LEGRANDf Op, cit., p
Les florins du pape contribuaient dans une large part à allumer cette soif. « Chargé de plus d'enfants que de fortune, dit Yespasiano, il avait besoin de s'industrier beaucoup. » Après la mort de Nicolas Y, il continua sa traduction de Strabon et s'ingénia à trouver le riche protecteur qui, à défaut du pape disparu, la lui paierait généreusement. Il l'envoya à un gentilhomme vénitien Giacomo-Antonio Marcello, qui ne trompa point son attente. De la sorte, les sept derniers livres de Strabon eurent le privilège d'avoir deux traducteurs, Grégoire de Tifemum et Guarino.
de Philon le juif, par Grégoire le Tifernate, d'Hippocrate, par Rinucci, des Economiques de Xénophoti, par Lapo da Castiglionchio. 11 nous suffit d'avoir insisté sur celles qui furent les principales, soit par la célébrité du traducteur, soit par la beauté du texte traduit, soit par les incidents auxquels elles donnèrent lieu.
Au milieu de toutes ces préoccupations littéraires, Nicolas V ne perdit pas de vue sa qualité de chef de l'Église. 11 se rappela qu'elle possédait des œuvres littéraires, philosophiques et morales, inférieures peutêtre par la forme à celles de l'antiquité classique, mais de beaucoup supérieures par l'élévation des sentiments et de l'inspiration. Au milieu de ces traductions, il voulut faire une part au texte sacré du Nouveau Testament et aux écrits si longtemps négligés des Pères grecs.
De tous les humanistes qui méritèrent à la Florence du XV® siècle le surnom d'Athènes de l'Italie, l'un de ceux qui eurent la plus large culture fut sans contredit Giannozzo Manetti. Dès son adolescence, il s'était perfectionné dans la connaissance de sa langue maternelle ; il avait ensuite suivi les cours du couvent du Saint- Esprit, l'un de ces monastères savants qui furent, à Florence, des foyers si intenses de vie littéraire et artistique. Là, maître Vangelistade Pise enseignait les lettres et la philosophie ; Jérôme de Naples, la métaphysique. Manetti se mit ensuite à l'école d'Ambroise le Camaldule qui professait avec éclat le grec dans son couvent de Notre-Dame des Anges ; il profita si bien de ses leçons que ce fut pour lui un jeu de traduire couramment l'Éthique d'Aristote. Il avait dès lors la « culture humaine », qui distinguait les lettrés du XV® siècle. Cela ne lui suffit pas : il demanda à un Juif du nom de Manuel des leçons d'hébreu et s'y adonna avec une
telle passion qu'il y consacrait cinq heures par jour. Il imagina même de prendre chez lui des Grecs et un Juif afin de pouvoir causer avec eux dans leur langue. Habile hébraïsant, il fit des études philologiques sur la Bible, soutenant de savantes discussions avec des rabbins. Il était en outre doué du don de l'éloquence et il excellait à prononcer ces discours d'apparat, constellés de citations classiques, tels que les goûtaient les lettrés du temps. Sensibles aux choses de l'esprit, les Florentins relevèrent aux plus hautes dignités, le chargeant d'ambassades auprès des princes de l'Italie et des papes, le plaçant à la tête de leur université, lui donnant môme des commandements militaires. Lorsqu'il n'était encore que le dévoué serviteur d'Albergati^ Thomas de Sarzane, pendant ses séjours à Florence, s'était lié d'amitié avec Manetti; ils faisaient partie tous deux de ces réunions en plein air qui se tenaient sur la place publique, à l'angle du palais de la Seigneurie et dans ces doctes discussions, maître Thomas avait pu apprécier l'esprit et la science de Giannozzo.. Ce qui devait le plus les unir dans une mutuelle sympathie, c'est que l'un et l'autre enveloppaient dans un même amour les études sacrées et les études profanes, le respect de l'antiquité et le culte des traditions chrétiennes. Comme maître Thomas, Manetti avait une admiration toute particulière pour saint . Augustin ^ . a II avait coutume de dire qu'il savait par cœur trois livres à cause du fréquent usage qu'il en faisait : l'un était les Épîtres de Paul, l'autre la Cité de Dieu de saint Augustin, le troisième l'Éthique d'Aristote. » S'il était illustre philosophe, dit ailleurs de lui Vespa-
