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LA CAMPAGNE DE VOLTAIRE ET DE CHRISTIN

Le seigneur de Femey.

Voltaire s'était installé à Perney. Il était, comme il disait, « devenu de toutes les nations ; » son petit domaine s'étendait sur les territoires de France, de Savoie, de Genève et de Suisse.

Mais, pour « s'être fait roi chez lui », il ne s'était pas

fait (( seigneur » à la façon des propriétaires féodaux

de son temps, exploitant avec autant d'inintelligence que

de vanité la matière rurale, gens, bêtes et champs. Au

contraire, il considérait ses paysans comme des hommes;

il se plaisait à les catéchiser dans son église, — Deo ere^

xit Voltaire, — à les égayer le dimanche dans sa salle de spectacle ou sur la pelouse de son château, et il savait toute la semaine les faire travailler, joyeux et libres, de mieux en mieux instruits, à leur plus grand profit comme au sien.

Le petit pays de Gex, dont le philosophe parisien ne possédait qu'une partie restreinte, n'était, avant son arrivée, qu'un désert improductif. Il y créa une agriculture et une industrie.

Ce fut môme sur ce coin de terre que, Turgot collaborant avec Voltaire, se fit le premier essai de l'abolition de la Ferme générale et de la Hberté du commerce selon l'idéal de nos premiers économistes, les physiocrates.

A l'un d'eux, Dupont, — le futur Dupont (de Nemours) de la Constituante, — le seigneur de Ferney écrivait, une quinzaine d'années après son installation :

« Les vraies richesses sont chez nous. Elles sont dans notre industrie (agricole). Je vois cela de mes yeux. Mon blé nourrit tous mes domestiques ; mon mauvais vin, qui n'est point malfesant, les abreuve ; mes vers à soie me donnent des bas ; mes abeilles me fournissent d'excellent miel et de la cire ; mon chanvre et mon lin me fournissent du linge. On appelle cette vie patriarcale; mais jamais patriarche n'a eu de grange telle que la mienne, et je doute que les poulets d'Abraham fussent meilleurs que les miens. Mon petit pays, que vous avez vu, est entièrement changé en très peu de temps. »

ET LES DEtlNiERS SERFS.

L'avocat des serfs.

Une telle prospérité et une telle liberté ne Inanquè^ rent pas d'attirer vers le «seigneur deFerney » les sym= pathies et les doléances des victimes des maîtres Voi* sinSi

Par une fetnme en larmes, a laquelle tout avait été pris jusqu'à ses enfants, ou par quelque homme irrité qui fuyait le servage en maudissant les prêtres. Voltaire apprit, avec stupéfaction, que, dans le royaume de France, dans la province de Franche-Comté, végétait toute une population asservie comme en Tan \ 000 1

Quelque occupé qu'il fût alors (1767) de Taffaire Sir- V. n, après Taffaire Calas, et qu'il dût être bientôt de l'affaire La Barre, il s'inquiéta du sort des serfs du Mont- Jura, se mit à conspirer leur affranchissement avec un

l'éguse

très vaillant et très instruit jeune homme de vingtquatre ans, Frédéric Christin, qui venait d'être reçu avocat et s'installait en pleine terre de « mainmorte », à Saint-Claude.

Deux lettres de la Correspondance générale, de février 4 767 à décembre 1 769, montrent qu'une intimité profonde s'est établie entre cet inconnu et l'homme universel, correspondant des rois et des impératrices. On s'appelle mutuellement « mon cher philosophe », on signe : « Écrasons l'infâme I » Bien plus, on travaille ensemble... à « un ouvrage » I

Et qui mieux est, Voltaire prépare bon accueil « à Touvrage » au sein du Conseil du roi, s'il n'en envoie le manuscrit au duc de Choiseul, auquel il écrit (17 septembre 1770):

« J'ai eu la visite d'un serf et d'une serve de Saint- Claude. Ce serf est maître de poste de Saint-Amour et receveur de M. le comte de Choiseul, votre parent, et par conséquent vous appartient à double titre ; mais le chapitre de Saint-Claude n'en a aucun pour les faire serfs. Ils diront comme Sosie :

... Mon Matlre est homme de courage,

Il ne souffrira pas que l'on batte ses gens.

« On les bat trop ; les chanoines les accablent, et vous verrez que tout ce pays-là, qui doit nourrir Versoix, s'en ira en Suisse, si vous ne le protégez. Le procureur général de Besançon est dans des principes tout à fait opposés aux nôtres, quand il s'agit de faire du bien. »

Le mois d'ensuite (8 octobre), c'est à Mme la duchesse de Choiseul que « le vieil ermite, très malade et n'en pouvant plus», s'adresse ; car, selon son habitude, il tient à mettre les femmes dans son jeu:

« Permettez-rmoi encore un mot sur les esclaves de ces moines... et sur Dieu, qui nous laisse tous dans le doute et dans l'ignorance... Je veux bien que les Comtois, appelés € francs » soient esclaves des moines, si les moines ont des titres ; mais si ces moines n'en ont point, si ces hommes pour qui je plaide en ont,ces hommes doivent être traités comme les autres suj ets du roi. Nulle servitude sans titre, c'est la jurisprudence du Parlement de Paris. La môme affaire a été jugée, il y a dix ans, à la Grand' Chambre, contre les mêmes chanoines de Saint-Claude, au rapport de M. Séguier, qui me Ta dit chez moi, en allant en Languedoc. Je vous supplie de lire cette anecdote au généreux mari de la généreuse grand'maman. »

Comme on le voit, non seulement « l'ouvrage » était prêt pour le monde, mais, pour la justice, un nouveau procès des mainmortables contre leurs seigneurs ecclésiastiques était entamé par maître Christin, sur la base de l'absence de titres des seigneurs et sur la fausseté des titres des moines, prédécesseurs des chanoines sécularisés, fausseté appuyée de documents découverts en 1766.

Première reoftiôte au roi contre les chanoines.

V L'ouvrage » n'est signé ni de Voltaire ni de Christin. Au bas sont inscrits les noms de « Lamy, Ghapuis, Paget, procureurs spéciaux » des serfs actionnant le chapitre de Saint-Claude. Il a pour titre :

Au Roi en son Conseil, pour les sujets du roi quiréclament la liberté en France,

On ne compte pas du tout sur le Parlement de Besançon, on veut enlever le Conseil du roi du premier coup.

Avec tout le respect dû à ce Chapitre noble, dont les influences à la cour sont considérables, on s'attaque aux moines bénédictins, dont la sécularisation de 1742 l'a fait héritier.

On énumère les actes des ducs de Bourgogne et des rois de France, les chartes, les édits, les ordonnances qui, « d'accord avec les lois de la nature, » ont aboU la servitude que les « enfants de saint Benoît ))ont main-

tenue, s'obstinant à « traiter des sujets du roi comme des esclaves qu'ils auraient pris à la guerre ou qui leur auraient été vendus par des pirates. »

La requête n'est pas dirigée contre la mainmorte en elle-même, — droit seigneurial qui serait, à Versailles, considéré comme une propriété inviolable, — mais contre l'absence de titres valables entre les mains de» prêtres qui en abusent.

Cette mainmorte, explique-t-on, fait ceux qui la subissent esclaves de la personne, des biens, isolément et cumulativement des biens et de la personne. L'esclavage du Mont- Jura est à la fois réel, attaché à l'habitation, saisissant pour jamais quiconque séjourne un an et un jour, et personnel, poursuivant, jusqu'au bout du monde et dans n'importe quelle situation ou dignité, quiconque en est infecté.

On raconte comment certaines communautés de la montagne ont été usurpées par les moines et asservies depuis des siècles, les unes malgré des titres établissant leur franchise, les autres faute de titres, par prescription; et celle-ci ne s'est établie, n'est reconnue, que grâce à a l'ignorance » des victimes de « la cupidité, l'avarice et la fraude des moines. »

Les requérants « supplient leâ chanoines de faire une action digne de leur noblesse, de se joindre à eux et de demander eux-mêmes au roi la suppression d une vexation contraire à la nature, aux droits du roi, au commerce^ au bien de l'État et surtout au christianisme. »

Ghristin à Paris.

La cause étant ainsi entamée, le jeune maître Christin la croit « dans le sac ».

Mais voici que le ministre, à qui sa femme Ta fait adopter sur l'insistance de Voltaire, tout-puissant par la Pompadour, est renversé parla Dubarry. Le duc de Choiseul est, le 24 décembre, précipité du pouvoir dans un exil, dont il ne sortira qu'à la mort de Louis XV. — « Mon cher philosophe, » éciit-on de Ferney à Saint- Claude le 31 décembre, « voici le cas d'exercer sa philosophie... Vous savez déjà que M. de Choiseul est à Chanteloup pour longtemps, et qu'il ne rapportera pas l'affaire des esclaves, qui peut-être ne sera pas rapportée du tout ! »

Que fait Christin? Il part pour Paris.

Que fait Voltaire? Il fournit toutes les lettres de recommandation dont son impétueux ami peut avoir besoin.

11 le présente, par exemple (5 février 1771), au chevalier de Ghastellux, comme t l'avocat d'une province entière, le défenseur de quinze mille infortunés opprimés sans ^2Ïre par vingt chanoines». 11 adjure le chevalier d'introduire M® Christin auprès de M, d'Aguesseau, « qui égalera la gloire de son père, s'il contribue à Tabolition de Tesclavage... »

D'autre part, il écrit au conseiller d'État Joly de Fleury que Favocat des mainmortables est « de ces hommes que l'on ne doit pas juger par la taille et qui joint à la plus grande probité une science au-dessus de son âge. » Puis, d'un trait plaisant, il explique l'affaire : « Quinze mille cultivateurs ne pourraient-ils pas être aussi utiles à l'Etat, du moins dans cette vie, que vingt chanoines, qui ne doivent être occupés que de l'autre ! » Pour exciter le zèle des conseillers et l'amour-propre du roi, il loue, — assez inexactement, — l'impératrice de Russie de « rendre libres quatre cent mille esclaves de l'Église grecque », rappelle que le roi de Sardaigne a depuis peu aboli la servitude dans ses États et annonce que le roi de Danemark « a la bonté de lui mander qu'il est actuellement occupé à détruire dans ses deux royaumes cet opprobre de la nature humaine. »

Expédiant ces deux lettres, que « son très cher avocat de l'humanité contre la rapine sacerdotale » re-

*o l'église

mettra en personne, le « vieux malade » fortifie Tardent lutteur contre les mécomptes qu'il prévoit malgré ses démarches :

« Je ne crois pas que cette affaire sera jugée de si tôt. Tout le monde est actuellement occupé à remplacer le Parlement. Si j'étais à Paris, mon cher philosophe, je me ferais votre clerc, votre commissionnaire, votre solliciteur; je frapperais à toutes les portes, je crierais à toutes les oreilles. Dès que vous serez prêt d'être jugé, je prendrai la liberté d'écrire à M. le Chancelier (Maupeou), à qui j'ai déjà écrit sur cette affaire ; vous pouvez en assurer vos clients. Je pense qu'il est de son intérêt de vous être favorable, et qu'il se couvrira de gloire en brisant les fers honteux de douze mille sujets du roi très utiles, enchaînés par vingt chanoines très inutiles... A vous et à vos clients jusqu'au dernier jour de ma vie. »

Pas une occasion n'est manquée de faire savoir que, lui, Voltaire, « travaille vivement » pour les braves gens du Mont-Jura « traités comme des nègres par des chanoines et par des moines » et que, « leur défenseur admirable, son petit Ghristin », — qui ne quitte pas les abords du Conseil du roi, — mérite tout l'appui des philosophes, étant « enthousiaste de la liberté, de l'humanité, de la philosophie. (1) »

(1) Lettre à de Ghabanon, membre de l'Académie des inscriptions et belles'leltres, 25 mars 1771.

