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jour où ses protecteurs de la cour pontificale lui ayant fait des loisirs, il a pu se retirer dans son ermitage de Vaucluse ; le charme lui en a été révélé par cette belle Provence, par ces bords enchanteurs du Rhône où les papes d'Avignon avaient établi leur résidence.
Il y apprenait en même temps à connaître l'immensité du monde. Il nous dit lui-même qu'il entra en relations avec . plusieurs érudits « dans cette ville d'Avignon, où affluait chaque jour une foule de geps de tout pays ». Il profitait de toutes ces occasions pour satisfaire la curiosité toujours en éveil de son esprit. A chacun de ceux qu'il voyait ainsi, il ne manquait jamais de demander des renseignements sur son lieu d'origine. Il chargea Sigeros de faire des recherches érudites dans les bibliothèques de Constantinople ; une autre fois, il profita de la présence à Avignon de dignitaires de l'ordre teutonique pour s'instruire sur la géographie de la Lithuanien II est fort probable qu'il ne resta pas indifférent aux relations que les missionnaires envoyaient à la curie sur les pays jadis mystérieux de l'Arménie, de la Perse, de la Tar tarie et de la Chine.
Lorsque, en 1353, Pétrarque quitta la cour d'Avignon, pour s'établir définitivement en Italie, son talent était déjà mûr et son esprit avait la physionomie qu'il devait garder jusqu'à la fin. L'influence qu'il exerça dès lors sur les origines de la Renaissance fut considérable et il n'est pas sans intérêt de voir quelles étaient, au pointde vue religieux, les tendances de son humanisme.
Pétrarque a-t-il été « le premier homme moderne ? » 11 est difficile de l'affirmer quand on se rappelle que ce
i. De NoLnAc, p. 128.
qualificatif a été tour à tour appliqué à Philippe le Bel, à Frédéric II, à Dante et à plusieurs autres politiques ou lettrés qui semblent avoir devancé, au XIIP et au XIV® siècle, les aspirations de leur temps. Mais il est certain que, sur plusieurs points, il fut vraiment moderne.
Il le fut par son aversion pour les superstitions et les engouements irréfléchis du Moyen Age; l'astrologie, Talchimie trouvèrent en lui un adversaire résolu; et bien qu'elles fussent enseignées comme des sciences dans plusieurs chaires universitaires, et qu'elles eussent des adeptes jusque dans les plus hautes classes de la société, il n'hésita pas à dénoncer leurs tromperies et à railler la crédulité de leurs dupes. Le même sens critique lui fit écrire ses livres d'invectives contre les médecins de son temps; le charlatanisme qu'il dénonça chez eux, il le trouva aussi chez les juristes dont il démasqua les prétentions, en montrant que « la science du droit jadis nourrie par l'éloquence était tombée d'abord dans l'étude aride du droit civil et, décadence plus grave, dans l'ignorance et le bavardage », que « la législation des siècles passés, œuvre d'une réflexion profonde 'et d'un génie lucide , était incomprise ou trahie », enfin que « la justice devenait une vile marchandise». La théologie et la philosophie, telles que l'enseignaient les scolastiques de son temps, n'excita pas moins sa verve railleuse; pour lui, les docteurs en syllogisme n'étaient que des bavards « gonflés de néant... travaillant sans cesse dans le vide et s'exerçant sur des futilités ». Le respect superstitieux dont l'Ecole environnait Aristote, l'irritait et il démontra qu'Aristote s'était souvent trompé et que, d'ailleurs, ces doctrines étaient tellement défigurées par ses traducteurs ei ses commentateurs que lui-même ne s'y reconnaî-
trait pas ; à TAristote de la scolastique il eut Taudace d'opposer Platoii. Dans ces attaques répétées on sent l'ivresse de la liberté d'examen ^
Il est cependant une autorité devant laquelle cet esprit libre s'inclina toujours avec respect et qu'il préféra même à celle de ses maîtres, les grands génies de l'antiquité; ce fut l'Eglise avec sa hiérarchie, ses dogmes et sa morale : classique épris des littératures profanes, Pétrarque fut encore plus un chrétien. Lorsque, en 1337, il vint pour la première fois à Rome, ce fut avec l'enthousiasme de l'humaniste; mais ce fut encore plus avec la piété du croyant. Les souvenirs de l'antiquité ne lui firent pas oublier les apôtres et les martyrs et ce fut en pèlerin qu'il visita leurs sanctuaires et pria sur leurs tombeaux. Ces mêmes sentiments chrétiens l'y ramenèrent en 1350. Ce troisième voyage avait pour but non pas d'étudier les vestiges de l'antiquité, ni de recevoir la couronne des poètes, mais de gagner par la visite des basiliques de la Ville Éternelle les indulgences du jubilé.
