorbonne on demeure surpris de la très-grande infériorité de ceux-ci.
Nous avons parlé de la reproduction, telle quelle, en pierre de taille, de certains caissons imités de l’antique. 11 existe des caissons de ce genre dans quelques parties des voûtes environnant le dôme; mais les détails de la sculpture qui les orne sont traités si librement et avec tant d’habileté qu’on ne peut passer sous silence les jolies rosaces qu’ils contiennent. Ils sont placées dans les voûtes entre les piliers du dôme. Ces rosaces sont variées et produisent par conséquent un effet moins froid et beaucoup plus attrayant.
Fig. 8. (au de l’exécution) Fig. 9.
Nous donnons ( fig. 8 et 9) deux rosaces des petites voûtes situées sur les diagonales du plan et (fig. 10 et 1 1) deux petits caissons carrés des grandes voûtes de forme sphéroïde audessus de l’entrée des chapelles Sainte-Anne et Saint-Louis.
De très-remarquables motifs occupent les caissons des arcs en pénétration donnant dans ces dernières chapelles. Nous en avons choisi quatre, dont deux représentent des objets sacrés : une aiguière avec burettes et un brûle-parfums (PI. XI et XII), et deux autres, des végétaux : un olivier et un pêcher (PI. XIII et XIV). Nous en avons fait faire des
L’ÉGLISE ET LE MONASTÈRE
estampages afin de pouvoir les dessiner plus exactement. Il y a dans ces motifs, très-variés et pleins d’imagination, un souvenir fécond de la nature et de l’antiquité qui charme, et
Fig. 10.
en même temps une liberté d’expression et de faire qu’on n’est pas habitué à voir dans la sculpture de cette époque, souvent accusée, et avec raison, d’être poncive. Bien plus, on y sent encore, selon nous, un reste de tradition de notre art français du moyen âge : la flore locale y a été souvent
interprétée, et elle y est traitée avec un peu du même esprit et beaucoup du même amour. On sera encore plus pénétré de ce fait en examinant les détails d’ornement, tous plus intéressants les uns que les autres, de la chapelle Saint- Anne.
Les'voutes de celles-ci sont décorées en outre, au centre, d’un médaillon occupé par une grande figure d’ange aux ailes éployées et tenant l’image de la patronne de la Reine ; elle est composée et modelée de main de maître.
Fig.
Avant de quitter l’intérieur de l’église du Val-de-Grâce, où la beauté des marbres les plus divers le disputent à la pierre la mieux choisie, parlons de deux autres matières, le fer et le bois, que l’art s’est complu dans ce lieu à revêtir de formes toutes particulières.
Les deux chapelles Sainte-Anne et Saint-Louis sont fermées par des grilles dont l’encadrement est représenté
(fig. 12) à l’échelle de cinq centimètres pour un mètre. Les chiffres du Roi et de la Reine et des fleurs de lis occupaient,
Fig. 12.
Fig. 13.
Fig. i*.
Fig. 15.
sans doute, alternativement, les médaillons ; ils ont disparu en 1793 (nous les indiquons en lignes ponctuées); des rosaces en tôle repoussée (fig. 13, 14, 13 et 16) sont
ajustées à la rencontre des cercles entrelacés, ainsi que le fleuron (fig. 17). Les grilles dorées de ces deux chapelles et celles des autres arcades sous le dôme peuvent, d’après notre calcul, peser 21,700 kilogrammes, et coifferaient aujourd’hui 75, ooo francs.
Fig. 16. Fig. 17.
Le bois même, disions-nous, a servi à compléter toutes ces richesses artistiques. Depuis plus de deux cents ans que les parties supérieures du baldaquin sont exécutées,
Fig. 18.
elles n’ont pas souffert 5 très-bien dorées, on pourrait les prendre pour du bronze. Il n’y a de bronze cependant que les ornements des colonnes, lesquelles sont en marbre de Barbançon et ont coûté, dit-on, dix mille francs chacune. Nous avons dessiné (fig. 18) l’ornement qui décore la cou-
L’EGLISE ET LE MONASTÈRE
ronne intermédiaire, en bois, réunissant les deux étages de consoles; ce sont des grenades mûres, entrouvertes, qui tiennent ici la place des oves qu’on voit dans les corniches
antiques; mais chacune de ces grenades, emblème de fécondité, est variée par la forme de sa déchirure, afin d’éviter la monotonie dans l’aspect.