Action énergique de Voltaire.

Cependant voici que Ghristin, éconduit d'antichambre en antichambre, se fatigue et veut retourner en Franche-Comté. Or, à cet instant-là, Voltaire compte sur Maupeou victorieux des Parlements et « capable peut-être, ayant brisé de mauvais juges, de faire faire au roi, motuproprio^ un grand acte de justice. » — « Ne renoncez pas, par ennui, écrit-il au cher avocat, à une chose que vous avez entreprise par vertu... Voilà des occasions où il faut rester sur la brèche jusqu'au dernier moment. » — Et, de sa plus belle encre, il lui fabrique cette épitre pour le grand chancelier de France:

« Â Ferney, 8 mai 1771.

(( Monseigneur,

« Sera-t-il permis à un vieillard inutile d*oser vous présenter un jeune avocat dont la famille exerce cette

(t l'église

fonction honorable depuis plus de deux cents ans dans la Franche-Comté ? Il est un de vos plus grands admi-rateurs et très capable de servir utilement.

« La cause dont il s'est chargé, et que M. Ghéry poursuit au conseil de Sa Majesté, est digne assurément d'être jugée par vous. Il s'agit de savoir si 12 ou 15,000 Francs-Comtois auront le bonheur d'être sujets du roi ou esclaves des chanoines de Saint-Claude. Us produisent leurs titres qui les mettent au rang des autres Français ; les chanoines n'ont pour eux qu'une usurpation clairement démontrée.

« Il est à croire, Monseigneur, que, parmi les services que vous rendez au roi de France, en réformant les lois, on comptera l'abolition de la servitude, et que tous les sujets du roi vous devront la jouissance des droits que la nature leur donne.

« Je respecte trop vos grands travaux pour abuser plus longtemps de votre patience, souffrez que je joigne à mon admiration le profond respect avec lequel

j'ai l'honneur d'être, etc.

« Voltaire. »

On compte tellement à Ferney sur le succès, que Christin est prié de « ne pas manquer de mettre une feuille de laurier » dans la lettre qui annoncera « le gain du procès des esclaves »•

Mais des mois se passent sans que « la feuille de laurier » arrive.

Voltaire n'en prend que plus à cœur la cause des

maînmortables. Un avocat de Dijon lui envoie des notes, d'après lesquelles il apprend que le Mont-Jura n*est pas le seul coin de France infecté par la servitude et que cette plaie laisse de larges traces à travers la Bourgogne entière; il répond à M. Perret (28 décembre) une très-belle lettre :

«... Saint-Pacôme et Saint-Hilarion ne s'attendaient pas qu'un jour leurs successeurs auraient plus de serfs de mainmorte que n'en eut Attila et Genseric.

« Les moines disent qu'ils ont succédé- aux droits des conquérants et que leurs vassaux ont succédé aux peuples conquis.

« Le procès est actuellement au conseil. Nous le perdrons sans doute : tant les vieilles coutumes ont de force, et tant les saints ont de vertu I . . .

« On rit du pécbé originel, on a tort. Tout le monde a son pécbé originel.

« Le péché de ces pauvres serfs, au nombre de plus de cent mille dans le royaume, est que leurs pères, laboureurs gaulois, ne tuèrent pas le petit nombre de barbares visigotbs, ou bourguignons, ou francs, qui vinrent les tuer et les voler. S'ils s'étaient défendus comme les Romains contre les Gimbres, il n y aurait pas aujourd'hui de procès pour la mainmorte...

« Ceux qui jouissent de ce beau droit assurent qu'il est de droit divin; je crois comme eux, car assurément il n'est pas humain.

« Je vous avoue, monsieur, que j'y renonce de tout

mon cœur ; je ne veux ni mainmorte ni échute, dans le petit coin de terre que j'habite; je ne veux être serf ni avoir des serfs.

«J'aime fort Tédit de Henri II, adopté par le Parlement de Paris. Pourquoi n'est-il pas reçu par les autres Parlements ? Presque toute notre ancienne jurisprudence est ridicule, barbare, extraordinaire. Ce qui est vrai en deçà de mon f uisseau est faux au delà. Toutes nos coutumes ne sont bonnes qu'à jeter au feu. Il n'y a qu'une loi et qu'une mesure en Angleterre.

« Vous citez Y Esprit des lois. Hélas ! il n'a remédié et ne remédiera à rien... 11 n'y a qu'un roi qui puisse faire un bon livre sur les lois, en les changeant toutes. »

La voix du curé.

La cause, portée par Chris tin à Versailles et à Paris, fut renvoyée à Besançon, et, pour avoir changé de membres, le Pariement n'en était pas moins demeuré protecteur de l'Eglise et de la propriété féodale. Il ne donna pas raison aux mainmortables en 1772, mais il laissa la porte ouverte à de nouvelles instances, le fond n'étant pas vidé.

Les raisons sérieuses, exposées en un mémoire judiciaire et gravement développées par plaidoiries, n'ont servi à rien : si j'essayais du conte, se dit le vieil et infatigable apôtre de l'humanité.

Et le voici qui lance, pour faire pleurer les dames et sourire les gens du monde :

La yoix bu curé, sur le procès des serfs du Mont- Jura.

Un pauvre curé à portion congrue, raconte Candide de son style le plus simple, vient prendre possession d'un presbytère dans la montagne serve. Le syndic de la paroisse lui présente ses ouailles et, lui trouvant Tair d'un bon homme, lui expose leurs souffrances. Le curé frémit, mais n'ose croire.

— C'est, objecte-t-il, « calomnier des religieux que de supposer qu'ils aient des serfs. Au contraire, nous avens des pères de la Merci, qui recueillent des aumônes et qui passent les mers pour aller délivrer nos frères lorsqu'on les a faits serfs au Maroc, à Tunis ou chez les Algériens. »

— Eh bien, s'écrie l'interlocuteur du curé, « qu'ils viennent donc nous délivrer 1 »

Une femme arrive et tombe presque aux pieds du prêtre en pleurant. Elle raconte que le fermier des chanoines a voulu la dépouiller des biens de son père sous prétexte qu'elle a couché dans le logis de son mari la première nuit de ses noces. On a lancé un monitoire contre elle ; des sbires l'ont chassée de sa maison avec ses quatre enfants, lui ont refusé jusqu'au lait qu'elle y avait laissé pour son dernier né. Elle mourrait de faim « sans le secours du célèbre avocat Christin et de son digne confrère de la Poule, qui ont obtenu du Parlement un arrêt solennel et unanime, rendu le 22 juin 1772. »

Le curé est ébranlé. Il écoute Jeanne-Marie Mermet, apprend que, dans son procès, on a parlé de titres

ET LES DERNIERS SERFS. i7

faux, lit une Disse^*tatton sur Vabbaye de Saint^Claude, rédigée par Tun des avocats (Christin), et arrive à se con-

vaincre que, « dans plus d une contrée, des gens appelés bénédictins, bernardins, prémontrés, avaient commis autrefois des crimes de faux et trahi la religion pour exterminer les droits de la nature. »

Oui, voit-il de ses yeux, « les tyrans de ses paroissiens ont été faussaires dans le douzième siècle, ils le sont dans le dix-huitième, ils mentent à la justice et douze mille citoyens nécessaires à FEtat demeurent esclaves! »

L'indignation l'emporte, il s'écrie :

« Ah ! c'était plutôt à ces colons qui achetèrent ces terrains à imposer la mainmorte aux moine» ; c'était aux propriétaires incontestables que ce droit de mainmorte appartenait; car enfin tout moine est mainmortable par sa nature, il n'a rien sur la terre, son seul bien est dans le ciel, et la terre appartient à ceux qui l'ont achetée. »

Troublé dans son sommeil, le bon curé a un rêve. Jésus-Christ lui apparaît, entouré de quelques-uns de ses disciples. Il l'entend demander aux chanoines de Saint-Claude :

« Pourquoi avez-vous cent mille livres de rentes et enchainez-vous douze mille hommes au lieu de les nourrir?

— Seigneur, répond le cellerier, c'est parce que nous les avons faits chrétiens ; nous leur avons ouvert le ciel, et nous leur avons pris la terre.

— Je ne croyais pas, objecte Jésus, être venu sur la terre, y avoir enduré la pauvreté, les travaux et la faim, presque constamment Thumilité et le désintéressement, uniquement pour enrichir les moines aux dépens des hommes.

— Oh ! les choses sont bien changées depuis vous et vos premiers disciples. Vous étiez TÉglise spuffrante et nous sommes TÉglise triomphante. Il est juste que les triomphateurs soient des seigneurs opulents. Vous paraissez étonné que nous ayons cent mille livres de rente et des esclaves. Que diriez-vous si vous saviez qu'il y a des abbayes qui ont deux et trois fois davantage sans avoir de meilleurs titres que nous? »

Réveillé, le curé du Jura étudie avec soin le procès des mainmortables. La sécularisation de 1 742 lui donne à penser que des chanoines nobles, plusieurs n'ayant pas été nourris dans l'état monastique, doivent être exempts de « cette dureté de cœur, de cette avidité, de cette haine du genre humain, qui se puisent quelquefois dans les couvents ». Donc il va trouver « l'un de ces gentilshommes » , le supplie d'aviser avec lui au moyen de terminer un procès montrueux.

Le chanoine reconnaît les usurpations monacales; il comprend aussi que les revenus de son canonicat augmenteraient si les cultivateurs de ses terres étaient libres. Il court transmettre à ses confrères les observations du curé et les siennes.

Mais bientôt, le voilà de retour, gémissant :

ET LES DERNIERS SERFS. i^

« Ah! il n'y a qu'un caractère indélébile dans le monde; c'est celui de moine !... Il faudra plaider! »

Et le bon chanoine et le bon curé, mêlant leurs larmes, prient ainsi pour la bonne cause :

€ Si notre religion, qui commença par ne pas connaître les moines et qui, sitôt qu'ils parurent, leur défendit toute propriété, qui leur fit une loi de la charité et de l'indigence ; si cette religion, qui de nos jours ne crie plus que dans le ciel en faveur des opprimés, se tait dans les montagnes et dans les abîmes du Mont- Jura, ô justice sainte! ô sœur de cette religion! faites entendre votre voix souveraine; dictez vos arrêts, quand l'Évangile est oublié, quand on foule aux pieds la nature ! »

Ghristin à Saint- Glau de .

