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ceux qui partageaient avec eux la faveur des princes. Il réédite les injures et les calomnies que Pogge encore et d'autres humanistes, païens et dissolus, ont lancées contre l'idéal d'austérité chrétienne prêché et défendu contre eux par les moines et en particulier par les mineurs de l'Observance. En fait, Eugène IV favorisa plus encore que son prédécesseur Martin V, et presque autant que son successeur Nicolas V, le mouvement littéraire de la Renaissance. Sans tenir compte de ses préférences intimes, il étendit une protection généreuse sur tous les humanistes, qu'ils fussent de saints religieux, tels que le Camaldule Ambroise Traversari, pu de grossiers épicuriens comme Pogge; et si ses libéralités furent souvent entravées par les troubles et les luttes de son règne, du moins dispensa-t-il également aux uns et aux autres les ressources dont il disposait. On pourrait plutôt le blâmer d'avoir, malgré son austérité chrétienne personnelle, montré trop de condescendance pour des écrivains qui étaient les ennemis du christianisme et pour des œuvres qui en étaient la négation. Pour nous en convaincre, nous n'avons qu'à énumérer quelques-uns des humanistes qui vécurent auprès de lui ou reçurent ses subsides.
Ce fut tout d'abord Ambroise Traversari. Né en 1386 d'une humble famille, dans un village de l'Apennin des Romagnes, il était entré dès l'âge de quatorze ans dans l'ordre des Camaldules, à Sainte-Marie des Anges de Florence^. Dans cette ville qui méritait déjà d'être appelée l'Athènes de l'Italie, ce couvent était un important centre de vie littéraire. Là, le jeune religieux
1. Ces renseignements sur Traversari sont empruntés à sa biographie par Vespasiano, Vite, p. S43 et suiv.
étudia le latin et l'hébreu, et il suivit les cours de grec de Chrysoloras et d'un autre Byzantin, Démétrius Scaranî, qui, réfugié en Italie, avait pris à Sainte-Marie des Anges l'habit camaldule (1417). Jusqu'en 1431, Ambroise consacra uniquement aux lettres les loisir;5 de sa vie religieuse , entretenant une volumineuse correspondance avec les écrivains du temps, recherchant et recueillant des manuscrits, traduisant un certain nombre d'auteurs latins ou grecs. Il vivait dans l'intimité des lettrés florentins, tels que Niccolo Niccoli, Cosme de Médicis, ou même des autres parties de l'Italie, tels que François Barbaro et Léonard Giustîniani, qui tous considéraient le couvent de Traversari comme un sanctuaire des lettres. Bientôt sa réputation d'humaniste se répandit au loin, et tout ce que l'Italie contenait d'esprits délicats tint à honneur d'entrer en relations avec le jeune Camaldule, ou d'aller le visiter dans son humble cellule. Ces succès ne tardèrent pas à éveiller la malveillance d'humanistes déjà connus qui surveillaient avec jalousie toute gloire naissante pouvant faire concurrence à la leur. Il ne faudrait pas chercher ailleurs l'explication des attaques injustes dont Ambroise fut l'objet de la part de Pogge et de Léonard l'Arétin. Il faisait cependant une part libérale de sa science à tous, en particulier aux moines de Sainte-Marie des Anges et aux jeunes Florentins, dans les leçons qu'il donnait au couvent. C'est de lui qu'apprirent le grec des religieux tels que frère Jacques Torna Quinci et des humanistes tels que Giannozzo Manetti.
Dès son avènement, Eugène IV remarqua ce lettré, qui était en même temps un saint religieux, et il voulut mettre à profit pour la plus grande gloire de
l'Église ses talents littéraires et ses vertus chrétiennes.
Le généralat des Camaldules étant devenu vacant, il le lui conféra, avec la mission de rétablir chez ses moines les antiques observances. Répondant à l'appel du pape, Ambroise fit la visite canonique et la réforme des couvents de son ordre, profitant de ces inspections pour fouiller aussi les bibliothèques et consignant les résultats de ses recherches dans son journal de voyage VHodœporicon, En 1435 , alors que la lutte était le plus vive entre la papauté et le concile de Bâle, et que l'on était à la veille d'une rupture et du schisme, Eugène IV voulut envoyer à Bâle une ambassade pour tâcher de ramener à des sentiments plus conciliants les Pères du concile, ou du moins leur président, le légat Césarini, et leur protecteur, l'empereur Sigismond. Cette mission, aussi délicate que grave, fut confiée à Traversari ^ qui s'en acquitta avec sagesse et dévouement. Pendant son séjour à Bâle, il sut forcer le respect de tous par la modération de son langage, la sainteté de sa vie, la hauteur de son intelligence; il y fut tenu en grand honneur, dit Vespasiano. Il sut prendre une telle influence sur le Père le plus éminent du concile, le cardinal légat Césarini, qu'il prépara son retour au parti pontifical; grâce à ses habiles négociations, de nouvelles soumissions se succédèrent si rapidement que l'assemblée finit par perdre tout caractère œcuménique.
