Publié par le P. Eurle, op, cit.., pp
Assurément, plusieurs noms importants manquent à cette énumération ; les chefs-d'œuvre de la littérature grecque y sont encore en petit nombre ; Homère, Hésiode, Pindare, les tragiques, Démosthène, Thucydide ne prendront place qu'au siècle suivant dans la bibliothèque apostolique ; Horace, les élégiaqueslatins. Tacite n'ont pas pénétré dans celle d'Avignon. Il n'en est pas moins vrai qu'à la veille du grand schisme, les papes avaient réuni un nombre important de manuscrits, que la littérature latine y était bien représentée et que, tarit par le nombre que par la qualité de ses volumes, la bibliothèque apostolique ne le cédait qu'aux bibliothèques plus anciennes de la Sorbonne et de Cantorbéry. ' En recueillant ainsi les débris épars de l'antiquité, les papes faisaient preuve d'un goût éclairé pour les lettres ; en même temps, ils favorisaient le mouvement naissant de l'humanisme. Ce n'était pas en effet en collectionneurs égoïstes, jaloux de garder pour eux seuls les trésors amassés, qu'ils avaient réuni ces livres. Ils en faisaient profiter les esprits cultivés de leur entourage. En plusieurs passages de ses Lettres familières, Pétrarque donne à entendre que la bibliothèque apostolique était ouverte aux érudits et que lui-même s'en était déjà servi.
Cependant cela ne suffisait pas. Dans son désir d'élargir les horizons un peu étroits du moyen âge, l'humanisme ne pouvait pas se contenter de l'antiquité latine, telle que les siècles passés l'avaient connue; il fallait en retrouver les œuvres perdues ou ignorées, et surtout entrer en rapports directs avec cette littérature grecque que le moyen âge n'avait guère entrevue qu'à travers les écrivains romains ou dans des traductions latines. L'hellénisme allait vivifier la philosophie et la scolastique, en leur faisant connaître le texte même
d'Aristote et le système platonicien; la littérature, en mettant à sa disposition les modèles mêmes dont les écrivains latins n'avaient été que les imitateurs; l'esthétique enfin, en révélant aux fils du Moyen Age chrétien la sérénité et l'harmonie de la beauté grecque. Or la cour d'Avignon était toute désignée pour mettre l'occident latin en contact avec l'hellénisme oriental.
Depuis la première moitié du XIIP siècle, des relations suivies avaient été engagées entre la papauté et le mondegrec pour rétablir l'union des Églises. De part et d'autre on s'était envoyé des ambassades; des religieux mendiants étaient partis pour Nicée, Brousse et Trébizonde et ils y avaient soutenu des controverses avec les métropolites et les moines byzantins ; aux deux conciles de Lyon et à la cour des papes, on avait vu les délégués des empereurs et des patriarches grecs ; enfin depuis les traités de Humbert de Romans et de saint Thomas d'Aquin sur les erreurs des Grecs, l'Église romaine n'avait jamais cessé d'être en rapports avec le monde byzantin. Avec les papes d'Avignon', les négociations devinrent plus nombreuses encore entre l'Orient et l'Occident et plus nombreux aussi les Latins qui surent parler grec et les Grecs latin. C'était le temps où Marino Sanudo, après avoir visité Chypre, l'Arménie et Rhodes, venait à Avignon offrir au pape Jean XXII ce traité De secieto fidelîum Crucis où il avait fait le récit de ses voyages (1321). Successivement, on vit à la cour d'Aviron, sous Benoît XII, les envoyés chargés par l'empereur de Constantinople, Andronic III, de demander au pape une croisade contre les Turcs; le moine Barlaam, essayant, au nom du même empereur, de renouer les négociations pour l'union des Églises ; sous Clément VI, Georges Spanopoulos et Sigeros tentant de concilier à leur maître, Jean Cantacuzène,
les sympathies pontificales ; sous Innocent VI, Nicolas Sigeros apportant au Saint-Siège les protestations de dévouement de Jean VI Paléologue (1356) ; enfin sous Urbain V (1369), l'empereur lui-même vint à Rome abjurer devant le pape les erreurs du schisme grec.