Tandis que se répandait la Voix du curé, Ghristin faisait imprimer la Collection des Mémoires présentés au Conseil du roi par les habitants du Mont^Jura, avec une série de pièces, dont Fauthenticité était incontestable et auxquelles le noble Chapitre de Saint-Claude objectait seulement « qu'elles ne s'appliquaient pas aux communautés réclamantes. »

Le Parlement, mis en demeure de vérifier les actes, finit par ordonner une «vue de lieu »; mais cette expertise, entravée de toute manière, ne s'exécuta qu'en 4775, et tourna à la confusion des chanoines.

Ghristin avait employé le repos forcé qui suivit son retour de Paris à se marier. Grâce à la dot de sa femme sans doute, il avait pu s'établir avocat au Par-

ET LES DERNIERS SERFS. ti

lement de Besançon, mieux à portée de harceler les « tyrans de Saint-Claude » des perpétuelles revendications judiciaires de leurs victimes.

Vous êtes, mon cher ami, lui écrivait Voltaire, le 20 mai 1773, meilleur citoyen que les anciens Romains. Ils étaient dispensés d'aller à la guerre pour le service de la République, et vous, à peine étes-vous marié, que vous faites la campagne la plus vive en faveur du genre humain contre les bêtes puantes appelées moines...

«L'abolissementdu droit barbare de mainmorte serait encore plus nécessaire que Tabolissement des jésuites, » — qui allait être prononcé par le pape le 20 juillet ; — « puisse le roi jouir de la gloire de nous avoir délivrés de ces deux pestejs !...

« Bonsoir, mon cher philosophe : soyez le plus heureux des maris et des avocats. »

il L'ÉGUSË

Propagande du Dictionnaire philosophique.

Il arrive de Gray à Ferney une nouvelle victime de « cette abominable mainmorte. »

C'est une femme qui n'explique pas bien son affaire^ et dont les papiers, seule chose qu'elle ait pu soustraire aux huissiers, sont très-difficiles à déchiffrer. De pluSj son cas ne s'applique pas aux moines et chanoines; elle a été saisie et dépouillée à la requête d'un ancien conseiller au Parlement exilé à Gray. De telle sorte que sa cause particulière risquerait d'être nuisible à la cause générale engagée.

Voltaire lui donne d'abord « le couvert et quelque argent »; puis, tout bien réfléchi (15-22 octobre), l'adresse à Ghristin qui doit prendre en main son affaire : « L'ancien conseiller, écrit-il, ne lui a laissé que sa chemise ! »

ET LES DERNIERS SERFS. «â

Ménager les parlementaires pour accabler les chanoines, ce serait de la petite habileté, et multiplier les procès, fût-ce contre les juges, ne peut que hâter le triomphe complet de la justice.

Ainsi pense et agit Voltaire.

S'occupant de compléter son Dictionnaire philosophie que, publié par morceaux, il ne manque pas d'y introduire, en trois ou quatre articles différents, des pages faites pour gagner Topinion publique à Tabolition de la mainmorte.

Au milieu de Farticle Biens d'église se lit cette note :

« Ces deux sections sont de M. Christin, célèbre avocat au Parlement de Besançon, qui s'est fait une reputation immortelle en plaidant pour abolir la servi-* tude* »

Après avoir établi que « TÉvangile défend à ceux qui veulent atteindre à la perfection d'amasser des trésors et de conserver des biens temporels » ; après avoir loué Tédit de 1749, rédigé par le chancelier d'Aguesseau et depuis lequel « l'Église ne peut recevoir aucun immeuble, soit par donation, soit par testament ou par échange, sans lettres patentes du roi enregistrées au Parlement »; après avoir indiqué que « les biens de l'Église ne sont pas d'une autre nature que ceux de la noblesse et du tiers état », et que les uns et les autres devraient être assujettis aux mêmes règles, nos auteurs arrivent naturellement au détail qui les passionne le plus, aux (( moines qui ont des esclaves. » De nouveau et avec

une simplicité merveilleuse, de façon à éclairer et indigner tout le monde, ils décrivent la triple servitude dans laquelle tant de milliers de cultivateurs sont maintenus, en France et en Allemagne, par des bénédictins, des bernardins et des chartreux :

« L'esclavage de la personne consiste dans Tincapacité de disposer de ses biens en faveur de ses enfants, s'ils n*ont pas toujours vécu avec leur père dans la même maison et à la même table. Alors tout appartient aux moines. Le bien d'un habitant du Mont-Jura mis entre les mains d'un notaire de Paris devient, dans Paris même, la proie de ceux qui originairement avaient embrassé la pauvreté évangélique au Mont- Jura. Le fils demande Taumône à la porte de la maison que . son père a bâtie, et les moines, bien loin de lui donner cette aumône, s'arrogent jusqu'au droit de ne point payer les créanciers de son père, et de regarder comme nulles les dettes hypothéquées sur la maison dont ils s'emparent. La veuve se jette en vain à leurs pieds pour obtenir une partie de sa dot. Cette dot, ces créances, ce bien paternel, tout appartient de droit divin aux moines. Les créanciers, la veuve, les enfants; tout meurt dans la mendicité...

« L'esclavage réel est celui qui est affecté à une habitation. Quiconque vient occuper une maison dans l'empire de ces moines, et y demeurer un an et un jour, devient leur serf pour jamais. Il est arrivé quelquefois qu'un négociant français, père de famille, attiré par les

affaires dans ce pays barbare, y ayant pris une maison à loyer pendant une année, et étant mort ensuite dans sa patrie, dans une autre province de France, sa veuve, ses enfants, ont été tout étonnés de voir des huissiers venir s'emparer de leurs meubles, avec des poreatt's^ les vendre au nom de Saint-Claude, et chasser une famille entière de la maison de son père.

« L'esclavage mixte est celui qui, étant composé des deux, est ce que la rapacité a jamais inventé de plus exécrable, et ce que les brigands n'oseraient pas même imaginer...

« 11 y a donc des peuples chrétiens gémissant dans un triple esclavage sous des moines qui ont fait vœu d'humilité et de pauvreté I Chacun demande comment les gouvernements souffrent ces fatales contradictions. C'est que les moines sont riches, et leurs esclaves sont pauvres. C'est que caB moines, pour conserver leur droit d'Attila, font des présents aux commis, aux maîtresses de ceux qui pourraient interposer leur autorité pour réprimer une telle oppression. Le fort écrase toujours le faible : mais pourquoi faut il que les moines soient les plus forts ?. . .

« Quel horrible état que celui d'un moine dont le couvent est riche I La comparaison continuelle qu'il fait de sa servitude et de sa misère avec l'empire et l'opulence de l'abbé, du prieur, du procureur, du secrétaire, du maître des bois, etc., lui déchire l'âme à l'église et au réfectoire. 11 maudit le jour où il prononça ses vœux

imprudents et absurdes : Use désespère, il voudrait que tous les hommes fussent aussi malheureux que lui. S'il a quelque talent pour contrefaire les écritures, il l'emploie en faisant de fausses chartes pour plaire au sous-> prieur, il accable les paysans qui ont le malheur inexprimable d'être vassaux d'un couvent : étant devenu bon faussaire, il parvient aux charges, et, comme il est fort ignorant, il meurt dans le doute et dans la rage. «

Encore, à Tarticle Esclaves du même Dictionnaire philosophique^ une section est consacrée à la mainmorte :

ce Mi Lînguet dit très justement que ce n'est pas la religion chrétienne qui a brisé les chaînes de la servitude, puisque cette charité les a resserrées pendant plus de douze siècles ; il pouvait encore ajouter que, chez les chrétiens, les moines même, tout charitables qu'ils sont, possèdent encore des esclaves réduits à un état affreux, sous le nom de mortaillables, de mainmortables^ de serfs de la glèbe.

« Il affirme, ce qui est très-vrai, que les princes chrétiens n'affranchirent les serfs que par avarice. C'est en effet pour avoir l'argent amassé par des malheureux qu'ils leur signèrent des patentes de manumission. Ils ne leur donnèrent pas la liberté, ils la vendirent...

« Puffendorf dit que l'esclavage a été établi « par un » libre consentement des parties, par un contrat de » faire afin qu'on nom donne, » Je ne croirai Puffen-

dorf que quand il m'aura montré le premier contrat.

« Grotius demande si un homme fait captif à la guerre a le droit de s'enfuir (et remarquez qu'il ne parle pas d'un prisonnier sur sa parole d'honneur)? Il décide qu'il n'a pas ce droit. Que ne dit-il qu'étant blessé il ^'a pas le droit de se fai^e panser? La nature décide contre Grotius...

« On dit communément qu'il n'y a plus d'esclaves en France, que c'est le royaume des Francs; qu'esclave et franc sont contradictoires... Heureuse la nation française d'être si franche ! Cependant comment accorder tant de liberté avec tant d'espèces de servitudes, comme, par exemple, celle de la mainmorte?

« Plus d'une belle dame à Paris, brillant dans une loge de l'Opéra, ignore qu'elle descend d'une famille de Bourgogneou du Bourbonnais, ou de la Franche-Comté, ou de la Marche, ou de l'Auvergne, et que sa famille est encore esclave mortaillable, mainmortable.

« De ces esclaves, les uns sont obligés de travailler trois jours de la semaine pour leur seigneur ; les autres deux. S'ils meurent sans enfants, leur bien appartient à ce seigneur; s'ils laissent des enfants, le seigneur prend seulement les plus beaux bestiaux, les meilleurs meubles à son choix, dans plus d'une coutume. Dans d'autres coutumes, si le fils de l'esclave mainmortable n'est pas dans la maison de l'esclavage paternel depuis un an et un jour, à la mort du père il perd tout son bien, et il demeure encore esclave ; c'est-à-dire que,

t8 l'église

s'il gagne quelque bien par son industrie, ce pécule, à sa mort, appartiendra au seigneur.

« Voilà bien mieux : un bon Parisien va voir ses parents en Bourgogne ou en Franche-Gomté ; il demeure un an et un jour dans une maison mainmortable, et s*ea retourne à Paris ; tous ses biens, en quelque endroit qu'ils soient situés, appartiendront au seigneur foncier, en cas que cet homme meure sans laisser de lignée.

(( On demande à ce propos comment la comté de Bourgogne eut le sobriquet de Franche avec une telle servitude. C'est, sans doute, comme les Grecs donnèrent aux furies le nom d'Ëuménides, bons cœurs,

« Mais le plus curieux, le plus consolant de toute cette jurisprudence, c'est que les moines sont seigneurs de la moitié des terres mainmortables.

((Si par hasard un prince du sang, ou un ministre d'État, ou un chancelier, ou quelqu'un de leurs secrétaires jetait les yeux sur ces articles, il serait bon que dans l'occasion il se ressouvînt que le roi de France déclara à la nation par son ordonnance du 18 mars 1731, que (( les moines et les bénéficiers » possè* dent plus de (( la moitié des biens de la Franche- Gomté. >

(( Le marquis d'Argenson, dans le Droit public ecclésiastique^ auquel il eut la meilleure part, dit qu'en Artois, de dix- huit charrues les moines en ont treize.

(( On appelle les moines eux-mêmes gens de main-

morte^ et ils ont des esclaves. Renvoyons cette posses* sion monacale au chapitre des Contradictions.