De retour à Florence où résidait la curie, il fut appelé à une autre mission de confiance. Au commencement de 1438, le pape le chargea d'aller recevoir en son nom , à Venise, l'empereur et le patriarche de Constantinople qui venaient assister au concile
4. Sur le rôle de Traversari à Bâle, cf. Concilium Basiliense, Studien und QiielUsti zur Geschichte des Concils von Baselj 1, 94, i33, 136, 143i 49, 151.
assemblé pour la grande affaire de la réunion des Églises. Nul ne convenait mieux à ce rôle que ce religieux latin, plus versé que tout autre dans la connaissance des lettres grecques. Il servit d'inter-/ prête aux Grecs et aux Latins. Lorsque Nicolas Secon- \ dinus de Négrepont, qui était chargé officiellement • de ces fonctions, était absent, Ambroise Traversari le remplaçait. Sa science de la théologie orientale, sa connaissance des Pères de l'Église grecque lui faisaient jouer, du côté des Latins , le rôle que tenait Bessarion du côté des Grecs ; ils étaient Fun et l'autre un lien vivant entre les deux Églises. Ce fut au milieu de ces travaux qu'il mourut, le 20 octobre 1439, après avoir été mêlé, pendant huit ans, aux affaires les plus graves et avoir bien répondu à la confiance d'Eugène IV.
Le gouvernement de ^on ordre et les missions importantes qu'il eut à remplir, ne l'empêchèrent pas de poursuivre ses travaux littéraires. En un temps où la connaissance de la langue grecque était encore peu répandue, il mit à la portée des humanistes, par ses belles traductions, un nombre considérable d'œuvres grecques, et ainsi, il donna aux aspirations de la Renaissance un aliment nouveau. Or, il est à remarquer qu'il entreprit ses publications avec les encouragements et presque sur l'invitation d'Eugène IV.
A peine nommé général des Camaldules, il vint à Rome, en février 1432, pour y traiter des affaires de son Ordre, et aussi pour se mettre en rapports avec les humanistes de la curie et faire des recherches dans les bibliothèques de la ville pontificale. Lui-même raconte ce voyage dans son Hodœporicon et plusieurs de ses lettres. Dès son arrivée, il consacra plusieurs jours à visiter le pape et les cardinaux qui le reçu-
rent avec bienveillance. Puis il parcourut les bibliothèques de Rome et des environs; Eugène IV lui ouvrit celle du Vatican, qui n'était pas encore aussi riche qu'elle le devint au temps de Nicolas V* Tou tefois, il y remarqua quelques manuscrits grecs, et y découvrit le Traité de la perfection de la vie religieuse d'Isaac le Syrien. Au monastère de Sainte- Cécile où il était descendu, il trouva vingt-neuf homélies d'Orîgène sur saint Luc, traduites par saint Jérôme. Enfin ^ il entra en relations avec les humanistes de la cour pontificale , surtout avec Pogge. Notons toutefois que lorsqu'il demanda à ce philologue jaloux la communication de son manuscrit de Frontin, il n'obtint que des promesses qui ne devaient jamais se réaliser.
Pour remercier Eugène IV ^ d'une manière digne de lui, Ambroise acheva sa traduction de la vie de saint Jean Chrysostome, la fit transcrire par un habile calligraphe et en fit hommage au pape. Ce travail fut si goûté que le général des Camaldules fut prié d'en entreprendre de semblables. Julien Césarini, cardinal de Saint- Ange, lui demanda de traduire la vie de saint Grégoire de Nazianze, et se mit entièrement à sa disposition pour lui en faciliter les moyens. Le texte de cette biographie se trouvait dans un manuscrit des œuvres de saint Grégoire, que Cenci avait emprunté à l'abbaye de Grottaferrata ; les cahiers qui la contenaient, furent détachés du volume, par ordre du cardinal, et envoyés à Traversant. Le pape s'intéressait vivement à ces traductions d'œuvres grecques. D'après le témoignage d'Ambroise lui-