‹ L'Église et les origines de la RenaissanceChapitre 71 sur 153 · Vespàsiako, p. 497 et suiv · texte numérisé non relu

Vespàsiako, p. 497 et suiv

Vitelleschi. Cette œuvre l'occupa jusqu'à ses derniers jours; l'édition princeps qui en fut faite, en 1483, à Venise, nous dit en effet que Fauteur fut empêché par la mort de la terminer. Mais ce qui fait surtout l'originalité de Blondus et lui assigne une place importante parmi les écrivains de la Renaissance, ce sont ses deux ouvrages d'archéologie, la. Roma instaurata et Vltalia illiistrata.

Comme Pogge, Cyriaque d'Ancône et la plupart des humanistes, Blondus déplorait les dévastations successives qui avaient fait disparaître tant de vestiges de l'antiquité romaine ; il avait le culte des ruines qui lui permettaient de reconstituer l'image de la Rome antique. Prévoyant que la suite des temps leur porterait de nouvelles atteintes, il voulut en dresser en quelque sorte l'inventaire pour la postérité. C'est le but qu'il se proposa en écrivant la Roma instaurata. Eugène IV favorisa sans doute cette œuvre, car c'est à lui que Blondus la dédia. Encore de nos jours, elle est de la plus grande utilité aux archéologues, qui peuvent ainsi se rendre compte de l'état où se trouvaient, vers le milieu du XV® siècle, les portes, les aqueducs, les temples, les basiliques, les arcs de triomphe et les autres monuments de la Rome païenne.

En écrivant Vltalia illustrata^ il fit à la fois œuvre d'archéologue et de géographe. Il y réunit tant de renseignements sur la topographie ancienne et moderne de la péninsule que c'est un travail indispensable à quiconque veut faire sur l'Italie du XV® siècle des études de géographie historique. Comme le précédent, cet ouvrage fut entrepris sous les auspices de la curie, ainsi que semblent l'indiquer les passages que l'auteur y a habilement insérés à la louange d'Eugène IV et de cardinaux lettrés, tels que Julien Césarini et Prosper Colonna, ses protec-

teurs. Il fut extrêmement goûté; Vespasiano termine sa notice de Blondus en disant toute la reconnaissance que méritait une pareille œuvre. Il avait raison; car Vltalia illustrata, comme la Roma instaurata^ devait développer le goût de l'archéologie et accélérer par une plus grande connaissance de l'antiquité, le mouvement de la Renaissance.

Le doyen et le plus illustre des secrétaires apostoliques était Pogge. A Favènement d'Eugène IV, il était déjà depuis vingt-huit ans au service de la curie et devait y demeurer pendant tout ce pontificat. Les découvertes de manuscrits qu'il avait faites pendant le règne de Martin V, et les écrits déjà nombreux qu'il avait composés, le plaçaient au premier rang parmi les humanistes de Rome et de l'Italie. Il ne pouvait manquer d'exercer un réel ascendant sur les nouvelles générations de lettrés que les munificences pontificales attiraient au Vatican. Cette influence était irréligieuse, car au point de vue littéraire, philosophique et moral, il représentait au plus haut degré ces goûts naturalistes et païens, épicuriens et débauchés, qui, en se développantchaque jour davantage, devaient faire de la Renaissance l'antithèse de plus en plus déclarée du christianisme ^

« Comme homme, dit Pastor, Pogge était l'une des figures les plus repoussantes de son temps. » Un amour violent de la jouissance, une cupidité sans bornes', un orgueil démesuré, tels étaient les traits dominants de son caractère. Devenu riche, grâce aux largesses pontificales, il s'était organisé à Rome une vie d'épicurien. Dans sa villa de l'Esquilin, au milieu des manuscrits et des œuvres d'art qu'il avait entassés

i. Pastor, I, 266 et suiv.

dans sa bibliothèque et dans son musée, il vivait largement, entouré des onze enfants que lui avait donnés sa maîtresse. A cinquante ans, il sentit le besoin d'une femme plus jeune, et renvoyant celle avec laquelle il avait jusqu'alors vécu, il épousa, en 1435, une jeune fille de dix-huit ans, Selvaggiadi Ghino Manenti. Les festins animaient jusqu'à Tivresse la maison de ce jouisseur. Lui-même raconte comment, son ennuyeuse besogne terminée à la chancellerie, il se divertissait en compagnie d'humanistes, ses amis, dans les conversations les plus légères. Cette société avait un lieu de réunion que, par une sorte d'effusion de franchise, les habitués appelaient « la forge des mensonges ». En 1438, âgé de cinquante-huit ans, Pogge eut l'idée cynique de réunir en morceaux choisis les impiétés et les obscénités qui s'étaient débitées dans ces assemblées. C'est son volume des Facéties, qu'aucune personne honnête ne saurait lire sans dégoût. « Quelques innocents badinages mis à part, c'est une collection de mots à double entente, d'histoires d'adultères, de grossièretés toutes crues; il n'est même pas besoin de chercher beaucoup pour trouver de gros blasphèmes. » Pour Pogge, ce n'était qu'un gracieux divertissement qui détendait l'esprit après de graves pensées ; écrire ces Facéties, c'était un acte honnête et tout à fait nécessaire que les hommes sages ne pouvaient que louer! C'est ainsi qu'il les présenta au public dans sa préface ^ . D'ailleurs, lorsque avait paru l'Hermaphrodite, cette œuvre obscène qui scandalisa l'Italie, cependant peu prude, du XV® siècle, et dont Eugène IV interdisait la lecture sous peine d'excommunication, Pogge en avait félicité le Panormite. Le poème lui avait