« Quand nous avons fait quelques remontrances modestes sur cette étrange tyrannie de gens qui ont juré à Dieu d'être pauvres et humbles, on nous a répondu : « Il y a six cents ans qu'ils jouissent de ce droit ; com- « ment les en dépouiller ? »

« Nous avons répliqué humblement : « Il y a trente « à quarante mille ans, plus ou moins, que les fouines « sont en possession de manger nos poulets ; mais on « nous accorde la permission de les détruire, quand « nous les rencontrons. »

« N. B. — C'est un péché mortel dans un chartreux de manger une demi-once de mouton; mais il peut en sûreté de conscience manger la substance de toute une famille. J'ai vu les chartreux de mon voisinage hériter de centmilleécus d'unde leurs esclaves mainmortables, lequel avait fait cette fortune à Francfort par son commerce. Il est vrai que la famille dépouillée a eu la permission de venir demander l'aumône à la porte du couvent, car il faut tout dire. Disons donc que les moines ont encore cinquante ou soixante mille esclaves mainmortables dans le royaume des Francs. On n'a pas pensé jusqu'à présent à réformer cette jurisprudence chrétienne qu'on vient d'abolir dans les Etats du roi de S ardaigne ; mais on y pensera. Attendons seulement quelques siècles, quand les dettes de l'État seront payées. »

Procès perdu, action nouvelle.

L'ironie des articles qui viennent d'être cités marque, chez Voltaire, du découragement. C'est à son tour « le jeune philosophe » qui l'en arrache. Il lui propose un moyen pratique de vaincre et les préjugés du Conseil du roi et les intérêts des juges de Besançon qui sont propriétaires de terres mainmortables : Si Ton propo» sait un dédommagement aux seigneurs ?

Cette idée, répond Voltaire (8 décembre 1773), « n'est certainement pas à négliger. Je pense qu'il faudrait articuler ce dédommagement, et le montrer dans un jour si clair que le ministère ne pût le refuser et que les seigneurs ne pussent pas s'en plaindre. Il faut présenter toujours aux ministres les choses prêtes à signer. La moindre difficulté les rebute quand ils n'ont pas

un intérêt pressant au succès de l'affaire. Vous êtes mieux à portée que personne de rédiger toutes les conditions du traité, vous qui êtes au beau milieu de Tenfer de la mainmorte. »

Cependant, quoi que Ton tentât, rien ne pouvait aboutir avec des ministres comme les Maupeou et les Terray. Il fallait attendre que Louis XV achevât de pourrir : ce qui arriva enfin le 10 mai 4774.

L'avènement du jeune Louis XVI, prenant pour ministres un Turgot et un Malesherbes, ranime les espérances de Voltaire et de Ghristin. Celui-ci remet en jeu toutes ses procédures et requêtes ; celui-là toutes ses influences sur les ministres.

La marquise du Deffand, la galante et spirituelle aveugle, dans le salon de laquelle va souvent Turgot, est priée de rappeler à son ami a les quinze jours qu'il passa dans la caverne de Voltaire ». Je ne sais pas, écrit le philosophe (29 avril 1775), « ce qu'on lui permettra de faire : mais je sais que je fais plus de cas de son esprit que de celui de Jean-Baptiste Golbert et de Maximilien de Rosny. Je ne crains pour lui que deux choses : les financiers et la goutte. Il n'y a que les moines qui soient plus dangereux. »

Us le sont encore au point que, -— lancien Parlement, d'ailleurs, se trouvant rétabli à Besançon, comme partout, — le chapitre de Saint-Claude fait rejeter les conclusions de l'expertise commandée par le Parlement Maupeou et juger qu'il n'importe point qu'on manque

de titres vu que « la mainmorte est imprescriptible !»

M* Christin réplique aussitôt par un nouveau Mémoire, tel que son ami de Ferney lui déclare (1 août 1775), « n'avoir jamais rien vu de si bien fait. »

Mais les chanoines produisent une reconnaissance, passée en 1684, devant un notaire étranger, par vingtquatre habitants de Longchaumois, sans pouvoirs réguliers de cette paroisse de quatre cents feux, trèsévidemment arrachée par ruse, sinon supposée.

Le Parlement ne tient aucun compte de l'érudition solide, ni de Téloquence émue du défenseur des serfs. Le 18 août 1775, par sept juges contre trois, il rend un arrêt maintenant le chapitre de Saint-Claude « dans la possession de la mainmorte générale et territoriale, personnelle et réelle. » La Cour n'oublie pas de condamner les requérants aux dépens et de « mettre quatre mille francs d'épices sur l'arrêt ! (1) »

N'est-ce pas un défi aux intentions généreuses du roi, aux opinions libérales de Turgot ? Christin voudrait repartir tout de suite pour Paris et faire appel au Conseil.

— « Inutile I » lui répond Voltaire, « transporté d'admiration pour son courage et celui de ses clients. »

Et, dans une longue lettre (du <ep octobre), il lui démontre, d'une part, l'impossibilité de poursuivre

(1) D'aprè3 le Cahier manuscrit des mainmorlablcs, que nous produisons dans la deuxième partie de celte étude.

une lutte judiciaire trop coûteuse et d'une inefficacité prouvée; d'autre part, il lui trace le plan d'une nouvelle opération ministérielle, qui ne saurait manquer de réussir avec des hommes d'État comme « les philosophes » qui se trouvent au pouvoir :

« Le Parlement de Besançon, ayant à expliquer son arrêt, se retrancherait sur les vingt reconnaissances de mortaillables : nouvel abîme que de disputer la validité des signatures. Les juges, devenus vos parties, vous traiteraient avec la plus grande rigueur. Vous appesantiriez vos chaînes au lieu de les briser : voilà ce que je crains.

« Je suis très persuadé qu'il n'y a que M. de Malesherbes et que M. Turgot capables de seconder vos vues généreuses. Us ont des amis dignes d'eux, qui leur représenteront rhorreur de la servitude où Ton gémit encore dans un pays que Ton nomme libre. M. de Malesherbes sera animé par l'exemple de son grand-oncle, le président de Lamoignon ; M. Turgot le secondera avec toute la noblesse et la fermeté de son âme ; Louis XVI se fera un devoir d'imiter Saint-Louis : c'est ce que j'espère et ce qu'il faut tenter.

« Nous y travaillerons très vivement, et nous aurons pour nous tout Paris sans exception. Cela vaut mieux que d'avoir contre nous tout Besançon, en nous présentant sous la triste forme de gens qui plaident contre leurs juges... Tout nous assuré du succès, avec des ministres comme MM. Turgot et de Maleshesbes, et

avec un roi équitable tel que nous avons le bonheur de ravoir. Nous engagerons d'abord les amis des ministres à leur parler, avec la plus grande force, en faveur de rhumapité. Je vous prierai de venir faire un tour à Ferney, et nous rédigerons ensemble un mémoire.

(( Vous pouvez cependant lier une espèce d'instance au conseil, au nom des mainmortables condamnés au parlement de Besançon. Cette instance, qui ne sera point suivie, servira seulement de préparation au grand édit du roi, qui doit déclarer que ses sujets n'appartiennent qu'à lui, et ne sont point esclaves des moines.

« En un mot tout nous est favorable, l'exemple de la Sardaigne, à qui la France vient de s'unir par trois mariages, les sentiments de M. de Malesherbes et de M. Turgot, l'équité et la magnanimité du roi ; je ne crois pas qu'on puisse jamais être dans des circonstances plus heureuses.

i< Consolons-nous, mon cher ami, et espérons...

« Le vieux malade de Ferney. »

Mémoire contre la Goutimi

L*avocat Christin se hâte naturellement d'accepter, comme un ordre, Tinvitation de Voltaire. Il accourt à Femey, et bientôt Versailles, Paris, l'Europe sont inondés d'un mémoire intitulé :

Coutume de Franghe-Gomté, sur F esclavage imposé à des citoyens par une vieille coutume.

Cela n'a guère que douze pages, mais c'est un chef-d'œuvre d'exposition, de logique et de cordialité. Christin a donné toute sa science de l'histoire, toute son expérience juridique ; Voltaire toute la lumière gaie de l'esprit français.

Est-ce possible à résumer ? Essayons, faute de pouvoir reproduire.

La Franche-Comté est réunie depuis un siècle à la

France ; elle garde sa coutume particulière. Etre Français, c'est être libre. La moitié des Francs-Comtois ne Test pas.

La coutume locale a établi deux espèces de mainmorte et d'esclavage.

D'après lune, la personne est mainmortable, c'està-dire que le seigneur hérite nécessairement d'elle, si elle meurt sans que ses enfants vivent et demeurent avec elle depuis la naissance sans interruption et usent du même pot et du même feu. Impossible au fils de s'absenter du toit paterne ; pas d'industrie, pas de commerce, pas de progrès réalisable.

D'après l'autre espèce de servitude coutumière, la possession ou plutôt l'occupation mainmortable est une sorte de « bail perpétuel sous la condition de ne pouvoir ni hypothéquer ni aliéner, et à charge de retour au seigneur en cas de mort ou du passage du possesseur à la liberté. »

De plus, la terre mainmortable a la faculté « fatale d'engloutir la liberté de celui qui vient l'habiter; au bout d'un an, l'homme libre meurt esclave; et c'est ainsi que ce piège, toujours tendu, renouvelle l'esclavage et le perpétue. »

Ce « Gode d'Attila », un jurisconsulte moderne (Dunod de Gharnage, né à Saint-Claude, en 1679, mort à Besançon en 1725), dans son Traité de la mainmorte et des retraits l'a étudié « avec froideur et indifférence ». Il le rattache à celui des Romains et constate que la

maladie servile est « inhérente aux os », soit par naissance, soit par passage d'un an sur terre de mainraorte. Il établit doctement qu'on peut, par convention, accepter cette servitude de son plein gré. Vingt textes latins lui servent à en établir les conséquences légitimes et inhumaines.

La femme franche d'un mainmortable est serve comme son mari, à moins qu'elle ne se hâte d'enterrer celui-ci et de fuir en lieu franc. Un prêtre venant occuper un bénéfice à résidence, une fille obligée de suivre son époux, même le père et le fils, obligés de se séparer, ou qui, demeurant dans la même maison, font pot à part y ont, s'ils meurent, le seigneur pour héritier. Qu'un enfant sorte du lieu de mainmorte, le seigneur héritera de son père ; si un garçon, en se mariant, va s'établir chez son beau-père, la succession de son père propre est perdue pour lui et pour ses enfants.

Quant à la terre elle-même, elle ne saurait être vendue ni échangée. On ne l'hypothèque qu'en payant le tiers de ce qu'elle vaut. Qu un mainmortable, ou par naissance ou par habitation d'un an meure riche, son bien appartient au seigneur, qui ne soldera pas ses dettes, ne remboursera pas la dot de sa femme.

Le Mémoire, réfutant Dunod et son « indécente » prescription de quarante ans en faveur du seigneur, rappelle les affranchissements édictés, au seizième siècle, par les archiducs Albert et Isabelle, ceux prononcés à l'invitation des souverains d'alors par des sei-

gneurs illustres, tandis que les moines de Saint- Claude s'obstinaient dans leurs prétendus droits, antichrétiens, poursuivaient jusqu'à Metz, jusqu'à Paris, un secrétaire du roi, réputé serf, et refusaient à leurs vassaux la liberté réclamée moyennant finance !

