‹ L'Église et les origines de la RenaissanceChapitre 119 sur 153 · Vast, Le cardinal Bessarion, p · texte numérisé non relu

Vast, Le cardinal Bessarion, p

d'importantes ambassades et se consacrèrent plus spécialement aux affaires d'Orient et à la préparation de la croisade qui devait reprendre Constantinople à TIslam. Dans ces diverses situations, c'est toujours Bessarion qui occupait le premier rang, Isidore le second. A Florence, l'acte d'Union fut lu par Bessarion, au nom des Grecs; dans le Sacré-Collège, ce fut le métropolite de Nicée qui porta le nom de « cardinal grec » , et, aux yeux des lettrés, ce fut encore lui qui représenta au plus haut degré la culture byzantine ; car son génie fut plus vaste que celui d'Isidore, son intelligence plus haute, ses talents plus variés. Le cardinal ruthène était plutôt un homme d'action : un discours, quelques lettres, voilà les seules œuvres littéraires qu'il aitlaissées. Bessarion, au contraire, tout en jouant sur la scène politique un rôle encore plus étendu, était en même temps un écrivain fécond et puissant. Aux conciles de Ferrare et de Florence, il composa plusieurs discours d'une théologie savante, en faveur de l'Union; et quand elle fut proclamée, il la défendit contre les schismatiques par une série de traités tels que l'Apologie de Veccos, la Réfutation de Marc d'Ephèse, la Réfutation de Planude, et son étude sur l'Eucharistie. Plus tard, après la prise de Constantinople par les Turcs, il essaya de soulever l'Europe entière en faveur de sa patrie, visitant, au nom du pape, les princes chrétiens et adressant aux peuples des appels pressants en des lettres de la plus haute éloquence. Fixé désormais en Italie, légat à Pérouse, enfin doyen du Sacré-Collège, il prit part aux combats philosophiques que se livrèrent les partisans de Platon et ceux d'Aristote. Platonicien éclairé, il ne craignit pas d'entrer dans la mêlée pour faire entendre une parole autorisée. Si des platoniciens exaltés et exclusifs, tels que Gémiste Pléthon et Ar-

gyropoulos, attaquaient la philosophie d'Aristote, il la défendait et, pour mieux la défendre, travaillait à la faire connaître en traduisant lui-même la Métaphysique. Mais si, poussés par Tardeur de la lutte, des péripatéticiens, tels que Georges de Trébizonde, écrivaient des pamphlets injurieux contre le divin Platon, le cardinal intervenait encore et écrivait ses traités De natura et arte^ et In calumniatorem Platonîs. « Préférer Aristote à Platon, écrivait-il, c'estchose permise ; mais accuser ce dernier d'ignorance en toutes choses, c'est faire un réquisitoire et non un parallèle. »

Les œuvres philosophiques de Bessarion eurent une influence capitale sur le mouvement des esprits. D'une part, elles dégagèrent Aristote des commentateurs arabes ou scolastiques qui, pour avoir voulu trop expliquer sa pensée, l'avaient altérée et obscurcie, et elles apprirent aux humanistes à aller chercher dans le texte même d' Aristote la vraie philosophie péripatéticienne. D'un autre côté, par sa défense si érudite et si chaleureuse de Platon, il montra que les hardies spéculations de l'Académie ne méritaient pas toujours les méfiances du Moyen Age et qu'à la suite des Pères les plus illustres, on pouvait s'élever de la philosophie platonicienne aux vérités de la révélation. Il remit ainsi en honneur l'étude de Platon, ouvrant aux spéculations philosophiques de nouveaux horizons. Enfin, il enseigna par son exemple que, dans le domaine de la raison, il faut éviter tout exclusivisme et que l'amour que l'on a pour un grand esprit ne doit pas fermer les yeux sur les mérites et l'importance de tel autre : « J'honore et vénère Aristote, disait-il lui-même, et j'aime Platon. » En substituant à la scolastique vieillie les œuvres des génies de la Grèce, et en ramenant

ainsi les esprits aux sources antiques, il a été le principal auteur de la Renaissance philosophique.

Comme Nicolas V, Bessarion eut la passion des livres. Une sorte de patriotisme lui inspira le projet de réunir en une vaste collection tous les chefs-d'œuvre de la littérature grecque. Au milieu des auteurs qui avaient fait, dans tous les temps, la gloire du monde hellénique, Bessarion espérait retrouver comme une seconde patrie, il importait d'ailleurs de mettre en lieu sûr ces productions de l'esprit humain que le vandalisme turc n'aurait pas manqué de détruire.

11 consacra à cette œuvre les ressources dont il disposait. Elles étaient considérables; car la faveur des papes qui se succédèrent depuis Eugène IV jusqu'à Sixte IV, lui assura de nombreux bénéfices et de beaux revenus. Comme Nicolas V, il eut à son service de nombreux copistes qui passèrent leur vie à exécuter pour lui des manuscrits grecs. Abbé commendataire de Grottaferrata, il réorganisa la bibliothèque de ce couvent et y fit faire pour la sienne des copies. Protecteur de tout l'ordre basilien, il ordonna des recherches dans les bibliothèques des couvents grecs de l'Italie méridionale et de la Sicile et chaque fois que dans ces dépôts, il trouvait quelque œuvre importante, il lui était loisible soit de l'acheter, soit d'en demander copie. En sa qualité de patriarche de Constantinople, il possédait de vastes domaines en Crète; or, devant les progrès des Turcs, beaucoup de moines et de savants avaient afflué de la Morée, de l'Egypte et de l'Empire grec tout entier dans cette île, emportant avec eux les trésors de leurs bibliothèques. Bessarion y envoya l'un de ses familiers les plus dévoués, et les plus instruits, Michel Apostolios, pour acquérir, en son nom, ces précieuses épaves de Constantinople. Lui-même profita

des voyages qu'il fit en France ou en Allemagne, comme légat, pour augmenter par des achats et des transcriptions sa collection. Enfin, comme le cardinal Barbo, il eut dans la plupart des principales villes d'Europe et de l'Orient des correspondants qui lui signalaient les découvertes littéraires, et lui procuraient tout ce qui devait flatter sa passion de bibliophile éclairé. Il mit ainsi à profit ses richesses, ses dignités, ses missions diplomatiques pour réunir l'une des plus riches bibliothèques de la Renaissance et la mieux fournie de toutes en ouvrages grecs ; elle contenait plus de neuf cents numéros, presque autant que celle de Nicolas V.

Composée avec discernement, elle rendit d'importants services à l'humanisme et à la diffusion des études grecques. Bessarion en ouvrit l'accès à tous les lettrés avec cette libéralité qui était de tradition dans l'Église romaine; et lorsque, le 31 mai 1468, il la donna par testament à la République de Venise, ce fut à la condition qu'elle demeurerait àla libre disposition des Vénitiens et de tous ceux qui désireraient y travailler* Devenue dès lors le principal fond de la bibliothèque de Saint-Marc, la collection de Bessarion fut mise à contribution par les humanistes du monde entier. « Laurent de Médicis, le cardinal Ximénès, François I", Wolsey y ont fait prendre de nombreuses copies. Tous les Vénitiens illustres l'ont fréquentée. Jean Lascaris, Marc Musurus, Érasme, Thomas Campeggi, Pierre Bembo en étaient les hôtes habituels et assidus * . » Enfin lorsque le célèbre imprimeur de la Renaissance, Aide Manuce, voudra reproduire les textes de la littérature antique, c'est auprès de la bibliothèque de Saint-

Page 1