‹ L'Église et les origines de la RenaissanceChapitre 102 sur 153 · Voigt, II, 193 et · texte numérisé non relu

Voigt, II, 193 et

leur; mais il lui semble qu'ils étaient indifférents à Nicolas V, parce qu'il suivait avec plus d'attention les traductions qu'il demandait à ses littérateurs à gages ^. C'est un injuste procès de tendance; il est facile de constater au contraire que la renommée de l'Université ne fit que s'accroître sous ce pontificat.

La langue latine y était enseignée par Enoch d'Ascoli. S'il est vrai, comme le fait remarquer Voigt, que ses leçons durent être intermittentes, en raison de ses missions, il est juste aussi de remarquer que le même enseignement fut donné régulièrement par un humaniste d'une plus grande valeur, Laurent Valla. Dans sa carrière déjà longue et agitée, Valla avait beaucoup professé ; jeune encore, il avait enseigné l'éloquence et la langue latine à Pavie puis à Naples, où il avait été du nombre de ceux qui avaient commenté à Alphonse plusieurs chefs-d'œuvre de la littérature latine, en particulier les Décades de Tite-Live ; cela ne l'avait pas empêché d'ailleurs d'ouvrir une école publique pour la jeunesse napolitaine. Venu à Rome, à l'avènement de Nicolas V, il enseigna, en dehors de l'Université, la littérature latine. C'est à ces leçons, sans doute privées, qu'il faisait allusion quand il racontait, dans sa quatrième réplique à Pogge, qu'il commença ses cours à l'insu de Nicolas V, qui aurait voulu le voir se consacrer tout entier à la traduction de Thucydide ^. Quand ce travail fut terminé, en 1452, le pape lui donna une chaire à la Sapience, oubliant tous les griefs légitimes que l'Église avait contre lui, et fermant les oreilles aux attaques répétées de Pogge.

\. Voigt, H, 200 et 202.

2. Voigt (ii, 89) a cru qu'il s'agissait de son enseignement à runiversité et il en a pris prétexte pour dire que Nicolas V se désintéressait de l'enseignement public.

L'enseignement de Valla eut un certain retentisseï ment; nous en avons pour preuves deux polémiques

I; qu'il souleva. La première éclata, dès les premières

;• leçons, entre Valla et Georges de Trébizonde, pro-

fesseur lui aussi d'éloquence et de littérature ancienne. . Il s'agissait de mérites comparés des ouvrages de

rhétorique de Cicéron et de Quintilien, Valla célébrant ces derniers, Georges les premiers. Violent ^ comme toute discussion entre érudits de la Renais-

sance, ce débat se termina au détriment de Georges qui dut quitter sa chaire. Une autre leçon de Valla le mit plus tard aux prises avec un jurisconsulte de \ Bologne, Benoît Morand; le point en litige était de

savoir si Lucius et Aruns étaient les neveux ou les fils de Tarquin l'Ancien. Sur cette question d'un intérêt, bien faible, les deux adversaires lancèrent les uns contre les autres des pamphlets de la dernière I violence *. Valla avait coutume d'inaugurer chaque

année ses cours par une grande leçon d'ouverture. Tiraboschi a vu à la bibliothèque Viani de Venise celle qui fut prononcée en 1455, « in principio sui siudii^ ».

Les lettres étaient encore enseignées par Pier Oddone de Montopoli. C'était un orateur et un poète distingué. Ses qualités de professeur ne durent pas être médiocres, puisque l'un de ses élèves fut Pomponius Letus.

Avec sa prédilection si marquée pour l'helléiiisme, Nicolas V devait tenir à lui donner une place d'honneur

i. Tiraboschi, VI, II, p. 3d0-353.

2. Cette expression a beaucoup embarrassé Tiraboschi parce qu'il croyait qu'elle désignait l'inauguration de l'enseignement, qui eut lieu -en effet avant 1153. Elle s'explique au contraire fort bien, si l'on n'y voit que l'inauguration d'un cours annuel.

à l'Université romaine. Il chargea Théodore Gaza d'y enseigner la langue et la philosophie grecque. Né dans les premières années du XV® siècle à Salonique, Gaza quitta sa patrie en 1430, lorsqu'elle fut tombée au pouvoir des Turcs. Il chercha tout d'abord à apprendre le latin qu'il ignorait entièrement, et suivit pendant trois ans les cours que le célèbre Victorin de Feltre faisait à Mantoue. Il profita à merveille de ces leçons et fut bientôt aussi versé dans la connaissance du latin que dans celle du grec. Il le prouva dans la suite par les traductions qu'il entreprit. Sorti des écoles de Victorin, il devint maître à son tour à Sienne et à Ferrare. Dans cette dernière ville, il jouit de la faveur du duc Lionel qui le nomma recteur de l'Université reconstituée. Théodore Gaza y enseignait depuis dix ans (1441- 1450) lorsqu'il fut désigné à l'attention de Nicolas V par celui qui était déjà, au Vatican, le protecteur attitré des Grecs, le cardinal Bessarion^ Nommé, en 1451, professeur à la Sapience, il contribua plus que personne à y répandre la connaissance du grec, et fut aussi, avec son rival Georges de Trébizonde, l'un des initiateurs de l'hellénisme à Rome. Il enseigna plus particulièrement la philosophie : il était disciple d'Aristote, comme les scolastiques ; mais à la différence des philosophes du Moyen Age, qui le plus souvent ne connaissaient Aristote que par ses commentateurs ou ses traducteurs, latins ou arabes. Gaza devait à son origine et à sa science de pouvoir le lire et le faire lire dans le texte original. Il enseignait donc et remettait en honneur la philosophie aristotélicienne.