Si l’on pénètre dans les parties du monument interdites
au public, comme les escaliers circulaires qui conduisent à la coupole, on y voit encore les traces d’un art sérieux et charmant. Il faut remarquer en effet le système de construction des marches de ces escaliers qui forment limon et se terminent au palier supérieur, dans les lanternons, par un petit mur d’appui, ou balustrade à jour, ainsi qu’on peut le voir à la fig. 19. Sur l’épaisseur du palier on a fixé un sup-
Fig. 20.
port en fer auquel est attaché un câble, tombant dans le vide, ou à-jour, formé parle limon, et qu’on saisit pour monter plus facilement. La balustrade du palier est munie d’un œil-de-bœuf horizontal placé dans l’axe du système qui permet de voir du palier ce qui se passe au pied de l’escalier. Si tout cela risque d’être regardé par nos positivistes modernes comme une superfluité, c’est au contraire pour nous le caractère de l’une des nécessités de l’art et l’un des signes de ce respect, de cet amour du beau, manifesté jusque dans
L’ÉGLISE ET LE MONASTÈRE
les lieux les moins accessibles, qui animaient encore nos pères, et que nous sommes heureux de faire ressortir ici.
Avant de parler de la grande fresque de Mignard vers laquelle conduisent ces escaliers, jetons un coup d’œil à
de laquelle sont placés des groupes d’anges, de François Anguier, dont voici (fig. 20, 21 et 22) le profil de quelques
têtes; on en remarquera le noble caractère1, et si, dans notre visite nous regardons les grands combles du monastère, nous verrons l’un de ces vases (fig. 23) si heureusement posés sur les angles des grands pavillons ; la composition en est très-originale ; il n’a rien de commun avec un ustensile, aussi n’y peut-on voir qu’un sommet décoratif,
1. Ces groupes ont été malheureusement réparés par des mains inhabiles.
l’extérieur de la chapelle du Saint-Sacrement sur les angles
Fig. 2r.
qu’un gracieux amortissement de l’architecture inférieure. Quatre grosses fleurs terminant des crochets qu’on croirait, par leur forme, beaucoup plus anciens, en rompent agréablement la silhouette au-dessus de la panse. Certes, ces vases n’ont été copiés nulle part, il faut rendre cette justice à l’architecte.
Nous voici arrivés à la peinture de la coupole. Mignard la commença et la termina en 1663. Huit mois avaient suffi (d’autres ont dit trois) pour parfaire ce travail composé de plus de deux cents figures. Le diamètre de la coupole, on le sait, est de dix-neuf mètres. C’est la plus grande fresque qui existe; non-seulement par ses dimensions uniques, mais encore par la puissance de sa composition et sa mise en scène, elle offre un intérêt des plus vifs.
L’idée de l’artiste a été de représenter le séjour des
Fig. 2j.
bienheureux. Un très-grand nombre de saints personnages surmontés de légions d’anges forment la cour céleste
où trône un Père éternel rappelant les compositions de Raphaël, et dont la tête est d’un beau dessin et l’expression d’une grande noblesse. Le Fils et le Saint-Esprit complètent ce groupe de la Sainte-Trinité.
Dans la zone inférieure on remarque la figure de la Sainte-Vierge dont le style et le coloris sont préférables aux autres figures ses voisines, d’ailleurs altérées par quelques taches d’humidité. On a placé dans cette zone Saint- Jean-Baptiste, l’Archange Saint-Michel et des chœurs d’Anges et de Séraphins.