Sans doute, ces négociations et ces perpétuels échanges d'ambassadeurs avaient un caractère politicoreligieux; mais, s'il est vrai que les relations commerciales entre Venise et l'Orient ont déterminé les destinées artistiques de cette ville, on peut affirmer aussi que les rapports diplomatiques entre l'Église romaine et l'Eglise grecque ont eu une influence considérable, quoique indirecte, sur les lettres à la cour d'Avignon. Ces religieux mendiants qui, sur l'ordre des papes, partaient pour l'Orient, devaient savoir le grec et ils l'apprenaient dans des écoles de langues orientales qui furent fondées et dirigées, à Paris et ailleurs, par des franciscains et des dominicains. Ces Grecs qui venaient de Constantinople, de Trébizonde, de l'Archipel, de Chypre et des Échelles du Levant, faisaient entendre à Avignon le langage un peu défiguré mais reconnaissable de Démosthène et de Platon. Peu à peu, à la curie et par la curie, la connaissance du grec moderne se propagea en Occident et rendit plus facile l'étude du grec ancien.
Les controverses religieuse.s qui se poursuivirent, pendant tout le XIV® siècle, entre Avignon et Constantinople remirent en honneur l'étude des Pères grecs; leurs œuvres figuraient en grand nombre dans la bibliothèque apostolique et on les y consultait. Or, ces auteurs s'étaient eux-mêmes inspirés de l'antiquité profane et quiconque les étudiait, pouvait être tenté de remonter jusqu'à ceux qui avaient été les maîtres de leur langue et de leur style. Enfin des relations d'amitié
se nouèrent à Avignon entre les lettrés de l'entourage des papes et les Grecs de passage ; elles eurent souvent pour conséquence des échanges de manuscrits entre rOrient et TOccident; la vie de Pétrarque nous en fournit plusieurs exemples. A Avignon, autant qu'à Venise et à Florence, l'hellénisme de la Renaissance se serait développé si, dès 1378, les troubles du grand schisme n'étaient venus détruire la vie littéraire de la cour pontificale.
Pour donner à ses pensées de vastes horizons, la Renaissance ne se contenta pas d'imiter l'antiquité latine et grecque en lui demandant de nouvelles sources d'inspiration. Elle voulut aussi embrasser d'un seul regard le monde et la race humaine tout entière; Yhumanisme répéta avec le poète latin que « rien de ce qui était humain ne lui était étranger ». Le besoin de généraliser et de simplifier, d'étudier l'homme en soi, plutôt que tel homme en particulier, n'a pu être reconnu dans l'esprit, classique que parce qu'il était déjà dans l'esprit de la Renaissance. Ces vues générales sur le genre humain ne dateraient vraiment, d'après certains écrivains, que du jour où le cap de Bonne-Espérance ayant été doublé par Vasco de Gama et l'Amérique découverte par Christophe Colomb, la vieille Europe n'est plus apparue que comme la plus petite des parties du monde. Il nous semble que, bien avant ces grands navigateurs, l'Europe se doutait déjà de l'immensité du globe et pour le lui découvrir les missionnaires que les papes du XIV® siècle envoyèrent en Asie et en Afrique, ont fait presque autant que Vasco de Gama et Colomb. Lorsqu'on aura dépouillé la volumineuse correspondance de ces papes et en particulier les registres qui traitent « des affaires des Tartares », on sera émer-
veillé de l'impulsion que la cour d'Avignon a donnée aux grands voyages d'exploration du monde. N'oublions pas que, dès la fin du XIII® siècle, le franciscain Jean de Montecorvino fondait des chrétientés florissantes en Chine, et qu'en 1306, Clément V érigeait pour lui l'évêché de Pékin. En 1312, ces missions étaient si prospères que de nouveaux évêchés étaient créés, formant dès lors une province ecclésiastique avec Pékin pour métropole. Les papes d'Avignon restèrent en communication avec ces Églises lointaines ; ils y envoyèrent de nouveaux missionnaires et en reçurent des relations détaillées sur les mœurs des Chinois, leurs coutumes, leur gouvernement, leurs croyances et leurs sentiments à l'égard des chrétiens ^ . Nous possédons encore celles qu'écrivirent pour Clément V Jean de Montecorvino et pour Jean XXII André de Pérouse et Odoric de Pordenone. Les pays lointains de la Chine étaient presque aussi familiers à la cour d'Avignon qu'ils le furent, au XVP siècle, après les missions des jésuites.
