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L’ÉGLISE ET LE MONASTÈRE
tence de Mignard une phase nouvelle. Il touchait enfin au but de sa longue ambition : vivre à la cour. Il possédait, du reste, et se sentait toutes les qualités nécessaires pour briller dans le grand monde. De la beauté qu’il avait eue dans sa jeunesse, il lui restait une physionomie noble, digne et sérieuse. Sa taille était élevée et ses manières ne manquaient pas de distinction ; ajoutez qu’il avait la parole fine, aimable et circonspecte, les réparties heureuses, l’esprit orné, et que son caractère, mélange de dignité et de souplesse, le rendait propre à réussir auprès des grands, tout en gardant sa considération auprès des artistes. 11 savait être courtisan, sans le paraître. Aussi fut-il accueilli avec faveur par le cardinal Mazarin et la Reine-mère. Il plut au ministre par son esprit, à la Reine par la délicatesse qu’il mit à peindre ses belles mains, et il fut assuré dès lors de leur protection'. »
L’œuvre la plus considérable de Mignard est certainement la fresque de la coupole du Val-de-Grâce dont il a été question plus haut. Elle fut terminée en 1663, et coûta, d’après Germain Brice, treize mois de travail à son auteur. Molière en a fait une description qu’il dédia à la Reine en 1669, et qu’il intitula la Gloire du Val-de-Grâce. Toutes les personnes lettrées connaissent cette pièce, mais combien peu ont vu la fresque qui l’a inspirée!
Nous ne devons pas passer sous silence, en parlant du Val-de-Grâce, le nom de l’ami intime de Mignard, Alphonse Du Fresnoy, qui pourrait bien être l’auteur des peintures de l’une des petites chapelles du Dôme, à droite, près du maître-autel, et connue sous le nom d’Oratoire d’Anne d’Au-
Histoire des peintres par Charles Blanc.
DU V AL - D E-GR ACF
triche. Ces peintures, à l’huile, représentent des paysages à la manière du Poussin et n’ont pas une très-grande valeur au point de vue de l’art.
« Du Fresnoy est né à Paris, en ï6ii; il était fds d’apothicaire et se destinait à la médecine. Il partagea la chambre de Mignard à Rome et à Paris. Grand raisonneur et poète, il exécutait peu. Il consacrait pour vivre une partie de son temps à l’étude, et l’autre à peindre des ruines et de l’architecture. 11 ht peu de tableaux et chercha à imiter le dessin de Carrache et la couleur du Titien. Il écrivit le poème latin De arte graphicâ. 11 avait la justesse du raisonnement, mais non la faculté d’exécution. Mignard n’avait pas le temps de réfléchir, il opérait; Du Fresnoy réfléchissait trop, lui, pour avoir l’habitude d’opérer; il écrivait toutes ses impressions sur les auteurs qu’il lisait ou copiait, ou sur ses propres tableaux. Il donna la théorie à Mignard, Mignard ne put parvenir à lui donner la pratique. Il mourut d’apoplexie en 1 66 5 , à l’àge de cinquante-quatre ans1. »
Mignard avait peint la galerie du château de Saint- Cloud, construite en 1677, le cabinet de Diane, en retour, et le grand salon qui était ce qu’il y avait de plus remarquable. L’invasion de 1870 nous a privés de ces chefsd’œuvre, par suite de l’incendie de ce magnifique palais, opéré volontairement par les Prussiens.
Il fit également dans les appartements de Versailles plusieurs peintures qui n’existent plus et qui ont été gravées par Gérard Audran, Simon Thomassin et Louis Surrugue.
Le Louvre renferme beaucoup de ses tableaux. On estime
1. Voir le Dictionnaire des arts de peinture^ sculpture et gravure , par MM. Watelct et Lévesque, tome IV, 1792.
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que son œuvre se compose de 147 pièces. D’autre part, on lui attribue 130 portraits. Le nombre 147 serait donc bien au-dessous de la vérité.
C’est pendant le séjour de Mignard à Rome que l’Académie royale de peinture avait été fondée. De retour à Paris, il refusa d’y entrer, il aurait voulu y tenir la première place 5 dès lors, il épousa la querelle des maîtres peintres qui crurent que l’Académie les avait abaissés et il se mit à la tète de cette opposition qui s’appela l’Académie de Saint- Luc. Le roi aurait voulu faire cesser la discorde : il envoya Charles Perrault avec prières et menaces auprès de l’ambitieux Mignard, afin de le ramener à de meilleurs sentiments, mais le peintre ne ht aucune concession.
Mignard et Du Fresnoy, sollicités d’entrer à l’Académie, répondirent à Lebrun dans les termes suivants :
« Monsieur, nous nous sommes informez de votre Aca- « démie entièrement. On nous a assurez que nous ne poura rions pas en être sans y tenir et exercer quelques charges, u ce que nous ne pouvons pas faire, n’ayant ni le temps ni » la commodité de nous en acquitter pour être elloignez et u occupez comme nous le serons au Val-de-Gràce. Nous « étions venus vous remercier de l’honneur que vous avez u fait à vos tres-humbles serviteurs, Mignard et Du Frainoy, «le 12 février 1663. »
Mignard n’en lit partie qu’après la mort de Lebrun, arrivée en 1690 ; c’est alors qu’il fut nommé premier peintre du roi. 11 avait atteint le but de son ambition et il allait être enfin le chef de cette Académie qu’il avait toujours combattue. Il fallait un ordre exprès du roi pour qu’il y fût reçu. Noël Coypel répondit que l’Académie obéissait avec respect aux volontés du Roi , et qu’elle admettait M. Mignard aux
charges de directeur, chancelier et recteur de l’Académie.
A l’àge de quatre-vingt-cinq ans, il se promettait encore de peindre la coupole des Invalides, et parlait sérieusement de procéder lui-même à l’exécution, mais la mort vint l’enlever le ^o mai 1 69 =5 . Il fut inhumé avec magnificence à Saint-Roch'.
L’appréciation des œuvres de ce peintre, par M. Ch. Blanc, nous a paru si juste, que nous la reproduisons avant de terminer.
« Pierre Mignard est au Poussin ce qu’est Annibal Carrache à Raphaël. Il se place dans l’école française entre Lebrun et Simon Voüet. L’universalité, la noblesse, furent les caractères de son talent. L’histoire, l’allégorie, les portraits, les tableaux d’expression aussi bien que les peintures décoratives, il sut tout faire avec un grand goût, une rare convenance, une connaissance approfondie de ce qu’on appelle le costume. En toutes choses, il montre un sentiment élevé de la nature et de l’art; il employa un style noble, quelquefois héroïque. Ses compositions, remplies de dignité, n’ont rien qui choque la pensée, mais rien aussi qui l’étonne. Il possède à merveille l’art de draper ses figures, de jeter élégamment les plis, sans les multiplier outre mesure, de manière que la draperie ne se colle point à la forme... 11 eut enfin de la suavité dans la touche, un coloris agréable et riche. Ce qui lui manqua, ce fut l’originalité; il n’eut ni la grandeur ni les défauts mêmes du génie. Aussi dirai-je volontiers que Pierre Mignard fut un peintre éminent; mais je n’irai point jusqu’à dire avec La Bruyère : Vignon est un peintre, V auteur de Pyrame est un po'ète ; mais Corneille est Corneille, Mignard est Mignard. »