« Que si, ajoutent Voltaire et Ghristin, tant de Francs- Comtois sont demeurés en servitude, c'est que les juges du pays ont fait cause commune avec les seigneurs, et que l'ignorance des serfs a elle-même fourni des armes à leurs maîtres...

« La coutume est inique : que ne la réforme-t-on, comme l'autorité royale en a corrigé tant d'autres ! »

L'esclavage, conclut avec éclat l'esprit voltairien, « est bon aux animaux que l'on engraisse ; mais on sait que ce ne sont pas leurs sujets que les seigneurs moines engraissent... Au surplus, les lois et la jurisprudence sur la mainmorte, nées en même temps que les lois sur la magie, les sortilèges, les possessions du diable et le cuissage, doivent finir comme elles... L'état des personnes est une matière de droit public français. La France ne connaît point d'esclaves, elle est l'asile et le sanctuaire de la liberté ; c'est là qu'elle est indestructible et que toute liberté perdue retrouve la vie. La France ouvre son sein, quiconque y est reçu est libre... Le seul fait de la conquête de la Franche-Comté a anéanti l'avilissante coutume qui tiendrait esclaves ceux que Louis XIV a faits Français... Puissent les jurisconsultes français, armés contre l'hydre de l'esclavage

dans une province de France, la frapper avec vigueur, et leurs coups retentir jusqu'au trône, où notre père et monarque achèvera leur ouvrage ! »

Suppl que des s et la.

Peu après ce Mémoire^ qu*un ministre trop occupé pouvait n'avoir pas eu le loisir de lire, est rédigée pour M. le Chancelier cette Supplique des serfs de Saint- Claude^ en vingt lignes :

« Monseigneur est conjuré encore une fois de daigner observer que le nœud principal de la question consiste à savoir si douze mille sujets du roi peuvent être serfs des bénédictins, chanoines de Saint-Claude, quand ils ont un titre authentique de liberté.

« Or, ce titre sacré ils le possédaient dès l'an 1396. S'ils n'ont retrouvé cette charte irréfragable qu'au mois de mars 1778, doivent-ils être esclaves en France, parce que les bénédictins avaient enlevé tous les papiers chez de malheureux cultivateurs qui ne savaient

ET LES DERNIERS SERFS. 4i

ni lire ni écrire? — Nos adversaires, étonnés qu'un coup de la Providence nous ait rendu notre titre, se retranchent à dire que ce titre ne regarde que le quart du territoire. Il ne reste donc plus qu*à le mesurer. C'est ce que nous demandons... Nous répétons que la fraude ne peut jamais acquérir des droits. Nous nous jetons aux pieds du roi, ennemi de la fraude et père de ses sujets. »

Sur le jour et l'heure les plus propices pour remettre IsL supplique au garde des sceaux, Hue de Miroménil, Voltaire hésite. Il consulte Tabbé économiste, Morellet* (29 décembre i775) : « Le commencement de l'année 1776 ne serait-il pas favorable pour demander Tabolitien de la mainmorte, après avoir obtenu Tabolition du bureau des fermes? Car le goût de la liberté augmente à mesure qu'on en jouit... Quel insupportable opprobre que de voir, à deux pas de chez soi, trente à quarante mille hommes de six pieds de haut, esclaves de quelques moines^ et beaucoup plus esclaves que s'ils étaier.t. tombés entre les mains de messieurs de Maroc et d'Alger! Songe-t-on combien il est ridicule et horrible, préjudiciable à l'Etat et au roi, honteux pour la nature humaine, que des hommes très utiles et très nombreux soient esclaves d'un petit nombre de faquins inutile > ? Cela peut-il se souffrir après tant de déclarations de nos rois qui ont voulu que la servitude fût détruite, et que leur royaume fût celui des Francs?

« Nous avons un projet d'édit sous Louis XIV, mi-

4f l'église

nutépaf le bisaïeul de M. de Halesherbes, pour détruire la mainmorte, en indemnisant les seigneurs féodaux. Qui pourra s'opposer à cette entreprise, si M. Turgot et M. de Malesherbes veulent la faire réussir? On propose, dit-on, beaucoup de nouveautés. Y en aura-t-il une aussi belle que de faire rentrer la nature humaine dans ses droits? »

lies spectres de Ghézery.

Probablement Morellet a conseillé d*attendre un peu, — - la fin d'une affaire spéciale au pays de Gex où est situé Ferney. — Ni pour cette affaire, ni pour la grande. Voltaire ne ménage Tamour-propre de Turgot, Il le « supplie de croire que, s'il était encore dans sa jeunesse, si, par exemple, il n'avait que soixante-dix ans^ il ne lui serait pas attaché avec plus d'admiration et de respect. »

Aussitôt qu'il a obtenu sa demande particulière, — l'afifranchissement économique de sa contrée moyennant une indemnité ; — dès qu'il a, comme il dit, mis en fuite les gabelous, les « pandoures fouillant jusqu'à des religieuses »; — sous prétexte de remercier Turgot,

au nom « d*un petit peuple, devenu libre par ses bienfaits », le « vieux malade » se prononce ardemment contre « la cabale de fripons et de parasites, qui essaye d'ébranler le ministre le plus éclairé et le plus intègre que la France ait jamais eu ».

11 lui mande à lui-même : « Vous faites naître un beau siècle, dont je ne verrai que Taurore. J'entrevois de grands changements, et la France en avait besoin de tout genre. J'apprends qu'en Toscane on vient d'essayer l'usage de vos principes, et qu'un plein succès en a justifié la bonté... Triomphez, monseigneur, des fripons et de la goutte 1 »

Les « fripons » s'agitent de plus en plus. Mais le ministère leur tient tête résolument, et le roi paraît l'appuyer, envers et contre tous, même contre ses frères et la reine, avec la conviction a qu'il n'y a que lui et M. Turgot qui aiment le peuple. »

Voltaire est dans l'enthousiasme ; il croit qu'il faut agir avec énergie et précipitation, non plus seulement pour faire casser les arrêts de Besançon, mais, d'un seul coup, obtenir l'abolition de toute servitude en France.

— Voici, écrit-il fiévreusement le 23 février 1776 à Dupont (de Nemours), « voici le tableau très fidèle d'une situation dont il faut absolument que j'entretienne M. Turgot. Tâchez de n'en pas frémir... Je sais bien que notre digne ministre a autre chose à faire qu'à répondre aux hurlements de quelques bipèdes ensevelis

SOUS cinq cents pieds de neige et dépecés par des moines... Mais c'est le cas où M. Turgot dira : Himio sum, humani nihil a me alienumputo/.,, w

Et, non plus souriant mais irrité, il fait jaillir du fond de son grand cceur ce récit de la plus saisissante éloquence :

« Au milieu des rochers et des abîmes qui enclavent le pays de Gex, au revers du Mont-Jura, au bord d'un terrain nommé la Valzerine, est une habitation d'environ douze cents spectres, qui appartenaient à la Savoie et qui sont réputés Français depuis l'échange fait avec le roi de Sardaigne en 1760. Les bernardins sont seigneurs de ce terrain et voici les droits que s'arrogent ces seigneurs, par excès d'humilité et de désintéressement : Tous les habitants sont esclaves de l'abbaye, et esclaves de corps et de biens !

« Si j'achetais une toise de terrain dans la censive de Monseigneur l'abbé, je deviendrais serf- de Monseigneur, et tout mon bien lui appartiendrait sans difficulté, fût-il situé à Pondichéry. Le couvent commence à ma mort, par mettre le scellé sur tous mes effets prend pour lui les meilleures vaches, et chasse Inès parents de la maison;

« Les habitants de ce pays les plus favorisés sèment un peu d'orge et d'avoine dont ils se. nourrissent; ils paient la dîme, sur le pied de la 6« gerbe, à Monseigneurl'abbé ; et on a excommunié ceux qui ont eu l'insolence de prétendre qu'ils ne devaient que la 10^ gerbe!

t En 1762, le 20 de janvier, le roi de Sardaigne abolit dans tous ses États cet esclavage chrétien. Il permit à tous ces malheureux d'acheter la liberté de leurs seigneurs, et prêta même de Targent à tous les colons qui n*en avaient pas pour se rédimer. Ainsi, monsieur, il est arrivé que les cultivateurs dont je vous parle auraient été libres slls étaient restés Savoyards jusqu'en 1762, et qu'ils ne sont aujourd'hui esclaves de moines que parce qu'ils sont Français.

w Le petit pays dont je vous parle s'appelle Ghézery. M. le contrôleur général peut s'attendre que, si Dieu me prête vie, je viendrai me jeter à ses pieds avec tous les habitants de Ghézery et lui dire : Domine, pertmus, salve nos/ Mais ce qu'il y a de plus admirable et de plus chrétien, c'est que la France a le bonheur de posséder plus de cinquante mille hommes qui sont dans le cas de Ghézery, et par conséquent immédiatement audessous des bœufs qui labourent les terres monacales.

(i M. de Sully-Turgot verra combien l'hydre qu'il combat a de têtes; mais il verra aussi que tous les cœurs des vrais Français sont à lui ....

« Le vieux malade. »

Nouvelle requête au roi.

Afia de rendre ministériellement pratique l'effet moral qu'il sait produit par cette lettre à Dupont (de Nemours), Voltaire rédige avec Ghristin la Requête ad ROI, sur laquelle avait été consulté Morellet.

Elle est faite au nom des serfs des deux Bourgognes^ « où des moines ont usurpé le droit de la Couronne par des crimes de faux dans les temps de barbarie. »

Louis -le-Gros, Louis VIII, la reine Blanche, Saint- Louis, Louis-le-Hutin, Philippe-le-Bel, Charles VII y sont cités comme ayant aboli la servitude en France.

On y signale que Philippe II, roi d'Espagne, avait, lui aussi, par édit de 4585, aboli cet esclavage, que les moines de Saint-Claude ont rétabli et conservent depuis que la Franche-Comté est devenue française.

On appuie sur Ténormité de Chézery, village affranchi s'il était demeuré savoyard, et qui est resté maininortable parce qu'il est devenu français.

Les habitants du Mont-Jura, rapportent les requérants, ont plaidé en 1772 devant le Conseil du Roi. Ils ont démontré que les moines de Saint-Claude ont fabriqué des diplômes prétendus de Gharlemagne, de l'empereur Lothaire, d'un Louis TAveugle, roi de Provence, qui n'a jamais existé, et de l'empereur Frédéric Barberousse.

En dépit des faux constatés, le Parlement de Besançon s'est prononcé en faveur des « faussaires imbéciles ».

On n'attaque pas l'arrêt, mais on implore « la magnanimité du cœur du Roi » ; on supplie Sa Majesté « d'imiter son parent de Sardaigne, et de courotiner l'ouvrage que Louis XiV voulut entreprendre en chargeant, en 1682, le célèbre Lamoignon (de Malesherbes) de dresser le projet d'un édit tel que la France le demande. »

Boncerf et les inconvénients des droits féodaux.