1. C'est par erreur que dans la Grande Encyclopédie (art. Gaza) M. Victor Brochard ne fait venir Gaza à Rome qu'en 1455. Dès 1451, Nicolas V SQ servait de lui, le 11 octobre, pour écrire en grec à l'empereur Constantin XII.

Georges de Trébizonde, Valla, Théodore Gaza, certes voilà des noms illustres dont la réunion suffît à nous montrer l'importance qu'avaient, à la Sapience, les études latines et grecques, littéraires et philosophiques.

Les deux autres universités de l'État pontifical, celles de Pérouse et de Bologne, suivirent l'exemple que leur donnait celle de Rome. Rétablie et confirmée dans ses anciens privilèges par Nicolas V, l'Université de Pérouse fit appel à l'un des plus illustres Grecs qui fussent venus chercher un asile dans l'Italie du XV® siècle, Démétrius Chalcondyle. Né à Athènes, les désastres de sa patrie l'avaient fait émigrer; en 1447, il était à Rome. Ce fut apparemment Bessarion qui le désigna au choix des Pérugins, vers 1450. Voici en effet ce qu'écrivait, cette année-là , à un de ses amis, Jean- Antoine Campano, alors étudiant à Pérouse : « Nous possédons ici, à l'Académie récemment reconstituée, un Grec arrivé depuis peu ; je t'écrirais à quel point il est versé dans les littératures latine et grecque, combien il est en même temps homme sage et distingué, si tu ne devais bientôt l'apprendre de beaucoup d'autres. Il a commencé ses leçons; je l'écoute avec un incroyable plaisir, parce qu'il est Grec et Athénien et même parce qu'il s'appelle Démétrius. Il me semble qu'il personnifie en lui les manières élégantes des anciens Grecs ^ » Pendant plus de dix ans, Chalcondyle professa à Pérouse, faisant de cette université rajeunie un nouveau centre d'hellénisme en Italie.

Sous l'action de Bessarion, qui eut la légation des Romagnes pendant le pontificat de Nicolas V, luniversité de Bologne se laissa pénétrer par l'action de la Renaissance et la répandit à son tour. Les savants

i, TlIlABOSCIII, VI, II, p. 144.

tels que Guarino de Vérone, Aurispa, Filelfe qui y avaient professé sous Martin V, avaient été dispersés par la révolte de 1428. Reconstituée le 24 octobre 1430, elle n'avait pas repris sa splendeur passée. Cependant, dès Tavènement d'Eugène IV, elle donnait à son enseignement des méthodes nouvelles et plus scientifiques. En 1440, la première dissection y était faite, au cours d'anatomie. Aussitôt après son arrivée, Bessarion reconstruisit les bâtiments. Il appela en même temps un professeur chez lequel étaient grandement développés le goût et la connaissance de l'antiquité ainsi que toutes les autres aspirations de la Renaissance, son secrétaire Nicolas Perotti, qui y professa de 1450 à 1458.

Né en 1420 à Sassoferrato, Perotti * était alors au début de sa brillante carrière littéraire. Bessarion, qui l'avait pris sous sa protection, l'avait emmené avec lui à Bologne et l'avait fait son homme de confiance, lui abandonnant la gestion de ses affaires. En même temps qu'il administrait ainsi les finances et la bibliothèque du légat apostolique, Perotti faisait un cours à l'Université. Qu'y enseignait-il? On peut le conjecturer d'après les écrits qu'il composa pendant cette période de sa vie. Il était professeur d'éloquence. Élève de Victorin de Feltre et de Guarino de Vérone, il excellait à faire ces grands discours d'apparat dans lesquels les hommes de la Renaissance étalaient leurs connaissances de toute sorte, et montraient leur habileté dans la langue latine. Il en composa plusieurs pendant son séjour à Bologne. Ce fut lui qui fut chargé de saluer, au nom de la cité, l'empeiçeur Frédéric III, lorsqu'il traversa ^ette ville en allant à Rome recevoir la couronne im-

i. Sur Perotti, voir sa Vie par Vespasiano.

périale (1452). Perolli était poète et, en même temps, il faisait la théorie de son art. En 1453, il publia une métrique latine qu'il dédia au pape. Enfin, il était aussi versé dans la connaissance du grec que dans celle du latin. Il compta parjni ses disciples, à Bologne, celui jde tous les humanistes du XV® siècle qui eut au plus haut degré l'âme grecque, Marsile Ficin. Ce lettré, ce philosophe qui devait être l'oracle si respecté de l'Académie platonicienne de Florence, puisa aux leçons de Perotti le goût du grec et de la philosophie.