1. La plupart de ces renseignements sont tirés de la Vie de Manetti par Vespasiano.
siano, fort versé dans les sciences naturelles et moraies, il n'était pas moins théologien. A la différence d'un certain nombre d'humanistes, auxquels l'amour de l'antiquité avait fait mépriser le christianisme, « il était très pieux et parlait de notre religion avec un parfait respect. II avait coutume de dire que notre foi devrait plutôt se nommer certitude parce que tous les dogmes qu'elle comprend et qui ont été approuvés par l'Eglise, sont aussi vrais qu'un triangle est un triangle ». Aussi n'est-il pas étonnant que Thomas de Sarzane l'ait choisi dans la foule des lettrés pour faire de lui son meilleur ami, et que, devenu pape, il se soit efforcé de l'attirer auprès de lui. Les Florentins connaissaient cette amitié quand ils chargèrent Manetti de porter à Nicolas V les félicitations de leur république, à l'occasion de son avènement. Lorsque, en 1451, Giannozzo s'arrêta à Rome au retour de son ambassade à Naples, il reçut l'accueil le plus gracieux du pape qui lui donna des lettres de secrétaire apostolique honoraire. Enfin, de basses calomnies l'ayant forcé à quitter sa patrie, les avances réitérées de Nicolas V le décidèrent à venir se fixer à Rome (1453). 11 y retrouva sa dignité de secrétaire et reçut une pension de six cents florins. En réalité, la chancellerie pontificale ne devait guère l'occuper; il garda tous ses loisirs pour les travaux littéraires qui lui furent demandés.
Nicolas V fit appel à sa science d'hébraïsant et, sur son désir, Manetti commença une traduction complète de la Bible. En y travaillant, il avait sous les yeux les deux traductions des Septante et de saint Jérôme; mais, comme il la fit directement sur le texte, il nota soigneusement les divergences qui existaient entre ses interprétations et les leurs. Il publia son travail en trois colonnes dont la première donnait sa version.
la seconde celle des Septante, la troisième celle de la Vulgate. Ce fut dans le même esprit qu'il aborda le texte grec du Nouveau Testament, confrontant sans cesse son travail avec celui de saint Jérôme. Ces œuvres de Manetti dénotent un esprit critique développé, non seulement chez leur auteur, mais encore chez Nicolas V qui en était Tinspirateur. La Vulgate n'avait pas encore cette autorité presque indiscutable que le concile de Trente lui a conférée. Bien qu'elle en fît un usage officiel, l'Église supportait sans difficulté qu'on lui fît subir l'examen de la science. L'étude du texte sacré dans l'original et la critique biblique n'ont donc pas attendu, pour se produire, les docteurs protestants; il est plus vrai de dire que ce sont les négations téméraires de ces derniers qui, en inspirant aux catholiques une juste méfiance, ont limité, parfois à l'excès, les études d'exégèse.
Les Pères grecs furent aussi traduits : toujours avide de pensions, Georges de Trébizonde se chargea à lui seul des œuvres de saint Basile, saint Grégoire de Nysse, saint Cyrille et Eusèbe, et, en collaboration avec Jean Tortelli, de celles de saint Grégoire de Nazianze. De son côté, Théodore Gaza entreprit la traduction de quatre-vingts homélies de saint Jean Chrysostome.
Jusqu'alors latine, la Renaissance devenait grecque. Fécondée par les deux grandes civilisations de l'antiquité, elle allait s'épanouir en une magnifique floraison. Nicolas V le croyait et avec lui tous ceux qui saluaient en lui le père des lettres et des arts et gardèrent à sa mémoire un vrai culte, même après que la mort eût mis fin à ses générosités.
Cependant, examinée à la distance de plusieurs siècles, l'œuvre qu'il avait entreprise ne laisse pas de
soulever de graves critiques. Elle eut le sort du grand projet artistique : à la mort de Nicolas V de nombreux travaux épars représentaient le plan d' Alberti ; des murs dépassant à peine le sol de quelques coudées indiquaient le temple gigantesque qui devait remplacer la vénérable basilique de Saint-Pierre, et les pontificats suivants, en imaginant de nouveaux plans, traitèrent comme des ruines des constructions à peine ébauchées. Il en fut de même des traductions. Parfois, elles n'arrivèrent pas à la vie. Filelfe put à peine aborder Homère et Decembrio abandonna Appien à la mort du pape. Parfois aussi, dans son désir fiévreux d'aller vite, Nicolas V dut confier un même travail à la collaboration de plusieurs personnes, et ainsi, une même œuvre apparaissait avec une valeur inégale et en un style bigarré. Le plus grave défaut de ces travaux provenait souvent du manque de conscience de leurs auteurs. Ils y voyaient une entreprise en quelque sorte industrielle, destinée à leur assurer pensions et bénéfices, beaucoup plus qu'une œuvre chargée de mettre à la portée de tous les beautés de la littérature grecque.
