‹ L'Église et les origines de la RenaissanceChapitre 103 sur 153 · TiRABoscra, ibid., p · texte numérisé non relu

TiRABoscra, ibid., p

offre. Dès 1452, il envoyait au pape comme prémices do son œuvre le premier chant et les discours du neuvième; il y joignait une longue dédicace en vers des plus flatteuses ^ Nicolas V montra pour cet envoi un réel enthousiasme; le 24 octobre 1452, il en exprima toute sa satisfaction à l'auteur par un bref dans lequel il louait chez le traducteur la douceur des vers, la sincérité de l'interprétation, l'élégance du style. Mis ainsi en goût, il voulait voir le plus tôt possible l'achèvement d'une pareille œuvre et demandait à Marsuppini de s'y consacrer tout entier, en abandonnant toute autre occupation ; et, pour cela, de venir, avec la permission de la République florentine, résider au Vatican. Il lui faisait entrevoir le traitement le plus honorable. Il écrivait^ en même temps aux prieurs des arts et au gonfalonier de Florence pour solliciter de leur déférence pour le Saint-Siège et de leur amour des lettres le congé qui devait permettre à leur secrétaire de terminer une si belle entreprise. La mort deMarsuppini, qui survint inopinément au mois de mars suivant, vint arrêter ces négociations et ces projets.

Nicolas V ne se découragea pas ; après une tentative qui n'eut pas de suite auprès d'un jeune poète romain d'une renommée d'ailleurs médiocre, Orazio, il s'adressa, pour Iql continuation de la traduction d'Homère, à l'ennemi acharné de Marsuppini, François Filelfe. Nous avons déjà plusieurs fois rencontré le nom de cet humaniste; dans sa longue carrière littéraire, protégé le plus souvent par l'Eglise, il a exercé sur la Renaissance une grande influence. Sa personnalité encombrante comme aussi les nombreuses œuvres sorties de

i. Giorn. storic, délia lelt. ital., XVI, âl7.

2. Ces brefs ont été publies par M. Bartoli dans son édition des Vies de Yespasiano, p. 4li.

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sa plume féconde le distinguent entre les lettrés italiens du XV® siècle. Non moins que Pogge et Alberti, c'est un type bien vivant de l'humanisme et en cette qualité, sa physionomie mérite de nous arrêter.

Avant d'être recherché par Nicolas V, il l'avait été par le pieux cardinal Albergati, qui l'avait admis dans sa familiarité, et par Eugène IV. Et cependant que de bruits fâcheux circulaient sur sa vie et ses mœurs ! Dès sa jeunesse, il était chassé, pour cause d'immoralité, de l'Université de Padoue où il étudiait les lettres; chargé à dix-neuf ans de l'éducation de jeunes patriciens vénitiens, il les corrompait; envoyé en ambassade à Constantinople auprès de l'empereur Jean Paléologue, il captait la confiance de Chrysoloras, volait sa fortune et subornait sa fille. A Florence, où il vint s'établir après avoir quitté Bologne, il fit preuve de la susceptibilité la plus vive et du caractère le plus violent ; il suffit que Charles Marsuppini lui disputât la faveur du public florentin pour qu'il lui vouât une haine implacable, le poursuivant de ses sarcasmes, de ses imputations calomnieuses et de^es pamphlets. On raconta même qu'il avait soudoyé contre son rival et les Médicis qui le protégeaient, le bras d'un sicaire, poussant la jalousie jusqu'à l'assassinat. N'oublions pas que, lancées contre lui par des ennemis irréconciliables et sans scrupules, ces accusations ne sont pas absolument prouvées; mais ce qui est certain, parce que nous le tenons de deux hommes au caractère sérieux et en général bienveillant, Vespasiano et Ambroise Traversari, c'est qu'à Florence, Filelfe fit preuve d'une vanité insupportable et d'une avidité sans bornes ; c'est qu'appelé dans cette ville par la faveur de Niccoli, il le trahit odieusement non seulement en rompant cette amitié, quand elle lui sembla inutile, mais encore