Au bas de la coupole, à gauche, en arrivant, on voit un principal groupe où la Reine Anne d’Autriche, agenouillée et soutenue par sa sainte patronne, offre à Dieu, par l’intermédiaire du roi Saint-Louis, l’église du Val-de-Grâce dont elle tient le modèle entre ses mains. Nous donnons ( PL XIV ) un dessin de ce groupe qui est, pour ainsi dire, l’âme du monument. La Reine, dans une attitude suppliante, est couverte du manteau royal de velours bleu à fleurs de lis d’or; à ses pieds est un coussin de velours rouge brodé d’or; Sainte-Anne est vêtue d’une robe d’un ton lilas rosé et d’un manteau jaune. Cet ensemble de figures, d’un faire savant et d’une belle conservation, semble avoir été de la part de l’artiste l’objet de soins particuliers; il faut citer aussi la ressemblance frappante de la Reine. On distingue encore de ce côté, et faites avec le même soin, Sainte-Agnès, Sainte-Thérèse, Sainte-Cécile.
A droite, Saint-Jérôme, Saint-Pierre, Saint-Augustin, Saint-Benoît, puis des Pères de l’Eglise, des abbés, des moines, et un peu plus haut des martyrs : Saint-Laurent, Saint-Étienne. Ces parties de l’œuvre nous paraissent plus faibles de composition et de dessin. Au-dessus du
maître-autel l’arche d’alliance est portée par des anges.
Vis-à-vis sont réunis des Patriarches, des Législateurs, des Rois : on reconnaît Abraham, Moïse, Aaron, David, Constantin.
L’ensemble de cette peinture, faite avec tant de rapidité, laissait à désirer sans doute, aux yeux même de son auteur, car il l’a retouchée aux pastels et ces retouches peu solides ont pâli ; diverses parties sont encore fort brillantes tandis que d’autres manquent d’harmonie. Déjà, en 1787, Dulaure constatait que cette peinture perdait insensiblement de la vivacité de ses couleurs.
Néanmoins l’ensemble de cette œuvre est plein de beautés, sa gamme générale est claire, on n’y voit pas de noirs, et cependant toutes les figures sont brillantes ; les tons sont échelonnés pour produire de la profondeur; les draperies des figures ont un peu la même valeur, ce qui évite les trous et produit ce genre de solidité qu’exige toute peinture monumentale.
Ce chef-d’œuvre de Mignard, aussi bien que l’église du Val-de-Grâce elle-même, eut un grand retentissement lorsqu’il fut achevé. Qui ne connaît la fameuse pièce de vers composée par Molière, la Gloire du Val-de-Grâce, 1 et qui débute ainsi :
« Digne fruit de vingt ans de travaux somptueiis,
Auguste bâstiment, Temple majestueiis.
Dont le dôme superbe, élevé dans la niie,
Pare du grand Paris la magnifique Vueiie,
Et parmi tant d'objets seme\ de toutes parts.
Du voyageur surpris prend les premiers regards. »
j. A Paris chez Jean Ribou, 1669.
L’admiration du public dépassa meme toutes les bornes, à en croire la suite du poëme ; on peut aussi remarquer le ton emphatique du grand écrivain exprimant les idées de son temps à propos des arts du passé qu’il dénigre et méprise avec assurance :
« Tout s’y voit tiré d’un vaste fond d’esprit , Assaisonné du sel de nos grâces antiques.
Et non du fade goust des ornemens gothiques ;
Ces monstres odieux des siècles ignorans.
Que de la barbarie ont produits les torrens. »
Cette pièce de vers a été illustrée de charmantes vignettes par Mignard lui-même ; son crayon peu modeste n’hésita pas devant la généreuse plume de son ami qui défiait l’avenir, en s’écriant :
Nuis travaux enfant e\
De ton noble travail n’atteindront les beaute »
Dulaure lui-même n’écrivait-il pas aussi : « Le célèbre Mignard a atteint les bornes prescrites à l’humanité.1»
Mignard, disons-le, avait une foi robuste dans son génie. Vers et vignettes sont-ils véritablement de bon aloi?
On alla plus loin : « Sa fille, madame de Feuquières, a fait faire la vie de ce peintre par l’abbé de Mondeville, et pour flatter sa vanité on y a mis à la tête une généalogie romanesque à laquelle ceux de Troyes, qui connaissaient l’origine de cette famille, étaient bien éloignés d’ajouter foi.2»