‹ L'Église et les origines de la RenaissanceChapitre 137 sur 153 · GUEGOROVIUS, VII, p · texte numérisé non relu

GUEGOROVIUS, VII, p

même temps des chrétiens, à la foi profonde, aux mœurs sévères, à l'âme noble et élevée. Parmi eux, plusieurs reçurent de l'Église les honneurs de la béatification. Louis Alaman, cardinal d'Arles, passa une partie de sa vie dans le schisme du concile de Bâle ; mais ses vertus étaient si grandes qu'elles imposaient à tousla vénération et que cette même Eglise romaine, qu'il avait si énergiquement combattue pendant plusieurs années, n'hésita pas, un siècle après, à le mettre au rang des saints.

Nicolas Albergati, cardinal-évêque de Bologne, pratiqua dans ces éminentes dignités, auprès des papes et à la cour des princes avec lesquels il négociait, les vertus ascétiques. Sous sa pourpre de cardinal il portait le froc des Chartreux, et sous ce froc, le plus cruel des cilices. Il observa jusqu'à sa mort la règle de vie austère, les jeûnes et les mortifications de son Ordre, couchant sur la paille, se levant à minuit pour réciter l'office et pratiquant avec une telle rigueur l'abstinence perpétuelle qu'à son lit de mort, il refusa la viande ordonnée par les médecins, mais interdite par saint Bruno à ses moines. Torturée par les plus douloureuses infirmités, sa vie ne fut qu'un long martyre; il n'en conserva pas moins une parfaite égalité d'humeur que rien ne pouvait ébranler, une absolue confiance en Dieu dont il acceptait toutes les volontés avec la plus chrétienne résignation. Sa sévérité pour lui-même n'avait d'égale que sa bonté pour les autres. Thomas de Sarzane l'éprouva plus que personne pendant les vingt années qu'il passa dans son intimité. Le souvenir ému que, même pape, il conserva toujours à la mémoire de son maître, la vénération qu'il professa pour ses héroïques vertus, sont le plus bel éloge que l'histoire puisse faire d' Albergati et nous explique assez que

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l'Eglise ait décerné à ce cardinal chartreux les honneurs des autels *.

Neveu de Grégoire XII, cousin d'Eugène IV, le cardinal Antoine Correr rivalisa de vertu avec ces deux papes. Vespasiano proclamait sa sainteté. « Messire Antoine et tous ceux qui faisaient partie de sa maison, menèrent une vie entièrement vertueuse, parfait modèle pour autrui. » Correr se dépouilla lui-même de ses richesses, abandonnant aux religieux les revenus de ses commendes. Pendant les dernières années de sa longue vie, il quitta les dignités de la cour d'Eugène IV et se retira dans une abbaye de Padoue pour y attendre la mort dans la paix et le recueillement, « dans la piété et l'exercice de la sainteté ». « De pareils prélats, dit en terminant Vespasiano, méritent que leur mémoire soit conservée à jamais ^. »

Le même éloge peut s'adresser à l'un de ceux qui ont le plus illustré le Sacré-Collège sous Martin V, Branda ^ de Castiglione, cardinal de Plaisance. Riche et puissant, légat de plusieurs papes, doyen du Sacré- Collège, il mena la vie la plus simple. Sa table était frugale ; c'est à pied qu'il se rendait au palais apostolique, même à l'âge de 90 ans Son palais ne dénotait aucun luxe. Sa gravité était telle que son neveu ayant lancé, en sa présence, une plaisanterie de mauvais goût, il lui fît administrer aussitôt, sous ses yeux, une sévère correction corporelle ; et cependant il était en général doux et humble. C'est à des charités distribuées aux indigents, aux pauvres étudiants, aux églises qu'il dépensait son immense fortune. Sa piété était aussi active que profonde ; pendant ses repas, on lui lisait

1. Cf. les Vies d'Albergati et de Nicolas V par Vesp.vsiaxo da Bisticci. ^. Vkspasiaso, Cardinale Antonio de Correri^ p. lia. .'i. ID., Card, Branda i p. 418-120.

l'Écriture Sainte, comme dans les couvents. Il aimait à s^entretenir avec ses familiers de questions de théologie et d'ascétisme. Enfin, au cours de ses légations, il se plaisait à porter la parole devant les peuples, soit dans les églises, soit sur les places publiques, afin de combattre l'erreur et de faire passer dans l'âme de chacun son zèle pour la vérité et la morale. Ces solides vertus lui valurent, auprès des papes et de ses collègues, cet ascendant tout particulier et cette vénération qui grandissaient sans cesse. ♦

Il avait lui-même la plus vive admiration pour l'un de ses protégés qui illustra à son tour l'Eglise romaine par son esprit et ses vertus, jusqu'au jour où il mourut en combattant pour elle les infidèles dans les champs de Varna, Julien Cesarini, cardinal de Saint-Ange K On disait que si jamais l'Eglise venait à se corrompre, Cesarini, à lui seul, serait capable de la réformer et Vespasiano rendait de son côté ce témoignage : « J'ai connu beaucoup de saints hommes, mais pas un qui fût comparable au cardinal Cesarini. Depuis cinq cents ans, l'Église n'a pas vu son pareil. » M. Voigt 2, que personne n'accusera de partialité pour le catholicisme, a décrit à merveille cette distinction naturelle, cette vertu aimable etaisée qui donnaient tant d'agrément àla physionomie morale du cardinal de Saint-Ange : « Sa figure intelligente, la beauté de ses traits, sa noble prestance exerçaient un charme irrésistible ; autant vis-à-vis des princes il observait une attitude grave et imposante, autant il se montrait affable et doux avec les petits. Dans l'intimité, le cardinal semblait s'effacer pour laisser voir l'homme; dans les devoirs de sa charge,