Son respect pour l'idéal chrétien se retrouve dans les annotations marginales de ses manuscrits. Il y relève avec bonheur les passages des auteurs anciens qui concordent avec les enseignements de l'Évangile; et s'il trouve chez eux des opinions qui s'en écartent, il ne manque pas de le leur reprocher, souvent en des termes fort sévères. Lorsque, contredisant la doctrine chrétienne de la grâce ^, Cicéron déclare que, si tous les biens viennent des dieux, la vertu du moins appartient en propre à l'homme qui peut s'en glorifier à bon droit. Cave, maie dicisy lui répond, d'après
1. Sur ces ditférenles questions cf. Koertixg et Voigt, que nous n'avons fait que résumer.
S. De Nolhac, 199.
la théologie, l'annotation de Pétrarque. C'est encore le christianisme qui inspire la plupart de ses lettres, celles surtout qui furent écrites à des moments décisifs de sa vie , par exemple après la mort de son fils.
Comme le cicéronien chrétien du IV* siècle, saint Jérôme, Pétrarque crut un jour avoir à choisir entre l'antiquité et le christianisme. La première fois qu'il lut les œuvres de saint Augustin, en particulier les Confessions, — c'était vers 1342, — il se demanda s'il ne devait pas abandonner comme une occupation frivole son étude des classiques pour se consacrer tout entier à des méditations et à des lectures chrétiennes. Mais bientôt, il sut concilier ses devoirs religieux avec sa passion pour les lettres et il communiqua à son ami Nelli la décision que ses réflexions venaient de lui dicter. « Je vais te parler du penchant nouveau et déjà fort qui entraîne ma plume et mon esprit vers les saintes Ecritures... mais en préférant certains auteurs, je ne rejette pas les autres. Pour mon langage , si le sujet le demande, je garderai comme modèles Cicéron et Virgile; pour la conduite de ma vie, bien que chez eux j'aie beaucoup à prendre, je leur préférerai le conseil de ces guides dont l'enseignement conduit au salut sans danger d'erreur*. » Exprimer des pensées chrétiennes dans le style de l'antiquité , telle était la résolution que prenait PétrarquQ et qu'il allait s'efforcer d'exécuter.
Dès lors, il emprunta aux bibliothèques monastiques de Milan des traités de spiritualité ; il fit parmi ses livres une place d'honneur aux saintes Écritures , à ses commentateurs et aux Pères de l'Eglise. Saint Augustin devint l'inspirateur de sa conscience, les
i. Ep. fam., XXn, 10, cité par M. de Nolhac, p. 53.
Confessions son guide préféré. « C'est un livre plein de larmes, disait-il, où il me semblé que je lis ma propre histoire. » Il le prit pour modèle lorsqu'il écrivit son Secretum ou De contemptu mundî. Ce sévère examen de conscience fut suivi d'autres ouvrages d'ascétisme ou de philosophie chrétienne : ses deux livres De cita solitaria où il célèbre sa solitude de Vaucluse si favorable à la contemplation de la nature et de Dieu; le De otio religiosorum où il félicite les chartreux de Montrieux de leurs austérités et fait l'éloge de la vie monastique ; le De sapientia où il s'applique à démontrer que seule la foi donne la vraie sagesse. Plus tard, lorsque dans sa dernière œuvre en langue vulgaire, les Trionfiy il montrait la Chasteté victorieuse de l'Amour humain et la Divinité triomphant de la Renommée, il obéissait encore à une inspiration profondément chrétienne.