en lançant contre son ancien protecteur les pamphlets les plus injurieux. Ce qui est encore certain parce que les poésies de Filelfe en témoignent elles-mêmes, c'est qu'il poursuivit Cosme de Médicis de ses injures et de ses calomnies, Taccusant ouvertement d'avoir armé des assassins contre lui et de lui avoir préparé du poison. Après avoir quelque temps enseigné à Sienne, il fut engagé, en 1439, par les Bolonais pour enseigner dans leur université, avec un traitement annuel de 450 ducats. Mais au bout de trois mois, il rompit par une fuite déloyale à Plaisance le contrat qu'il venait de signer. Il passa alors au service de Visconti, duc de Milan. En même temps qu'il enseignait l'éloquence à Pavie, il écrivait un recueil de cent satires de cent vers chacune. Beaucoup d'entre elles sont des pièces diffamatoires contre ses ennemis ou contre ceux qui n'avaient pas répondu selon son gré à ses incessantes demandes d'argent, l'art des vers n'étant plus pour lui qu'un moyen de chantage. Beaucoup d'autres sont immorales et obscènes et d'autant plus révoltantes qu'elles proviennent d'un homme de cinquante ans, marié pour la troisième fois, père d'une nombreuse famille et qui avait eu un moment la velléité d'entrer dans le clergé pour y faire carrière. Les événements qui se succédèrent à Milan après la mort de Philippe-Marie Visconti, fournirent à Filelfe l'occasion de palinodies. Il se distingua tout d'abord parmi ceux qui, comme Pier-Candido Decembrio, voulaient mettre à profit l'extinction des Visconti pour rétablir la République ; mais son enthousiasme ne survécut pas aux premiers succès de François Sforza. Lorsque, vainqueur des Vénitiens, ce condottiere éleva ses prétentions sur le trône ducal, Filelfe abandonna les républicains et sut si bien faire oublier son passage parmi eux qu'à l'entrée de Sforza à Milan, ce fut lui-

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même qui lui adressa, en un discours de bienvenue, rhommage de la cité. Il reçut d'ailleurs de son nouveau maître de fortes pensions qui lui inspirèrent un poème épique, la Sfortiade. Réunis, ces différents traits ne nous donnent pas une physionomie bien attachante.

Assurément, Filelfe possédait une connaissance approfondie des lettres grecques et latines ; il put écrire dix mille vers satiriques, des odes grecques formant un total de 2.400 vers, un poème épique; il répandit beaucoup de virulentes invectives et un plus grand nombre de lettres ; professeur distingué, il excellait à traduire et à expliquer les auteurs anciens. Mais ces mérites littéraires incontestables devaient-ils faire oublier la bassesse de son caractère et le dévergondage de sa vie? Nicolas V semble l'avoir cru, puisqu'il mit en œuvre toutes sortes de promesses pour attirer à sa cour un homme tel que Filelfe.

Nous avons vu plus haut comment il échoua une première fois dans cette entreprise. Ce qui avait ramené Filelfe auprès de François Sforza, ce n'était pas un sentiment de fidélité; jusqu'alors, il ne s'était fait aucun scrupule de passer d'un Mécène à un autre et le duc de Milan n'avait rien fait de particulier pour avoir un autre sort. C'était plutôt afin de faire monter, si l'on peut s'exprimer ainsi, les surenchères pontificales. Ce qui le prouve, c'est que, sachant les desseins qu'avait le pape sur lui, il lui envoya comme échantillon de son talent la traduction des Apophthegmes de Plutarque. Il y avait joint une dédicace des plus adulatrices. « Les hommes de mérite recourent à vous, lui disait-il; tout ce que signale l'esprit et l'éloquence afflue à vos pieds et vous, dans votre magnificence et votre générosité, vous n'en oubliez aucun. Vous les accueillez tous

avec bienveillance, vous êtes généreux envers tous ^ . » Nicolas V ne put résister davantage au désir d'attirer auprès de lui un lettré si flatteur ; par l'entremise du bibliothécaire du Vatican, Tortelli, il lui fît les plus séduisantes propositions. Si Filelfe voulait venir à Rome travailler à la traduction d'Homère, on lui garantirait, outre son traitement de secrétaire apostolique, qui se montait à six cents ducats, un riche domaine et une maison bien fournie ; l'œuvre terminée, il toucherait une somme de dix mille zecchini qui, par une précaution qui devait rassurer toute méfiance, serait déposée, dès le commencement de l'entreprise, chez un banquier ^. « Ces offres témoignaient chez le pape d'une passion maladive, » dit avec raison Voigt ; et l'on ne s'étonne pas que plus tard, les ennemis de Filelfe les aient révoquées en doute ^. On s'explique aussi que celui qui en était l'objet, se soit attribué une grande importance. Le 21 septembre 1454, il se faisait auprès du pape le protecteur de Tolentino, sa patrie, que persécutaient les gens de San Severino '. Dans ses rêves, il voyait passer le chapeau de cardinal pour le jour, où, veuf une troisième fois, il pourrait mettre à exécution les velléités qu'il avait manifestées à son second veuvage, d'entrer dans l'Église. La mort de Nicolas V, survenue quelques mois plus tard, renvoya à d'autres temps la traduction d'Homère et ajourna à jamais les ambitions ecclésiastiques de Filelfe.

Le pape avait un goût particulier pour la philosophie, et, parmi tous les philosophes grecs, pour Aristote. U avait la ferme intention de faire traduire l'ensemble de

i, Voigt, II, 97.

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