Non content de traiter les humanistes avec faveur, de mettre à leur disposition sa bibliothèque et de les appeler dans ses universités, Nicolas V voulut activer et diriger vers une entreprisi? commune, leur travail. Il conçut un grand plan littéraire dont la réalisation devait marcher de pair avec son vaste projet artistique. Pour mettre à la portée de tous la littérature grecque que son goût délicat estimait plus que la latine, il voulait éditer et faire traduire en latin par des maîtres de l'humanisme les chefs-d'œuvre de la Grèce antique. Ecrites dans un latin pur et en un style élégant, ces traductions, par leur charme, devaient faire aimer la civilisation hellénique et engager les lettrés à entrer en contact plus intime avec elle. Pour cette grande entreprise collective, Nicolas V fît appel à tous les humanistes en renom en Italie, à ceux qui venaient auprès des princes étrangers comme à ceux qui s'étaient fixés à sa cour. Il assigna à chacun sa tâché, selon les études qu'il avait déjà entreprises ou les qualités propres à son style latin. Pour obtenir une traduction, il mit parfois en œuvre toute son activité diplomatique, sans oublier d'ouvrir largement sa bourse. Il ne tenait compte pour cela que du mérite littéraire des auteurs ; peu lui importait qu'ils

eussent déjà profané leur talent dans des écrits obscènes ou immoraux ou qu'ils l'eussent auparavant vendu aux ennemis de l'Église. Chrétiens aux mœurs graves et austères, libres-penseurs ennemis plus ou moins déclarés de cette foi qu'ils cherchaient à remplacer par la philosophie antique, jouisseurs effrénés, « pour* ceaux du troupeau d'Épicure », accusés parfois, et non sans raison, de ces vices grossiers dont l'élégance attique s'est si souvent souillée, tous furent également conviés par ce pape à cette apothéose de l'hellénisme.

Avant Nicolas V, l'on n'avait eu que des traductions partielles d'Homère. Léonard Arétin avait mis en prose les discours d'Ulysse, de^hénix et d'Achille que contient le 9® livre de l'Iliade; à la demande du roi de Castille, Jean II (1440), Decembrio avait traduit cinq ou six livres de ce poème, et Valla seize, d'une manière trop libre. Dans son désir de coordonner des efforts jusqu'alors isolés et partiels, Nicolas V voulut provoquer une traduction en hexamètres latins de toute l'œuvre homérique. Il jeta les yeux sur Charles Marsuppini dont il avait apprécié le talent pendant ses séjours à Florence. Elève de Jean de Ravenne et peut-être de Manuel Chrysoloras^ Marsuppini n'avait pas tardé à devenir lui-même l'un des maîtres des langues anciennes ; à Florence, il fut le rival heureux de Filelfe et l'un des professeurs les plus suivis de l'Université. Les riches Florentins et, bientôt après, les princes de l'Italie admirent dans leur intimité ce lettré qui s'exprimait avec autant de facilité en grec qu'en latin, et maniait avec la même habileté les vers

i. Rapuaelde Volterrr Taffirme dans ses Commentaires, XXI.Tirabos« cui, VI, II, p. 374, oppose à cette affirmation des difficultés chronologiques.

et la prose *. Favori de Niccolo Niccoli, de Cosme et de Laurent de Médicis, il reçut du pape Eugène IV le titre de secrétaire apostolique et fut admis par le duc de Milan, François Sforza, au nombre de ses familiers. Les Florentins montrèrent dans deux occasions solennelles le cas qu'ils faisaient de ses talents : en 1444, à la mort de Léonard TArétin, ils lui donnèrent la charge aussi honorable que lucrative de secrétaire de la République, et lorsque, neuf ans plus tard, sa vie se termina d'une manière prématurée, ils déposèrent sur son corps la couronne des poètes. Dans la biographie qu'il lui a consacrée, Vespasiano fait ainsi son éloge : « C'était un homme très modeste et mesuré, quelque peu mélancolique et pensif, parlant peu ; il n'y avait rien de déréglé dans sa vie et ses conversations. Il lui répugnait de tenir des propos déshonnêtes ou même de les entendre. » Un autre de ses contemporains, Niccolo Ridolfî, complète cette physionomie d'un trait qui a son importance, en terminant par ces mots le récit de ses funérailles : « Qu'il reçoive aussi des honneurs dans le ciel, s'il les a mérités. On n'ose guère l'espérer ; car il est mort sans confession et sans viatique, comme un mauvais chrétien ! » C'était sans doute un homme délicat, mais la littérature semble avoir oblitéré en son âme le sens religieux.

Nicolas V ne voulut se rappeler que les succès que Marsuppini avait obtenus dans sa chaire de professeur et l'habileté avec laquelle il avait traduit en hexamètres latins la Batrachomyomachie et il mit tout en œuvre pour lui faire entreprendre la traduction d'Homère. Marsuppini répondit avec empressement à cette

1. Ces renseignements sont empruntés à la Vie de Marsuppini, par Vespasiako.

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