Dans son étude sur Pétrarque, M. Mézières * a fait remarquer avec raison que, loin d'être purement littéraire, la religion de ce père de l'humanisme finit par pénétrer toute son existence. « Les pratiques d'une piété scrupuleuse lui sont habituelles et tiennent une place régulière dans sa vie. Chaque nuit, il se relève pour prier Dieu ; pendant les courtes nuits d'été, s'il ne se réveille pas, il est debout au point du jour et commence la journée par la prière ; tous les vendredis, il se soumet à un jeûne rigoureux et ne se nourrit généralement que de pain trempé d'eau. Il professe une dévotion particulière pour la Vierge et forme le projet de lui bâtir une chapelle à Arqua. Il ne se fait d'ailleurs aucune illusion sur la valeur de ses actes religieux tant que la pureté de sa vie n'en atteste pas l'efficacité ;
1. Pétrarque d'après de nouveaux documents, Paris, Didier, 1867, in-S®.
son inquiétude habituelle vient précisément de ce qu'il ne vit pas aussi chrétiennement qu'il le voudrait : il est faible, il est assailli de tentations auxquelles sa croyance lui ordonne de résister, auxquelles il succombe par faiblesse, tout en sachant bien qu'il a tort d'y céder *. »
Et cependant quelles qu'aientété la sincérité et la profondeur de sa foi, Pétrarque a puisé dans le commerce de l'antiquité des sentiments et des idées qui auraient effrayé la cour pontificale, si elle en avait mesuré les conséquences.
C'était tout d'abord l'amour déréglé de la gloire. Dans leurs études, devenues classiques, sur la Renaissance, Voigt et Burkhardt ont montré que les hommes de la Renaissance ont eu la passion, ou plutôt la monomanie de la gloire : s'imposer à l'attention et à l'admiration de leurs contemporains, même par des actes immoraux ou cruels, était pour eux un besoin maladif; et lorsque la louange qu'ils recevaient ne leur paraissait pas suffisante, ils n'hésitaient pas à faire eux-mêmes leur propre panégyrique. A ce point de vue encore Pétrarque a bien été leur précurseur. La fréquentation continue des auteurs anciens et surtout de Cicéron alimenta une vanité qui lui était déjà naturelle. Il déclarait lui-même dans une de ses lettres que, dès sa jeunesse, l'amour de la gloire lui enlevait le sommeil et qu'il fut le puissant stimulant de toute sa vie. Lorsqu'il eut acquis la renommée, sa grande préoccupation fut de la conserver et de l'accroître. Ce fut par une diplomatie des plus savantes qu'il obtint d'être couronné poète au Capitole. Dans plusieurs de ses œuvres poétiques il ne manqua pas de célébrer en
i. Pétrarque d'après de nouveaux documents.
termes lyriques la gloire qu'il avait conquise dans le monde des lettres, insérant dans son poème latin de VAfrica une prophétie sur le jeune toscan du nom de François, qui devait, après Ennius, chanter les nobles actions de Scipion, remettre en honneur parmi les hommes le culte des Muses et ceindre dans la ville de Rome le laurier des poètes. Aussi avec quelle jalousie voyait-il les hommages de ses contemporains aller à des rivaux au lieu de se concentrer sur lui, S'il n'eut jamais qu'un goût fort mesuré pour Dante, s'il s'éleva à plusieurs reprises contre les enthousiastes de la Divine Comédie, n'était-ce pas parce que la gloire de Dante portait ombrage à la sienne? On comprend dès lors quel était son dépit lorsque ses œuvres étaient traitées avec légèreté et qu'on lui contestait son talent. Il l'exhalait dans des lettres indignées et des invectives telles que le De ignorantiay dont la virulence annonçait déjà celles des humanistes du siècle suivant. Or, poussé à ces excès, l'amour de la gloire est en opposition avec les principes mêmes du christianisme : dans ses examens de conscience, Pétrarque le reconnaissait et il s'en accusait comme d'un péchéj sans pouvoir toutefois s'en corriger. Mais après lui les hommes de la Renaissance proclameront la légitimité et la nécessité de cette passion, et à l'humilité chrétienne qu'ils mépriseront comme une faiblesse, ils opposeront l'amour vraiment païen de la renommée. S'il n'avait été retenu par ses scrupules chrétiens, Pétrarque aurait déjà réalisé sur ce point, dès le XIV® siècle, le type de Pogge ou de Machiavel.