i. Opéra, p. 420.

semblé plein d'agrément ; il avait été charmé par la variété du sujet et l'élégance des vers, par l'art et la délicatesse avec lesquels étaient présentées les choses les plus impudiques ; il avait loué la science de l'auteur, son esprit, la finesse de ses plaisanteries, et, par-dessus tout, l'accent de vérité qui donnait à ces petites horreurs [turpuiscula) la saveur de la réalité ^

Pour pouvoir satisfaire sa passion dejouissance, tous les moyens semblèrent bons à Pogge, et il les employa indifféremment. Il écrivit un traité Deavaritia, contrôles gens d'Église; maisiEneas Silvius Piccolomini fait remarquer qu'il aurait pu tirer grand profit pour lui-même des leçons qu'il donnait ainsi aux autres ^. Il excellait à faire monnaie de ses écrits ; sa principale préoccupation, lorsqu'il avait composé quelque livre, était de trouver le Mécène qui en paierait le plus cher la dédicace. Peu lui importait d'ailleurs que ce fût le plus odieux des tyrans, et qu'il fallût lui adresser les flatteries les plus grossières. C'est ainsi que nous le voyons tour à tour apporter ses productions littéraires à Cosme de Médicîs, qui lui donne une maison entièrement organisée à Florence; à Malatesta Novello, seigneur de Césène; à Sigismond Malatesta, seigneur de Rimini. Ce dernier était l'un des monstres de l'Italie ; Pogge le fit pressentir par son favori, Robert Volturio, et lorsqu'il eut

1. Lettre au Panormite. Opéra, p. 350. H est vrai que, plus loin, Pogge engagea le Panormite à aborder des sujets plus élevés, alléguant que des chrétiens ne pouvaient pas prendre les mêmes licences que les païens. Mais, après le bel éloge qui précède de rHermapiirodite, il est impossible de ne pas voir dans cette restriction une précaution oratoire, une tartuferie littéraire destinées à calmer les susceptibilités d'honnêteté de Martin V et d'Eugène IV.

2. Devins claris.jXyî. « ... Quamvis ipse, more hominum qui aliéna us quam sua prœnoscunt vitia, nequaquam liberalis essct. •

la certitude qu'une dédicace pleine de louanges mensongères produirait les effets métalliques qu'il souhaitait, il la lui envoya ^ Rien n'est plus comique et ne met plus en lumière la cupidité de ce déplaisant personnage que les aventures de sa traduction de la Cyropédie. Il voulait l'offrira Alphonse le Magnanime, roi de Nàples, l'un des princes qui payaient le mieux les productions littéraires. Il confia son projet à ses deux amis,Barthé-» lemy Fazio et le Panormite, les priant de sonder la générosité du roi, et, sur leur conseil, il lui envoya un exemplaire de sa traduction, orné de belles miniatures et d'une couverture richement décorée d'or, et muni d'une dédicace pleine d'adulations. Mais rien ne vint en retour; Alphonse avait été écœuré par la bassesse des flatteries, et Valla, ennemi du Panormite et par la même occasion de Pogge, avait démontré que la traduction était libre et parfois infidèle. C'en était trop ; Pogge ne put contenir sa déception : « Si l'affaire n'était pas si avancée, écrivit-il, je saurais bien obtenir une plus grasse récompense d'un protecteur moins ingrat ; » et pour faire sentir au roi sa colère, il fit enlever son nom de la dédicace qu'il tint en réserve pour un plus offrant. Son indignation tomba, il est vrai, devant les six cents ducats que lui envoya enfin le roi de Naples, désireux de se concilier à tout prix un aussi venimeux écrivain : les satires qu'il préparait se changèrent en un nouveau panégyrique ^.

Alphonse n'était pas le seul à redouter les attaques de ce spadassin de lettres. Il suffisait de payer largement Pogge pour qu'il contînt ses injures, ou qu'il les mît à la disposition de n'importe qui, au service des

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