DÉNONCIATIONS CONTRE LES SEIGNEURS ET LEURS AGENTS
(Extraites des cabicrs primitifs des paysans.)
A. — Contre un seigneur laïque.
Annexé aux cahiers réduits de Guienne (B III 172, f»* 308- Î82), le cahier primitif du bourg de Salles-en-Buch énumère les fléaux dont la paroisse est écrasée : insuffisance des récoltes des années précédant H 8 9, inondations et gelées. Il décrit la mauvaise qualité du sol : rien que du sable mouvant, près TOcéan, à côté de la côte de Buch. .
Cependant, — y lisons-nous, — « loin d'être touché de commisération, le seigneur du lieu, le sieur de Pichard, n'a pas laissé d'expédient qu'il n'ait tenté et mis en œuvre pour rendre ladite paroisse de plus en plus malheureuse. . . Son agent, le féodiste Gratiollet. . . a tracassé et tracasse la veuve et l'orphelin et tout le public. . . La paroisse est vexée et pillée par cet abominable rapineur comme dans un bois . »
Suit rénumération de ce qui est exigé du cultivateur :
Pour remplacement d'une cabane destinée au bétail, un boisseau de blé ;
Pour un essai de défrichement, un picotin de blé par journée, petite mesure ;
Le dixième de la paille et un charroi à Bordeaux, à dix lieues, qui ne vaut pas moins de 4 5 livres ;
Une corvée annuelle aux bœufs, ou à bras si l'on n'a pas de bœufs ;
Le solde en argent de ce qu'on doit en volaille, estiman les poules à 3 livres la paire et les chapons à 4 livre.s, dans les temps où cela vaut de 20 à 30 sols ;
De plus, le seigneur afferme le bateau sur lequel on passe la rivière d'Eyre.
Au moment même où ses vassaux étaient appelés à exprimer leurs doléances, février '789, « le sieur de Pichard envoyait une troupe de satellites du grand prévôt les désarmer dans leurs maisons et les contraindre un chacun à dix livres d'amende sous peine d'emprisonnement . »
De quoi les habitants se plaignent au roi : — « Sa Majesté saura que le sieur de Pichard dit qu'il est un pot de fer et qu'un de terre ne doit pas lutter contre lui, et qu'il les fera punir dans les cachots, et qu'il est juge et magistrat de tous les ressorts, et qu'il les jugera comme il lui idaira. . »
B, — Contre un moine seigneur-
Nous avons cité, p. <43 et *6B, très brièvement les récriminations de la communauté de Flavigny en Lorraine. Nous ne saurions donner ici in extenso les deux mémoires, annexés au cahier de Nancy (B III 93) contre les seigneurs bénédictins. Nous en reproduisons au moins les parties principales.
4* Fin dês dolêwices expédiées en mars 1789
Si les habitants de Flavigny n'obtleancint pas, cootre toute attente, l'entière remise des droits seigneuriaux dont ils se plaignent, ils ont du moins la satisfaction d'espérer que les religieux bénédictins montreront enfin les titres qui les fondent. On y verra qu'en ICO^J, le village n'était composé que de quatorze habitants, chacun desquels payait aux anciens seigneurs les r« nies et redevances énoncées à raison des terrains qui leur avaient été abandonnés. Mais, depuis les changements arrivés dans la féodalité le nombre des habitants s'est accru ; des particuliers ont acquis des terrains à prix d'argent, lesquels ne devant rien aux seigneurs, demeulent francs et quittes de toutes charges, par conséquent, en poussant les choses à l'ëxtrème, le gros de la communauté actuelle ne devrait être chargé que de l'imposition des quatorze manants héréditaires. — Les seigneurs religieux ont si bien senti le peu de consistance qu'avaient ces droits onéreux, et que tôt ou tard ils en seraient privés, qu'ils ont plusieurs fois voulu en transiger avec leurs vassaux par la propriété et la quantité des 300 arpents de bois communaux ; il e.-t facile de juger de l'exorbitance de ces redevances par l'indemnité demandée. . .