Par suite de son long commerce avec Tite-Live et les grands esprits de l'antiquité romaine, Pétrarque avait l'illusion d'être leur concitoyen et en quelque sorte leur descendant. Il ressentait pour l'Italie le
même enthousiasme que le poète des Géorgiques et c'était avec une réelle indignation qu'il voyait les fils des anciens Ligures, les Génois, s'allier contre d'autres Italiens avec les barbares d'Espagne, les Aragonais. Plus encore que l'Italie, Rome était sa patrie d'élection et dans sonpopolino quelque peu dégénéré, il revoyait Cincinnatus, Fabricius, Decius, Curius Dentatus et tous ces grands Romains dont Tite-Live lui avait raconté l'histoire. Malgré ses nombreuses vicissitudes, la vraie Rome était toujours pour lui celle des glorieux temps de la République où le roc immuable du Capitole était le centre du monde. C'était celle-là qu'il fallait ressusciter avec ses mœurs, ses institutions et ses destinées pour en faire de nouveau la reine de l'univers.
Qui ne voit dès lors les conséquences politiques que Pétrarque devait tirer et tira en effet de ce patriotisme d'antiquaire? Les grandes familles féodales, comme celles des Orsini, des Colonna, des Savelli qui se disputaient l'influence à Rome, étaient étrangères et barbares par leurs origines; leur domination n'était qu'une injuste tyrannie. La puissance temporelle des papes elle-même n'était qu'une usurpation; car où était le pape lorsque le peuple-roi commandait aux nations? Partant, il fallait chasser les seigneurs, enfermer les souverains pontifes dans leur juridiction purement spirituelle, rétablir enfin à Rome le régime républicain qui, en rendant à cette cité son anciennes splendeur,devait lui faire reprendre le cours, depuis trop longtemps interrompu, de ses brillantes destinées. Aussi, lorsque Pétrarque apprit que , sous l'impulsion de Rienzi, la république romaine avait été restaurée et que l'étendard du Sénat et du peuple flottait sur le Capitole, il crut voir se réaliser son idéal. Ce fut avec enl'éguse et les origines de la renaissance. 5
thousiasme qu'il salua le triomphe de Rienzi, voyant réunie en lui « là gloire des deux Brutus * » ; et à sa louange il consacra Tun de ses plus beaux poèmes. Il sacrifia à ses sentiments républicains l'affection et la reconnaissance qui l'avait jusqu'alors attaché aux Colonna, regrettant que ces grands seigneurs ne fussent pas tous tombés entre les mains du tribun; et lorsqu'il eut reçu de Rienzi une lettre pleine d'éloges à l'adresse « du poète couronné », et que sa vanité flattée lui eût fait reconnaître dans ce père de la liberté romaine un lettré, presque un confrère, sa joie ne connut plus de bornes et il lui écrivit : « J'ai vu plus d'une personne qui ne savait ce qu'elle devait admirer davantage de vos paroles ou de vos actes ; car vous agissez comme Brutus et écrivez comme Cicéron. Continuez donc à écrire comme si Tunivers entier devait vous lire. » L'échec lamentable de Rienzi n'enleva pas à Pétrarque l'admiration qu'il lui avait vouée ; à la cour d'Avignon, il continua à le défendre contre ses ennemis et, dans une de ses lettres, protesta en termes amers contre son jugement^. « On lui fait un crime d'une seule chose et s'il était condamné pour cela, non seulement il ne me paraîtrait pas infâme, mais décoré plutôt d'une gloire éternelle. Il a osé vouloir que la république fut sauvée et libre , qu'on décidât à Rome de l'empire romain et des dignités romaines. crime digne de la croix et des vautours ! un citoyen romain s'est plaint de voir sa patrie, qui de droit est maîtresse de toutes, asservie aux hommes les plus vils; v.oilà le résumé de l'accusation; voilà pourquoi on demande son supplice! »