Le plus impudent de ces manœuvres à gages fut Georges de Trébizonde; en huit ans, il traduisit à lui seul le traité des Animaux, la Rhétorique, les Problèmes et plusieurs autres œuvres d'Aristote, les douze livres des Lois de Platon, la Cyropédie deXénophon, un grand nombre d'homélies et de traités de saint Basile, saint Cyrille, saint Jean Chrysostome, saint Grégoire de Nysse, la Préparation évangélique d'Eusèbe et en collaboration, les œuvres de saint Grégoire de Nazianze et de Diodore de Sicile. Notons d'ailleurs que ces traductions ne l'empêchaient pas d'enseigner à l'Université jusqu'en 1450, ni d'écrire un assez grand nombre de commentaires et encore plus de polémiques.
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Une telle précipitation explique les erreurs que renferment ces traductions. Bessarion en releva beaucoup dans les Lois de Platon. La traduction du traité des Animaux fut si mal faite par Georges de Trébizonde que Théodore Gaza dut la recommencer. Valla ne fut guère plus consciencieux avec Thucydide : « Son travail, dit Voigt, présentait beaucoup d'inégalités et oscillait entre la fidélité et Télégance. » Pogge traita aussi avec quelque légèreté les auteurs anciens qui lui furent confiés : sa traduction de Diodore fut revisée par Georges de Trébizonde, sur Tordre de Nicolas V, et sa Cyropédie fut justement critiquée par Valla et refondue par Georges. La traduction de Polybe par Perotti eut les vicissitudes les plus bizarres. Elle obtint d'abord un tel succès qu'elle rejeta pour longtemps dans l'ombre l'original ; mais quand le texte grec eut été publié, vers 1530, par Vincent Opsopeus, on découvrit que l'œuvre de Perotti n'était qu'une belle infidèle. D'importants passages, des pages entières avaient été omises par le traducteur, qui cependant avait travaillé sur un manuscrit complet, et Isaac Casaubon, lorsqu'il fit, en 1609, son édition de Polybe, n'eut pas de peine à montrer que la traduction de Perotti était un recueil de contresens. Théodore Gaza fit preuve de plus de conscience. Bessarion et les hellénistes du XV® siècle tinrent en haute estime ses travaux ; au siècle suivant, Paul Jove déclarait qu'ils étaient une nouvelle richesse ajoutée à la langue latine et Jules-César Scaliger, malgré sa sévérité hargneuse, ne trouvait à y reprendre qu'un style parfois trop orné, ne convenant pas toujours à la gravité d'Aristote.
Remarquons enfin que ces entreprises littéraires manquaient d'originalité, ne demandant aucun travail de critique. Si encore elles avaient fourni à ces hu-
manistes Foccasion d'apprécier et de faire goûter le mérite littéraire de tel auteur et la valeur scientifique de tel historien; si on avait étudié, comparé et discuté les systèmes des philosophes anciens ; si même, partant des connaissances antiques, on s'était élevé à des vues originales, ces traductions auraient pu être l'occasion de travaux personnels et d'œuvres importantes, capables de prendre place à leur tour parmi les manifestations de l'esprit humain. Malheureusement il n'en fut pas ainsi ; l'on se traîna dans des copies ou des imitations serviles de l'antiquité. L'essentiel fut de pasticher tel auteur, d'affecter un mode de langage antique, de se livrer, à propos des anciens, à des dissertations et des polémiques d'un pédantisme aussi choquant que banal, et ainsi la Renaissance, « parlant grec et latin », rompit les traditions nationales des pays qu'elle visita, sans pouvoir rien mettre d'original à la place de ce qu'elle avait renversé. L'orientation que Nicolas V donna aux lettrés de sa cour, en ne leur commandant que des traductions, ne fut peut-être pas étrangère à cette stérilité littéraire de la Renaissance au XV* siècle.