‹ L'Église et les origines de la RenaissanceChapitre 130 sur 153 · Perkins, Les Sculpteurs italiens · texte numérisé non relu

Perkins, Les Sculpteurs italiens

orgueil collectif de corporation. Les découvertes littéraires qui remirent au jour l'antiquité en partie oubliée, l'ivresse du savoir qui s'empara de toute la société, la faveur que les princes et les grands témoignèrent aux humanistes, tout cela finit par leur persuader que la gloire la plus enviable, devant laquelle toutes les autres doivent s'incliner, est celle que donne l'étude. Par suite de cet intellectualisme outré, l'homme d'esprit se considéra comme le maître du monde, supérieur à toutes les conventions, à toutes les obligations humaines, à tous les préjugés du vulgaire. D'après Ghiberti, celui qui a tout appris plane au-dessus des frontières et des patries ; <c il n'est étranger nulle part, il est citoyen de toutes les villes » . Il peut appliquer son esprit à toutes les spéculations, sans s'inquiéter des conséquences pratiques qu'elles pourront avoir. Lorsque Léonard l'Arétinet le Pogge traînèrent leur plume dans l'obscénité, ils déclarèrent que c'était un délassement fort légitime pour des hommes d'esprit ; seules des âmes faibles pouvaient s'en étonner, et Nicolas V semblait donner raison à cette théorie lorsqu'il recevait avec reconnaissance le manuscrit des Satires de Filelfe et passait huit jours à les savourer malgré leur grossièreté, l'élégance delà forme lui inspirant la plus grande indulgence pour l'immoralité de la pensée. Enfin, d'après l'humanisme, l'écrivain par ses panégyriques ou ses invectives est le justicier de ce monde, distribuant à chacun, même aux puissants du moment, aux princes et aux papes, l'éloge ou le blâme, la gloire ou la honte pour l'éternité.

Puisque l'esprit était la grande puissance du monde, la Raison devait régner sans partage. Dès lors, elle devait approfondir avec une autorité souveraine tous les problèmes de la philosophie et des sciences, de la

morale et de la politique; le libre examen de toutes choses, aux seules lumières de rintelligence, tel fut le dernier terme de cet intellectualisme ; et bientôt à la cour des Médicis autour de Marsile Ficin , à la cour des papes autour de Pomponius Letus, se grouperont des humanistes qui saperont hardiment les fondements de la morale et de la religion, niant, au nom de la Raison, l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme.

Il n'est pas besoin d'insister longuement sur l'opposition absolue qu'il y avait entre ces nouvelles tendances et les enseignements de l'Evangile. Tandis que les humanistes païens déifiaient tour à tour la chair et la raison, légitimaient la jouissance, l'orgueil et l'égoïsme, et réduisaient à cette vie les aspirations de l'homme, le christianisme continuait à élever les âmes de la terre au ciel, des choses visibles aux invisibles, à faire de Dieu et de l'éternité le but unique de la vie, à soumettre à un idéal de mortification et de renoncement toutes les activités humaines, à subordonner la chair à l'esprit, et l'une et l'autre à la seule chose nécessaire, l'amour de Dieu et du prochain, la charité.

Aussi, dès la première moitié du XV® siècle, les humanistes commencèrent-ils à attaquer le christianisme. Les uns le traitaient par le dédain, le passant sous silence. Théodore Gaza le constatait quand il écrivait au Panormite : « Les lettrés de notre temps ne mentionnent presque jamais le nom de Jésus-Christ dans leurs écrits. » Plus hardis et plus passionnés, les autres tournaient en ridicule, dans leurs conversations et leurs correspondances, et dénonçaient à l'indignation de l'humanité régénérée les dogmes désormais surannés. Ils s'en prenaient surtout à ce qui est l'essence même du catholicisme et qui contredisait le plus leur orgueil, le principe d'autorité et la mortification des sens. Sans doute,

les humanistes de la cour pontificale ne pouvaient pas heurter de front les doctrines fondamentales de cette Église dont ils étaient les pensionnés ; malgré leur indulgence, les papes n'auraient pu le tolérer et des hommes tels que Pogge n'avaient aucune vocation pour le martyre. Mais, pour être déguisées, leurs attaques n'en étaient pas moins dangereuses. Ce qu'ils poursuivaient de leurs sarcasmes dans la philosophie scolastique, ce n'était pas seulement une méthode vieillie, un enseignement dégénéré; c'étaient aussi les dogmes et la théologie catholiques, qui, pendant les siècles du moyen âge, s'étaient confondus avec la scolastique. Lorsque, pendant le concile de Constance, Pogge écrivit la fameuse lettre où il exaltait Jérôme de Prague mourant sur le bûcher par attachement à Jean Huss, il admirait sans doute l'homme énergique qui mourait pour ses convictions, mais en même temps, il glorifiait celui qui avait osé braver en face l'autorité traditionnelle de l'Église. Et lorsque, dans son traité De l'Avarice, qu'il adressait à l'archevêque de Saragosse ^ , il opposait à la cupidité du prêtre le désintéressement du philosophe, il faisait plus que de signaler quelques travers individuels, il tendait à placer la morale purement humaine au-dessus des enseignements de la religion.