» ... En vain tous les ans, lors de la tenue des plaids annuels s'est-on efforcé de réclamer la justice, protectrice des droits et privilèges de tous les citoyens; les juges, gardes faméliques des seigneurs, ont de tout temps eu l'adresse de fermer la bouche des représentants par la terreur de j'amende ou de la prison.
» Presque toutes les usurpations et privations énoncées au
présent cahier proviennent des anciens officiers de la communauté lesquels, étant ceux des seigneurs, soit par faiblesse ou par respect humain, ou intéressés, ont sacrifié les intérêts de leurs concitoyens. ..
» Telle est la situation actuelle d'une partie des sujets du meilleur des rois. . . Jusqu'à ce moment leurs gémissements étouffés par la crainte n'ont pu passer le toit de leurs chaumières;retenus d'un côté par l'impossibilité où les plongeait leur •misère et, de l'autre, par la certitude d'une ruine assurée, ils ont dévoré en silence les maux qui les accablaient. Mais enfin, ils peuvent parler ; l'équité, la bonté du monarque chéri de la nation les rassurent contre les menaces qu'on leur a faites de tout temps de les écraser par des procès, s'ils avaient l'audace de se plaindre ; événement qu'ils ont prouvé puisqu'ils payent encore annuellement le capital de 400 livres d'or, restant des frais d'un procès contre leurs religieux seigneurs, qui se montaient à 8.000 1., procès d'autant plus malheureusement et singulièrement perdu que, dans Tinstant où le parlement faisait droit sur les prétentions du seigneur, le bailliage condamnait au banissement un particulier, frère du greffier d'alors, pour avoir enlevé dans le nombre des titres de la communauté celui qui fondait la défense des habitants. Raison qui leur fait demander des officiers autres que ceux de leurs seigneurs. »
f Gonclusion du deuxième mémoire adressé au directeur général des Finances, en juin 4789.
c Votre Grandeur aura peine à croire, sans doute, qu'une portion de sigets de Sa Majesté soit l'objet de Vanimositéet ûe la vengeanêe des moines bénédictins , leurs seigneurs, pour avoir osé obéir aux ordres du meilleur des rois, en déposant dans son sein paternel l'oppression et les surcharges sous lesquel-
les ils gémissent ; cependant, Monseigneur, depuis que les habitants de Flavigny, en Lorraine, ont trayaillé à la rédaction de leur cahier de doléances, ils ont été étonnés que, sans respect pour Tautorité suprême, ces mêmes bénédictins aient, inhumainement et sans égard à la cherté des vivres, fait exécuter ceux de leurs vassaux en retard à défaut de payer les redevances seigneuriales, dans la vue sans doute de les intimider et les empêcher de se plaindre; mais, certains de la protection royale, ils ont tout bravé. Ce n'était cependant pas assez faire, la crainte du passé les engage à ne rien négliger; ils savent par expérience ce dont leurs religieux seigneurs sont capables, pour écarter la connaissance de leur conduite tyrannique envers eux, rien ne sera oublié de leur part, ils affectent déjà de beaucoup vanter leur bienfaisance qui, dans la réalité, consiste en très peu de chose. 11 existe d'ailleurs un fond considérable destiné aux aumônes, et dont ils ont l'administration ; il s'en faut cependant beaucoup que les revenus so'ent absorbés en charités. Les habitants infortunés de Flavigny ppur éviter des pièges que leurs seigneurs leur ont tendus de tout temps et se procurer la certitude d'être écoutés et entendus, sont conseillés d'adresser à Votre Grandeur, ange tutélaire de la France et protecteur des malheureux, un extrait de leurs doléances contenant uniquement leur réclamation contre les usurpations et la dureté de leurs religieux seigneurs. Daignez, Monseigneur, prendre des infortunés sous votre protection, et leur permettre de se dire les respectueux admirateurs de vos vertus» »