A la suite des disciples de saint François qui évangélisèrent, dès le XIIP siècle, les États barbaresques, après Raymond Lull qui mourut, en 1315, à son retour de Tunisie, de nombreuses missions furent dirigées sur l'Afrique, au cours du XIV® siècle, et le continent noir s'ouvrit aux yeux étonnés de l'Europe. Si donc il est vrai que la découverte de nouveaux mondes a eu une influence considérable sur le développement de la Renaissance, la cour d'Avignon, en travaillant activement à la propagation de l'Évangile dans les pays lointains, a contribué d'une manière indirecte mais incontestable à ce grand renouveau de l'esprit humain*
1. YfxDDisiGi Annales ordinis Minorum^ années 1289,1303, 1311, 1326*
On s'explique dès lors que l'humanisme soit né à Avignon et à la cour pontificale avec celui que l'on s'accorde à appeler « le premier des humanistes », Pétrarque.
Dans plusieurs de ses lettres, Pétrarque s'est montré sévère pour les papes du XIV® siècle qui avaient, à ses yeux, le double tort d'être Français et de délaisser l'Italie; et cependant cette réputation littéraire et cette gloire qu'il aimait tant, il la devait en partie à leur protection. N'était-ce pas auprès d'eux que, exilé de Florence, son père était venu chercher un asile et que lui-même avait grandi dans la paix et la sécurité? Parvenu à l'âge d'homme, il trouva à la curie de puissants protecteurs ecclésiastiques, Jacques Colonna, évêque de Lombez, avec lequel, pendant onze ans, de 1330 à 1341, il devait vivre dans la' plus grande intimité ; le frère de Jacques, le cardinal Colonna, dont les libéralités mirent Pétrarque à l'abri du besoin et lui permirent de s'adonner tout entier aux travaux de l'esprit; plus tard, Philippe de Cabassole, le savant évêque de Cavaillon avec lequel il entretint de touchantes relations amicales et littéraires, lui prêtant et lui empruntant des manuscrits, le visitant dans son palais épiscopal ou le recevant dans sa solitude de Vaucluse, passant avec lui des nuits entières en de doctes entretiens qu'il continuait en une volumineuse correspondance; enfin le non moins savant évêque de Saint-Paul-Trois-Châteaux, Jean Coti, qui lui demanda, au nom du pape, de rechercher des manuscrits de Cicéron.
Les papes eux-mêmes ne ménagèrent pas leurs faveurs à Pétrarque ; il avait à peine trente ans qu'à la demande de Jean Colonna, Benoît Xll le nommait, en 1335 , chanoine de Lombez. Clément VI lui confiait,
en 1343, une ambassade solennelleà Naples, et le nommait, en 1346, protonotaire et secrétaire apostolique, puis chanoine de Parme; en 1348, archidiacre dans la même église et, en 1349, chanoine de Padoue. Dès lors, Pétrarque était riche malgré le dédain de convention qu'il affectait pour l'argent. Tout au plus minoré, il était devenu un dignitaire de l'Eglise.
Ces hautes relations ecclésiastiques lui fournirent les occasions de satisfaire ses goûts littéraires. Il leur dut tout d'abord les premiers éléments de cette bibliothèque qu'il chérissait comme sa fille ; car c'est ainsi qu'il l'appelait. Lorsque, en 1352, il quitta pour l'Italie son ermitage de Vaucluse, il avait déjà réuni une belle collection de livres : les philosophes, les poètes, les orateurs et les historiens de l'antiquité, peuplaient et charmaient sa solitude ^ Or la plupart de ces précieux manuscrits , il les avait achetés soit à Avignon, soit dans les missions diplomatiques et littéraires que la curie lui avait confiées. Il retournait de son ambassade à Naples lorsqu'il découvrit dans la bibliothèque capitulaire de Vérone les seize livres des lettres de Cicéron à Atticus et se mit en rapports avec plusieurs bibliophiles de Milan, de Florence et de Bergame désormais les pourvoyeurs de sa bibliothèque. Ce fut à l'un des familiers du cardinal Jean Colonna, sans doute le jurisconsulte Soranzo, qu'il acheta les œuvres de Tite- Live. Ce furent encore ses hautes relations qui lui firent restituer, en 1338, le manuscrit de Virgile qu'on lui avait volé douze ans auparavant^. A Avignon, il trouva de nombreux copistes qui transcrivirent pour