Le ministère de Turgot et de Malesherbes n'était pas seulement disposé à Tabolition de la mainmorte servile, mais encore il cherchait les moyens pratiques d'opérer la destruction entière du régime féodal, sans révolution, grâce au concours intelligent des seigneurs.

Sous les yeux mêmes de Turgot, avec la collaboration de Dupont (de Nemours) et de Fabbé Morellet, l'un des premiers commis aux finances, M. de Boncerf, écrivait, faisait imprimer et répandait à grand nombre une brochure (46 pages in-48) intitulée :

Le$ inconvénients des droits féodaux ou réponse d'un avocat au Parlement de Paris à plusieurs vassaux des seigneuries de..*,, de...,, etc.

Le but de Topuscule est ainsi déterminé dans Taver-

80 l'ËGLISK

tissement : « Présenter un moyen de prospérité à la nation, d'augmentation de richesse aux seigneurs, de paix et de bonheur à tous leurs vassaux. » Une énumération rapide des droits féodaux a réels, » depuis la mainmorte jusqu'aux corvées, banalités et cens les plus communs, sert à prouver que chaque domaine n'a pas moins de huit maîtres différents, si le cultivateur n'est que fermier : au bas de Téchelle, « celui qui tire le moins à conséquence, » le laboureur, puis celui qui tient à ferme, ensuite le seigneur de la directe, le décimateur (F abbé à bénéfice qui ne réside pas) ; le curé à portion plus ou moins congrue, avec ses sur-dîmes et son casuel ; le seigneur du fief exerçant son droit de chasse; le suzerain et enfin les ayants droit de parcours, seigneurs ou collectivité d'habitants. Afin de dégager la propriété de ces copropriétaires forcés'de posséder en communauté, le producteur agricole, indique Boncerf (p. 9), ne pourrait-il pas obliger tous ses seigneurs à recevoir le remboursement de leurs droits moyennant une somme qui en représenterait le capital en raison de denier 50 ou 60?

Mais si cela est raisonnable, cela n'est pas autorisé par la loi. La faculté de « faire cesser l'indivision », qu'a consacrée le droit romain, n'est pas d'usage en droit féodal ; les tribunaux la repoussent. Cependant, dit notre auteur (p. 10), « un monarque bienfaisant pourrait établir la liberté réelle, comme les plus glorieux de ses prédécesseurs ont établi la liberté personnelle. »

ET LES DERNIERS SERFS. 5i

Et la fameuse phrase du préambule de Tédit de Louis-

le-Hutin, en 1315, que, « selon la nature, chacun doit

être franc de naissance dans le royaume de France, »

est rappelée comme base historique et juridique de

Facte général d'affranchissement réclamé de Louis XVI.

En attendant, poursuit Boncerf, les seigneurs sont

libres d'aliéner leurs droits ; la suzeraineté royale n y

mettrait aucun obstacle, et les propriétaires féodaux

« tripleraient, quintupleraient leurs revenus sans rien

perdre de leurs droits honorifiques. »

A Tappui de « la liberté foncière, depuis longtemps vœu des gens sensés » , est donnée en bref Fhistoire du régime féodal, « qui s'est développé dans l'anarchie, affermi par tyrannie et maintenu par usurpation sur l'autorité légitime. »

Les droits de servitude et de mainmorte, écrit Boncerf, se sont formés de plus d'une manière : a La violence des anciens seigneurs de fiefs, la misère des colons, l'ascendant des moines, la dévotion trop peu éclairée des fidèles, ont établi entre les sujets du royaume cette difi'érence prodigieuse qui révolte l'humanité et que la saine politique réprouve. Ici, c'était un brigand couvert d'acier qui, après avoir dérobé une province, et traité du pardon de ses crimes avec le prince qu'il avait bravé, emmenait une multitude d'hommes et de femmes arrachés de leurs foyers et les forçait de cultiver les environs du château-fort dans lequel il allait receler ses rapines. Là, c'était une bour-

5î l'église

gade, une ville, une contrée qu'un vainqueur furieux ravageait par le fer et les flammes, et dont les habitants ne rachetaient leur vie qu'en subissant Fignominie de Tesclavage. Quelquefois (encore au xv® siècle) des paysans faibles et menacés par un seigneur se déclaraient les mortaillables d'un autre seigneur, afin qu'il protégeât leurs vies et leurs possessions contre les persécutions qu'ils regardaient comme inévitables. D'autres enfin, dans le délire de la piété, allaient faire entre les mains des moines ou des ecclésiastiques l'abdication de leurs propriétés et de leurs droits civils ; ils suppliaient un saint dont ils briguaient l'appui de vouloir bien agréer, en échange de ses faveurs, le sacrifice de leur liberté. Les moines, qui exerçaient les droits du saint, recevaient l'offrande en cérémonie et ils en consignaient l'histoire dans un acte qui se conservait à jamais dans leurs archives. »

Glatigny (1) a raconté la cérémonie. Elle se passait dans l'église, sur le grand autel même. La t^te cachée entre ses mains, — et parfois la tête supportant quelques pièces de monnaie pour bien marquer qu'il payait le libre abandon qu'il allait faire*, — l'homme qui se vouait déclarait offrir à Dieu, à la Sainte Trinité, au saint patron, ses biens, sa personne, ses descendants. Souvent, pour figurer la pleine et entière servitude qu'il acceptait, il se mettait au cou

(1) Dissertation sur la servitude et son abolition en France, p.

une corde, — la corde de la cloche qui appelait les fidèles au service divin (1 ) I

L'exposé historique achevé, Tauteur des Inconvénients des droits féodaux prouve que « la prospérité des nations est en raison de la liberté des personnes, des choses et des actions. » L'affranchissement des personnes « a créé les villes, les arts, les belles-lettres, les bonnes lois » ; l'affranchissement des choses achèverait de « faire de libre et Français deux mots synonjones ». Abolir la féodalité sur le domaine du roi et autoriser les vassaux à se rédimer au denier 30 ou 40 serait un bon exemple et une opération avantageuse. De l'exemple royal profiteraient les seigneurs qui s'apercevraient enfin de quel médiocre rapport sont des droits qui, par leurs frais de perception et les procès qu'ils causent, finiraient par dévorer le maître, le laboureur et la terre (p. 17-18). Conseil est donné aux vassaux de ne pas plaider contre leurs seigneurs, mais plutôt de se rapprocher d'eux et de leur démontrer les avantages que les maîtres trouveraient eux-mêmes en se prêtant au rachat. Les vassaux des domaines du roi en particulier sont excités à présenter au ministre « un mémoire motivé. » Car, ajoute le premier commis de Turgot, le domaine royal affranchi, l'affranchissement général suivra, « le roi étant seigneur dominant. de tous les fiefs du royaume, »

(i) Y, Polyptique d'Irminon^ t. 1, préface de Guérard V.

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Une assez longue citation des vœux des anciens États généraux, des ordonnances, des projets plus ou moins authentiques, d'ailleurs irréalisés, des prédécesseurs de Louis XVI, tend à établir que « si la confusion de tant de droits et de propriétés sur un seul fonds préjudicie à tous les copropriétaires et par conséquent à TÉtat, rÉtat a le droit de réglet' la forme des propriétés. »

Hormis ce dernier mot, — parfaitement conforme à la tradition d'omnipotence monarchique juridiquement acceptée depuis Louis XIV, « FÉtat c'est moi, » — la brochure de Boncerf était d'une modération exemplaire, et le rachat qu'elle proposait d'une pratique évidente.

L'Église et la noblesse s'en exaspérèrent d'autant plus, et toutes les intrigues furent mises en œuvre afin que la justice coupât court aux « débordements économiques. » L'avocat général Séguier, membre de l'Académie française, fit un réquisitoire contre cet auteur « qui ameutait les paysans contre les seigneurs, les pauvres contre les riches, le peuple contre le souverain, et voulait plonger la France dans l'anarchie ! »

A la fin du mois de février 4776, le Parlement de Paris, en lutte avec Turgot, refusant d'enregistrer les premiers édits réformateurs signés par le roi, saisit les Inconvénients des droits féodaux et les fit solennellement brûler au pied du grand escalier du Palais.

Colère voltairienne.

Le coup n'était pas inattendu à Ferney, d'où Voltaire écrivait, le 25 février, à Delisle de Sales :

« Étant entré dans ma quatre-vingt-troisième année, j'attends et j'appelle la mort pour n'être pas témoin du fanatisme qui va désoler ma patrie. Je vois qu'on a déchaîné les monstres qui étaient auparavant retenus par quelques honnêtes gens. Je ne serais pas étonné que ces fanatiques fissent une Saint-Barthélémy de philosophes :

Heu! fuge crudeles terras, fuge liiius iniquutnl (1)

{Virg.jEn., II.)

a Le sang de La Barre fume encore. Notre divine religion n'est et ne sera soutenue que par des bénéfices

(1) Virgile a mis avarum ; la citation s'appliqae mieux avec le mot changé par Voltaire.

w l'église

de cent mille écus de rente et par des bourreaux ; ce sont les marques distinctives de la vérité ! »

Un avocat de Normandie, Desessarts, venait d'adresser au grand émancipateur un plaidoyer en faveur de deux nègres, dont il gagnait la cause contre un juif, qui prétendait les garder comme esclaves en terre de France. Accusant réception de l'envoi (26 février), Voltaire félicitait son correspondant de sa lutte contre le code noir, mais il lui reprochait de « faire trop d'honneur à la France en la taxant de ne point admettre d'esclaves chez elle ».

Il recommençait, — pour gagner un auxiliaire déplus, — à raconter l'histoire de ses esclaves à lui, « beaucoup plus malheureux que les nègres; car si vos esclaves appartiennent à un juif, ceux dont je parle appartiennent à des moines ! d Espérons, s'écriait-il, « qu'on détruira un jour cet opprobre infâme.... Il se peut qu'il y ait encore quelque vertu sociale et quelque humanité dans la nation qui s'est rendue coupable de la Saint-Barthélémy, etc. Vos principes serviront peutêtre à corriger un peuple, dont une moitié a été si souvent frivole et l'autre barbare. »

Le 5 mars, déjà informé du « brûlement » parisien, il l'annonçait en ces termes à Ghristin :

« Voici bien d'autres nouvelles I Vous connaissez ce petit Uvre qui en vaut bien un plus gros, intitulé : les Inconvénients des droits féodaux. Nous le regardions vous et moi comme un préliminaire de la justice que le roi

pouvait rendre à ses sujets les plus utiles Nous attendions en conséquence le moment de présenter un mémoire à M. Turgot et à M. de Malesherbes. Je vous attendais à Pâques pour y travailler avec vous. La Cour du Parlement, garnie de pairs, vient de faire brûler cet excellent ouvrage!.... Les princes du sang ont donné leurs voix pour le proscrire. Je suis pétrifié d'étonnement et de douleur.... Il faut absolument que nous mangions Tagneau pascal ensemble. Il faut que vous veniez le plus tôt possible et que la dernière action de ma vie soit de m*unir à vous pour secourir les opprimés. »

Trois jours après, Voltaire écrivait à M. de Boncerf, à l'auteur « brûlé», dont jusqu'alors il avait ignoré le nom :

L'excellent ouvrage d'un estimable patriote « me paraissait ne pouvoir que contribuer au bonheur du peuple et à la gloire du roi.... J'espérais mourir, à mon âge de près de quatre-vingt-trois ans, en bénissant le roi et M. Turgot. Vous m'apprenez, monsieur, que je me suis trompé ; que l'idée de faire du bien aux hommes est absurde et criminelle, et que vous avez été justement puni de penser comme le roi!.... J'ai bien peur de mourir dans l'impénitence finale, c'est-àdire plein d'estime et de reconnaissance pour vous ; je pourrais même mourir martyr de votre hérésie. En ce cas, je me recommande à vos prières et je vous supplie de me regarder comme un de vos fidèles. »

K8 l'église

Mémoire pour rentière abolition de la aervitade

en France.