\, Vespasiako, GiuUano Cesarini, card. di Santo Agnolo, 2. Enea SUvio, I, 50, cité par Pastob, op. cit,, I, â74.

l'homme du monde disparaissait pour faire place à la plus noble figure de prélat. En lui, tout respirait le naturel, aussi bien son zèle ardent pour la foi et pour l'Église que la distinction de ses manières, aussi bien sa vaste et profonde érudition que l'élégance de son style, comparable à celui des fins humanistes, aussi bien les entraînements sublimes d'une éloquence enflammée que la facilité de son commerce familier. »

Cette vertu agréable n'était que l'épanouissement d'tine intense vie chrétienne. Aimable et indulgent envers tous, Cesarini était d'une extrême sévérité pour lui-même. Il ne quittait jamais la haire, la portant même dans son lit; non content d'observer les jeûnes et les abstinences de l'Eglise, il les aggravait en se condamnant tous les vendredis au pain et à l'eau. Chaque matin, avant de dire la messe, il soumettait sa conscience à un rigoureux examen et se confessait. Sa maison avait l'austérité et la discipline d'un couvent ; le luxe de l'ameublement, la richesse de la table, Téclat des réceptions et des fêtes en étaient proscrits ; car, en refusant les bénéfices ecclésiastiques qui lui avaient été offerts et en se contentant des maigres revenus de son évêché de Grosseto, Cesarini s'était réduit à la pauvreté. Ceux qu'il avait admis dans sa familiarité devaient mener une vie régulière ; et lorsque V Angélus du soir avait sonné, au coucher du soleil, il fallait que tous fussent rentrés; car le cardinal faisait fermer les portes et en gardait les clefs jusqu'au lendemain. Cette crainte et cet amour de Dieu expliquent la charité sans bornes que le cardinal de Saint-Ange avait pour le prochain. Se souvenant de ses humbles origines et des difficultés de ses débuts, il payait des pensions à des étudiants intelligents mais pauvres. 11 s'inclinait avec amour vers les humbles : si un de ses domestiques

était malade, il ne manquait pas de le visiter, de l'exhorter et de le soigner lui-même. Ce double amour de Dieu et du prochain firent de sa vie un long apostolat jusqu'au jour où il la couronna presque par le martyre. Apôtre, il l'était dans son palais par le soin qu'il prenait de l'intelligence et des mœurs de ses familiers, corrigeant leurs écarts avec une sévérité pleine de bienveillance ^ ; il l'était à la cour de Rome et au concile de Bâle qu'il présida, par le zèle qu'il y montrait pour la réforme de l'Église : il l'était encore dans ses légations par l'ardeur qu'il déploya en Bohême contre l'hérésie de Jean Huss, dans l'empire grec contre les progrès des Turcs. Ce cardinal humaniste était en même temps un grand chrétien, presque un saint.

La même piété aimable, la même simplicité, la même douceur se trouvaient chez un autre cardinal qui était à la fois une des gloires de la curie et l'un des protecteurs de l'humanisme, Dominique Capranica, cardinal de Fermo ^. Lui aussi, il vivait comme un moine, portant un cilice, réduisant son train de maison aux dernières limites de la simplicité et étendant si loin sa charité qu'il s'exposait parfois à des embarras d'argent. Son austérité se manifestait par la gravité de son extérieur, la brièveté de sa conversation , son horreur pour le mensonge, les bouffonneries et la flatterie, et la modestie avec laquelle il faisait jurer à ses protégés et à ses pauvres de ne révéler à personne ses bienfaits. Son dévouement absolu à l'Église lui inspira son zèle pour la réforme et surtout ce testament admirable par lequel il légua toute sa fortune aux œuvres de charité

1. Voir, dans la vie du cardinal par Vespasiano, l'anecdote du jeune page surpris par Cesarini lisant l'Hermaphrodite. 3. Vespasiako, op, cit,, p. liO. .

et de piété. « L'Eglise m'a donné celte fortune, je la lui restitue; car je n'en étais pas le propriétaire, mais simplement l'administrateur ; tant de nuits passées à l'étude des lois religieuses seraient du temps perdu, si je laissais à mes parents les biens de l'Eglise, qui appartiennent aux pauvres ^ . »

La plupart des cardinaux ressemblaient à ces illustres modèles. C'étaient le dominicain Torquemada dont la vie, éloignée de tout faste, fut consacrée à l'étude, la science et le service de Dieu, dont les mœurs furent austères et aussi modestes que saintes ^ ; Bessarion en qui s'est incarné le patriotisme chrétien dans ce qu'il a de plus élevé, la vie monastique dans ce qu'elle a de plus pur, la science dans ce qu'elle a de plus large ; le métropolite de Kiew, Isidore, qui eut le courage d'aller proclamer, au milieu de schismatiques fanatisés, la foi de Florence, subissant pour elle les injures, les mauvais traitements, la prison et l'exil; Alphonse Borgia, celui-là même qui devait devenir, en 1455, le pape Calixte III, et que plusieurs ambassadeurs ^ déclaraient « un homme d'honneur et de vertu, d'excellente réputation... un homme hors ligne par la sainteté de sa vie et de sa science, d'un naturel pacifique et doux » ; enfin le cardinal Jean de Carvajal, celui que ses contemporains appelaient déjà « l'infatigable, l'incorruptible Carvajal » et qui a inspiré à l'historien protestant Voigt ce magnifique éloge : « On ne voyait pas les étoffes grossières qu'il portait sous la pourpre ; on ignorait ses jeûnes et ses mortifications. La notion stricte du devoir et l'obéissance étaient le principe de

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