Le clergé qui, par son magistère et ses vœux, représentait le principe d'autorité et l'idéal de renoncement, fut en butte aux attaques passionnées de l'humanisme. Précurseur de Voltaire, Pogge ne voit dans les prêtres que des fourbes. « Que visent-ils, que cherchent-ils sous le voile de la foi sinon à devenir riches sans travailler? S'ils feignent hypocritement de

i. Ép,, éd. 1538, Bâle, p. 310.

mépriser Targent et les honneurs, c'est pour paraître les devoir au mérite et à la vertu ^ » Ce sont des prêtres qu'il donne pour héros aux anecdotes les plus scabreuses de ses Facéties, voulant par là faire croire que ces professeurs de continence étaient les plus dissolus des hommes. Quoique clerc lui-même, Alberti fait écho à ces violentes attaques. « Les prêtres, dit-il, sont les hommes les plus cupides du monde. Ils rivalisent à qui aura le plus, non de ce qu'ils devraient avoir, de la vertu et des lettres, mais ils veulent surpasser les autres par la pompe et par l'ostentation. Ils veulent de belles montures grasses et ornées ; ils veulent se montrer en public avec une armée de mangeurs, et de jour en jour, à cause de leur paresse et de leur manque de vertu, leurs penchants se font plus lascifs, plus téméraires et plus inconsidérés. » Oubliant qu'ils vivaient eux-mêmes des abus de la chancellerie pontificale, les secrétaires apostoliques les dénonçaient en les exagérant et haineusement ils livraient au mépris cette cour romaine qui les employait. « Dans la curie, dit Pogge, tout est tourné au siècle et peu de choses sont rapportées à la religion. Les vices de l'univers viennent y affluer de telle sorte qu'elle en est le miroir » ; et Lapo de Castiglionchio ajoute : « On y trouve seulement la superbe, l'insolence, l'avarice, la simulation, la jactance, la gourmandise, la luxure, la perfidie, la lâcheté, la fraude et la fausseté'^. » Voilà les déclamations qu'on ne cessait de faire entendre

i. Opéra, éd. 1338, p. 12.

â. Citations empruntées aux Quattrocento de M. Pliilippe Monnier, T, p. 97. Quand il parle de l'Église au xy« siècle, ce livre est partial, superficiel et sans critique. Il accepte, sans en discuter la sincérité, les attaques des humanistes contre la popauté, attribuant aux témoignages lej plus suspects une valeur indiscutable.

dans le monde des humanistes, qui n'exploitaient l'Eglise que pour la diffamer.

Plus encore que le clergé séculier les moines étaient l'objet de leurs attaques parce que, à un plus haut degré, ils représentaient l'idéal chrétien du renoncement. Les humanistes poussaient l'individualisme jusqu'à l'égoïsme; par leur vœu d'obéissance et de stabilité les moines le combattaient et le supprimaient. Les humanistes exaltaient l'orgueil de l'esprit; les mdines le remplaçaient par l'humilité et l'abjection volontaires. Les humanistes glorifiaient la richesse; les moines faisaient vœu de pauvreté. Les humanistes, enfin, légitimaient le plaisir sensuel; les moines mortifiaient leur chair par la pénitence et la chasteté. La Renaissance païenne sentit si bien cette opposition qu'elle s'acharna contre les Ordres religieux avec autant de haine que nos sectaires modernes. Parmi ses écrivains, les uns s'attachèrent à montrer l'utopie de l'idéal monastique : ce n'était qu'un trompe-l'œil imaginé pour en imposer aux âmes naïves et crédules, une apparence destinée à cacher les vices des couvents, une enseigne ayant pour objet d'achalander la boutique qui l'arborait. Voilà la thèse que développent Pogge dans ses pamphlets De avaritia et De misevia humanœ condicionis ; Léonard l'Arétin, dans son discours Contra hypocritas; Filelfe, dans plusieurs de ses satires et dans son traité De seriis etjocis.

Plus radicaux encore dans leur opposition, d'autres niaient que l'idéal monastique fût moral : le moine qui l'aurait réalisé dans toute sa perfection n'aurait gagné que leur mépris. Obéissance, abnégation, pauvreté, humilité, chasteté, étaient pour eux des vices résultant des plus dangereuses aberrations de l'esprit. Ils n'admettaient pas qu'on pût les comprendre, encore

moins les approuver et les admirer. La chasteté surtout, cette vertu plus particulièrement chrétienne et monacale, soulevait leur violente indignation. Laurent Valla écrivit un traité sur la profession religieuse qui aboutissait à ces conclusions cyniques : «Les filles perdues sont plus utiles à Thumanité que les Sœurs et les vierges... Ceux qui tiennent en honneur les ordres de femmes sont ou biens fous ou bien intéressés. »

Plus une observance religieuse était rigoureuse, plus elle excitait les colères de l'humanisme. « Fait digne d'être remarqué, dit Burkhardt^, les ordres considérables, tels que les Bénédictins avec leurs ramifications, étaient moins détestés que les ordres mendiants, malgré leurs grandes richesses et leur sensualité. Sur dix nouvelles qui parlent des frati^ il y en a tout au au plus une qui prend pour objet ou pour victime un monaco ^, » Si ces ordres étaient épargnés, ce n'est pas, comme le prétend Burkhardt, « parce qu'ils étaient plus anciens et qu'ils ne s'immisçaient pas dans la vie privée des gens », c'était parce que, en raison même de leurs grandes richesses et de la sensualité de quelques-uns de leurs membres, ils tendaient à se séculariser et à affaiblir la règle de mortification et de pauvreté monastique à laquelle la réforme de saint Bernardin de Sienne venait de rendre un si vif éclat et une nouvelle popularité.

Ce qui le prouve, c'est que c'étaient précisément saint Bernardin et ses disciples, les Franciscains de l'Observance, qui excitaient le plus la haine de l'humanisme païen. Quoique saint Bernardin fût l'ami des lettres et qu'il entretînt des relations amicales avec

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