Cependant contre le Parlement, contre la Cour et contre rÉglise, Louis XTI paraît tenir bon. Les édits de Turgot, entre autres ceux qui abolissent les corvées, les jurandes et maîtrises et proclament la liberté du travail, sont enregistrés de force dans le « lit de justice » tenu à Versailles le 12 mars.

Le moribond de Ferney renaît de joie. Il est fier de son élève Turgot « qui a tout Tair d'un ancien Romain ». Il est fier aussi de « son roi, qui aime le peuple ».

A M. Devaisne, un des employés supérieurs du ministère, il écrit : « Je ressemble au roi comme deux gouttes d'eau; je m'affermis dans mon goût pour les édits par les objections mêmes.... Quelle belle chose que ce lit qu'on nomme de justice et de bienfaisance^ le premier

lit dans lequel on ait fait coucher le peuple depuis le commencement de la monarchie ! »

Il écrit encore à « son cher ange », le comte d^Argental : « Dieu bénisse le gouvernement I Dieu bénisse le contrôleur général des finances qui, le premier depuis la fondation de la monarchie, a eu pour passion dominante Tamour du bien public I »

Et, sans perdre de temps, — car il sait l'occasion fugitive, — coup sur coup, il adresse deux billets pressants à Dupont (de Nemours).

23 mars : « Oui, monsieur, ce qu'on a jamais écrit de mieux sur les corvées, c'est Tédit des corvées... Béni soit l'article i 4 qui abolit les confréries I Si Ton avait aboli en Languedoc les confréries de pénitents bleus, blancs et gris, le bonhomme Galas n'aurait pas été roué et jeté dans les flammes ! Voici l'âge d'or qui succède à l'âge de fer; cela donne envie de vivre, et cette envie ne me sied point.... Ou je me trompe fort, ou le père de la nation ne souffrira pas longtemps que des moines aient des sujets du roi pour esclaves.,. »

3 avril :-« Je crois bien que le fruit de l'arbre de la liberté n'est pas assez mûr pour être mangé par les habitants de Ghézery, et qu'ils auront la consolation d'aller au ciel en mourant de faim dans l'esclavage des moines bernardins. Vous savez qu'ils ne sont pas les seuls, et que nous avons en France /)/ws de quatre-vingt mille esclaves de moines, . . . Mais il existe un homme amoureux de la justice qui sera assez mauvais chrétien pour

briser ces fers si pesants et si infâmes, quand il en sera temps, »

Afin de hâter Theure ministérielle, le vieux Voltaire et le jeune Ghristin achèvent leur dernier Mémoire pour rentière abolition de la servitude en France, suivi d'un <( projet d'affranchissement » en six articles, imité de celui que Lamoignon, Taïeul du Malesherbes alors ministre, présenta en 1662 à Louis XIV; accompagné aussi de redit d'abolition avec indemnité, rendu en 1762 par le roi de Sardaigne.

C'est l'acte libérateur presque prêt à être revêtu de la signature de Louis XVI. Les quelques pages qui le précèdent n'ont pour but que de lui assurer d'avance l'opinion publique.

Nos auteurs reprochent vivement aux Parisiens d'oublier « au sein de la liberté et des plaisirs de la capitale... qu'il existe encore des Français qui sont de la même condition que le bétail de la terre ». Ils citent comme provinces où subsiste la mainmorte : les deux Bourgognes, la Champagne, l'Auvergne, la Marche, et leur énumération, comme on le verra dans la suite de cette étude, est très loin d'être complète.

Ils font ressortir avec quel respect de la propriété ils procèdent, offrant des dédommagements aux seigneurs, soit en autres droits non serviles, soit en argent, avec permission aux communautés rurales d'emprunter ou de vendre les biens communaux inutiles.

Us rattachent l'affaire de la mainmorte à la grande

lutte contre « Tlnfâme », mettant ce fait en pleine lumière : « Les corps ecclésiastiques se sont toujours montrés les plus empressés à s'arroger ce droit odieux de servitude, à l'étendre au delà de ses bornes et à Texercer avec le plus de dureté... Ici ce sont des moinea qui ont fabriqué de faux diplômes pour se rendre maîtres de toute une contrée et en asservir les habitants. Là, d'autres moines n'ont établi l'esclavage qu'en trompant les pauvres cultivateurs par de fausses copies de titres anciens, qu'en faisant croire à des peuples ignorants que des titres de franchise étaient des titres de servitude. Cette fraude est devenue sacrée au bout d'un certain temps. Les moines ont prétendu qu'une ancienne injustice ne pouvait pas être réformée, et cette prétention a été quelquefois accueillie dans les tribunaux, dont les membres n'oubliaient pas qu'ils avaient euxmêmes des. serfs sur leurs terres, sans avoir de meilleurs titres. »

6t T/ÉGLISE

Chute de Tnrgot.

Le Mémoire est partît

Voltaire est inquiet, impatient, comme il ne Ta jamais été. De ce que « tout Paris » ne joint pas sa voix à la sienne pour réclamer la suppression de la mainmorte et acclamer Turgot, Par|s, son cher Paris, ne lui semble plus « qu'une grande basse-cour composée de coqs dinde, qui font la roue, et de perroquets qui répètent des paroles sans les entendre. » (A M. de Ghabanon, 12 avril.)

Le 13, il adjure M. Devaines de lui faire savoir, par les voies les plus rapides, « s'il y a quelque nouvel édit en faveur de la nation, quelques remontrances des soidisant pères de la nation, quelque folie nouvelle de particuliers qui parlent au nom de la nation. » Il n'a

plus « de consolation que celle de lire, et il ignore tout ce qui se passe ! »

Le 1 7, apprenant que sa lettre à Boncerf court dans les salgns et que de grands seigneurs s'en irritent, il écrit à M"»® de Saint-Julien : « Après tout, que peut-on y voir de si dangereux ! J'ai pensé précisément comme le roi ; il n*y a pas là de quoi se désespérer. Je me flatte même que j'ai pensé comme vous, madame ; car quoique vous soyez née de Tancieune chevalerie, vous ne voulez pas que le reste du monde soit esclave; on ne doit l'être que de vos charmes et de la supériorité de votre esprit. Ce sont là mes chaînes, je les porterai avec joie tout le reste de ma vie, malgré les maux que la nature s'obstine à me faire. »

Au comte d'Argental, qui lui a joyeusement donné des renseignements sur l'opposition réputée impuissante des parlementaires, « pères de la patrie », il répond le < 9 :

« Vous avez bien raison d'être de l'avis du Pont-Neuf qui dit dsins la chanson :

0, les fichus pères, à gué !

0, les fichus pères !

« Mais, tout fichus pères qu'ils sont, en ont-ils moins répandu le sang du chevalier de La Barre et du comte de Lally ? en ont-ils moins persécuté les gens de lettres qui avaient eu la bêtise de prendre leur parti ? Se sontils moins déclarés contre le bien que fait le roi?... Ca-

balent-ils moins avec ce même clergé qu'ils avaient poursuivi avec tant d*acharnement?... Font-ils moins semblant d'avoir de la religion?... Et ont-ils moins poursuivi M. de Boncerf ?... S'ils sont rois de France, il faut quitter la France et se préparer ailleurs un asile. Personne n'est sûr de sa vie... Je vous avoue, mon cher ange, que tout cela empoisonne les derniers jours de ma vie I »

Enfin, le 17 mai, est jeté, comme un cri, au premier commis Devaisne, ce mot :

«Ah! mon Dieu, monsieur, quelle funeste nouvelle j'apprends ! La France aurait été trop heureuse ! Que deviendrons-nous?. . Je suis atterré et désespéré. »

Le 12 mai 1776, la coalition des parlementaires avec les privilégiés, de l'Église avec la reine Marie-Antoinette, avait abusé de la faiblesse de Louis XVi, fait chasser Turgot du ministère et nommer contrôleur gégéral Glugny de Nuis, un sot bon à toutes les complaisances, à la place d'un grand homme, qui eût transformé l'ancien régime sans révolution, épargné au roi et à la reine l'échafaud I

« Gondorcet, d'Alembert et moi, — écrivait Voltaire à La Harpe, — nous ne nous consolerons jamais d'avoir vu naître et périr l'âge d'or que M. Turgot nous préparait... Je ne conçois pas comment on a pu le renvoyer. Ce coup de foudre m'est tombé sur la cervelle et sur le cœur. » A d'Argental il dit : « Vous vous imaginez peut-être que je ne suis pas mort, parce que je

VOUS écris de ma faible main ; mais je suis réellement mort depuis qu'on m'a enlevé M. Turgot ! »

L'événement a d'autant plus consterné « le vieux malade », qu'au moment même, il libellait, de concert avec l'intendant des finances, Trudaine de Montigny, envoyé tout exprès à Ferney par Turgot, les termes de l'édit d'affranchissement des derniers serfs de France !

Ce que Voltaire raconte ainsi à son collaborateur Christin, le 10 mai: « Vous êtes dans un faubourg de l'enfer, et moi dans Tautre... M. Trudaine pensait absolument comme nous de cette mainmorte gothe, visigothe et vandale, et il répondait de deux ministres aussi philosophes que lui et amoureux du bien public. Il avait fait un petit voyage à Lyon pour y raisonner de l'affaire des jurandes et des corvées et pour établir la liberté dans les provinces voisines, lorsque tout à coup un courrier extraordinaire lui apporta la fatale nouvelle.. Il revint sur-le-champ à la petite maison où il avait laissé madame sa femme, entre Genève et Ferney. 11 repartit au bout de deux jours pour Paris et nous laissa dans le désespoir. Le reste de ma vie, mon cher ami, ne sera plus que de l'amertume, et s'il est pour moi quelque consolation, elle ne peut être que dans votre amitié ».

Mort de Voltaire.

Cependant, la mort a, dès le 22 octobre^ débarrassé le ministère de Glugny et fait arriver au contrôle général Taboureau de Réaux, — un pseudonyme à qui l'adjoint qu'il prend comme conseiller des finances et directeur du Trésor royal, le banquier Necker, donne un nom. L'avocat Gbristin, loin de rester dans une immobilité désespérée, reprend par toutes les voies le généreux procès qu'il a entamé.

On a beau considérer à Ferney l'élévation du genevois Necker comme « un nouveau danger », c'est Turgot même qu'il emploie pour relever et faire agir Voltaire. 11 le barcèle en lui répétant ce que Turgot dit du fond de sa retraite : « Voltaire ne connaît pas ses forces ! »

Mais « le vieil ami d .doute du mot, « parce que cet

homme sage sait trop bien quelle est sa faiblesse. » Le prince de Montbarrey, conseiller d'État adjoint, étant chargé du rapport sur le procès des mainmortables, il le prévoit défavorable.

Vous savez comme le rapporteur pense, écrit-il le 10 février 1777 à Ghristin. « Vous n'ignorez pas que le Conseil a proscrit toutes les pièces extrajudiciaires dont le public était inondé. J'ai été cruellement désigné dans le factum de notre adverse partie, et je sais qu'on a proposé de décréter l'auteur du Curé. M. de Montbarrey ne pardonnera pas à un homme qui, sans être autorisé, se déclarera imprudemment contre lui Je crois qu'il ne faut pas sortir du port par un temps d'orage. »

Christin ne démarrait pas.

Necker devenant, le 29 juin, directeur général des finances, son influence empêchait Montbarrey de conclure. Le « vieux malade » se reprenait à espérer luimême que le nouveau ministère se « signalerait par l'abolition de la servitude. » Il félicitait son digne collaborateur de s'être fait agréer « maire de Saint- Claude, lui qui mériterait d'être le maire de Londres » . Mais encore il avait peur, — dans la dernière lettre de la Correspondance générale adressée à Christin, 23 décembre, — « de ces quatre-vingts personnes qui avaient déclaré leur communauté esclave par devant notaire. »

En effet, cet aveu arraché par la menace à de malheureux ignorants était devenu un argument capital

entre les mains des défenseurs de la mainmorte. Trois jours avant la lettre de Ferney, le procès des serfs était perdu en cassation. Il avait été évoqué au bureau des affaires ecclésiastiques par un oncle d'un des chanoines de Saint-Claude, et^ naturellement, Tarrêt du Parlement de Besançon avait été confirmé le 20 décembre

Le 5 février 1778 Voltaire quitta Ferney. Il vint à Paris recevoir la récompense triomphale due, plus encore qu'à son génie, à son amour de l'humanité . Le 30 mai, il mourut sans avoir obtenu « l'affranchissement de ses chers esclaves », mais convaincu qu'ils l'attendraient désormais peu de temps, car il sentait « arriver immanquablement » la Révolution et enviait les jeunes gens qui, après lui, allaient « voir de belles choses! » (1).

(I) Pour raconter ce qui précède nousavons suivi jour par jour la Correspondance de YoUaire. Les écrits relatifs au Mont-Jura et à la mainmorte sont réunis dans la seclion politique et égislativc des Œuvres complètes.

lâ'Ëdit du 10 Août 1779.

Turgot, dit A. de Staël-Holstein (1), « attendait le jour de l'indignation publique pour abolir toutes les traces de la féodalité ; Necker agit avec plus de prudence. » La guerre d'Amérique ne lui laissait pas de fonds suffisants pour racheter le droit de mainmorte, il commença par le. supprimer dans le domaine du roi et les domaines engagés, se fiant à l'exemple descendu du trône pour faire opérer le rachat dans les moindres seigneuries.

D'ailleurs, depuis qu'il était au pouvoir, l'affaire des

(i) Dans la notice qui précède les Œuvres complètes de Ncckcr, son grand-père (p.cxi-cxu).

serfs n'avait pas cessé d'être maintenue à Tordre du jour. Le procès Christin- Voltaire perdu, les physiocrates avaient repris la question de Tabolition générale de la féodalité juste au point où l'avaient conduite les Inconvénients des droits féodaux.

Un exposé complet des moyens proposés par TÉconomie politique pour régénérer méthodiquement la vieille monarchie française s'imprimait à Bâle, en 1779, sous la direction de Le Trosne. Ce très important ouvrage (i) contenait une Dissertation sur la féodalité^ réfutant les raisons de droit opposées à sa suppression, exposant les difficultés de l'opération, démontrant qu'en raison de la réciprocité des devoirs (non remplis) avec les droits (mal perçus) on ne risquerait rien à supprimer les uns et les autres d'un seul coup, avec indemnité aux seigneurs ; prouvant enfin que les seigneurs, hormis le roi en ses domaines, ne sauraient que gagner à la perte d'une « propriété fictive » la consolidation productive d'une propriété réelle.

En s'engageant résolument dans la voie indiquée par Le Trosne, en réalisant le plan de Turgot, Necker eût écarté l'une des causes qui firent éclater la Révolution française et la rendirent violemment sociale. Son commencement de réforme sur la mainmorte du domaine royal, très réduite depuis longtemps, ne pouvait être qu'une occasion fugitive de gagner un instant de

(1) De VAdminUtration provinciale et de la réforme de V impôt (in- 40 de 551 pages, plus an supplément de 24 pages).

popularité et une satisfaction sans conséquence à Fopinion publique surexcitée.

VÉdit du roiy enregistré au Parlement le iO août <779, est visiblement inspiré par le dernier Mémoire de Voltaire, que Favocat Ghristin a déposé au Conseil.

Mettant, dit Louis XVI dans le préambule de FÉdit, » mettant notre principale gloire à commander une na- » tion libre et généreuse, nous n'avons pu voir sans » peine les restes de servitude qui subsistent dans plu- » sieurs de nos provinces ; npus avons été affecté, en » considérant qu'un grand nombre de nos sujets, ser- » vilement encore attachés à la glèbe, sont regardés » comme en faisant partie et confondus pour ainsi dire » avec elle ; que, privés de la liberté de leur personne » et des prérogatives de la propriété, ils sont mis eux- » mêmes au nombre des propriétés féodales;... que » des dispositions pareilles ne sont propres qu'à rendre » Findustrie languissante et à priver la société de cette » énergie dans le travail que la propriété la plus libre » est seule capable d'inspirer. Justement touché de ces » considérations, nous eussions voulu abolir sans dis- » tinction ces vestiges d'une féodalité rigoureuse ; mais » nos finances ne nous permettent pas de racheter ce » droit des mains des seigneurs, et, retenu par les » égards que nous aurons dans tous les temps pour les » lois de la propriété que nous considérons comme le » plus sûr fondement de l'ordre et de la justice, nous » avons vu avec satisfaction qu'en respectant ces prin-

» cîpes, nous pourrions cependant effectuer une partie » du bien que nous avions en vue, en abolissant le droit » de servitude, non seulement dans tous les domaines » en nos mains, mais encore dans tous ceux eogagés » par Nous et les rois nos prédécesseurs.,.

» Si les principes que nous avons développés nous » empêchent d'abolir sans distinction le droit de ser- » vitude, nous avons vu qu'il était un excès dans l'exer- ^ cice de ce droit, que nous ne pouvions différer d'ar- 3 rêter et de prévenir ; Nous voulons parler du Droit de » suite sur les serfs et mainmortables, droit en vertu » duquel les seigneurs des fiefs ont quelquefois pour- » suivi, dans les terres franches de notre royaume, et » jusque dans notre capitale, les biens et les acquêts » de citoyens éloignés, depuis un grand nombre d'an- » nées, du lieu de leur glèbe et de leur servitude ; droit » excessif que les tribunaux ont hésité d'accueillir et » que les princiyei de lajus'.ice sociale ne nous permet- » tent plus de laisser subsister. . .

» Nous verrons avec satisfaction que Notre exemple «et cet amour de r humanité si particulier à la nation » française amènent, sous notre règne, l'abolition gé- » nérale de ces droits de mainmorte et de servitude, et » que nous serons ainsi témoin de l'entier affranchis- » sèment de nos sujets qui, dans quelque état que la » Providence les ait fait naître, occupent notre soUici- » tude et ont des d7*oils égaux à notre protection et à » notre bienfaisance. »

L*article dernier de l'Édit confine la servitude seigneuriale dans les terres mêmes qui en resteront infectées et il soustrait aux conséquences de la mainmorte, n'importe comment contractée, tout individu établi dans le reste de la France. En voici les termes :

« Nous ordonnons que le droit de suite sur les main- » mortables demeure éteint et supprimé dans tout » notre Royaume, dès que le serf mainmortable aura M acquis un véritable domicile dans un lieu franc ; vou- » Ions qu'alors il devienne franc au regard de sa per- » sonne, de ses meubles et même de ses immeubles qui 9 ne seraient pas mainmortables par leur situation et » par titres particuliers. »

Un autre article, le sixième, facilite les afiFranchissements volontaires en supprimant les formalités féodales et les droits fiscaux qui jusqu'alors les entravaient :

« Les seigneurs, même les ecclésiastiques et les corps 9 et communautés qui, à notre exemple, se porteraient » à affranchir de ladite condition servile et mainmor- » table telles personnes et tels biens de leurs terres et » seigneuries qu'ils jugeront à propos, seront dispen- > ses d'obtenir de nous aucune autorisation particu- » lière, et de faire homologuer les actes d'affranchisse- » ment en nos Cours des comptes ou ailleurs, ou de » nous payer aucune taxe ni indemnité à cause de » Tabrégement ou diminution que lesdits affranchisse - » ments paraîtront opérer dans les fiefs tenus de Nous;

74 l'ÉGLISK

» desquelles taxe et indemnité Nous faisons pleine et » entière remise. »

La condition pécuniaire de raffranchissement sur le domaine royal, car là même il n*est pas gratuit, est ainsi déterminée par Tarticle iv :

« Les héritages mainmortables situés dans nos terres » et seigneuries, ou dans nos domaines engagés et pos- » sédés par des personnes franches ou mainmortablt^s, » lesquels héritages deviendront libres en vertu des ar- » ticles précédents seront, à compter de la même épo- » que, chargés envers nous et notre domaine, d'un sol » de cens par arpent seulement ; ledit cens emportant » les revenus, conformément à la coutume de leur situan tion. »

Cet Édit d'août 1779 obtint, comme on dirait aujourd'hui, un très beau succès de presse. Tous les publicistes de Paris chantèrent les louanges du ministre et du roi libérateurs. Seulement les seigneurs ne s'empressèrent pas de répondre à l'invitation royale.

Pas plus que Tocqueville et M. Taine nous n'avons trouvé de documents permettant d'apprécier combien de mainmortables profitèrent de l'Édit. A peine découvrons-nous (1) les noms de quatre seigneurs laïques de Franche-Comté, possédant des serfs hors de la montagne, le prince de Beaufremont, les présidents de Vezet,

(1) P. 259 da Cri de la raison de l'abbé Clerget, qae nous analysons dans la seconde partie de cette étude.

de ChamoUes, de Ghaîllot, et Tunique exemple clérical d'un affranchissement par une petite communauté de missionnaires dépendante de Fabbaye des bernardins réformés de Notre-Dame de Beaupré-sur-Meurthe, dans le diocèse de Toul. Le Parlement de Besançon délibéra des remontrances contre TÉdit et, durant dix ans, persista à ne pas l'enregistrer. S'il y eut, en dehors du domaine royal, quelques affranchissements par rachat, pour sûr, il ne s'en produisit aucun au Mont-Jura. Le seigneur-évèque de Saint-Claude, sollicité plusieurs fois par Necker, continua à se retrancher derrière l'opposition de son noble Chapitre.

Sauf la très minime exception de Beaupré, l'Église tint obstinément à garder des serfs jusqu'en 1789; pour les lui arracher il fallut la Révolution française.

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