‹ L'Église et les origines de la RenaissanceChapitre 72 sur 153 · Ep. Xin · texte numérisé non relu

Ep. Xin

â. Yespàslvno, p. 4â3.

causes les plus diverses. Pour avoir attaqué Nicolas Niccoli, Filelfe reçut de Pogge quatre invectives de la dernière grossièreté. Eugène IV n'eut qu'à donner le prix voulu pour que son secrétaire lançât contre le concile de Bâle et Félix V les plus violentes apostro- ^

phes. Les écrits de nos pires journalistes ne donnent i

qu'une idée affaiblie des pamphlets de Pogge ; aucune considération, aucune pudeur, ne l'arrêtait dans ses i

diffamations. Dans sa lutte avec Filelfe, il accumule contre lui les accusations les plus odieuses : à Constantinople, non content d'avoir volé son hôte, Jean Chrysoloras, il aurait déshonoré sa fille, poifr l'épouser ensuite; à Venise, il aurait pris de l'argent à Giustiniani, et, à Florence, des joyaux à Léonard Arétin. Partout , il se serait livré à la plus grossière débauche et même à des vices contre nature, que Pogge décrit avec complaisance dans le style des Facéties ; et comme si ce n'était pas assez, la femme, le père, la mère de Filelfe sont eux-mêmes en butte aux pires accusations. C'est à peine si quatre invectives successives, méditées et écrites pendant de longues années, suffisent à Pogge pour déverser sur cette seule famille le Ilot de sa haine et de ses injures !

Lorsque la vanité littéraire de Pogge était enjeu, les pamplilets se succédaient avec encore plus de rapidité et de virulence ; c'était d'ailleurs le plus souvent pour les plus futiles motifs. Valla avait osé émettre quelques critiques sur la latinité de ses lettres : c'en fut assez pour dicter à Pogge cinq satires ou antidotes, où il lance contre le coupable les accusations les plus infâmes. Le grammairien Perotti, ayant pris la défense de Valla, il reçut, lui aussi, son invective. Guarino de Vérone eut le malheur de préférer César à Scipion : pour venger l'A- ""icaind'un pareil dédain, Pogge écrivit contre Guarino

une autre invective ^ , et bientôt, les humanistes se partagèrent en deux camps selon que leurs sympathies les rapprochaient de César ou de Scipion, de Pogge ou de Guarino. Léonard FArétin émit, un jour, l'opinion que le latin classique n'avait été qu'une langue de savants, le peuple ayant plutôt parlé des dialectes : Pogge riposta avec violence dans son Historia convwalis.

En réalité, les raisons avouées de ces polémiques n'étaient que des prétextes ; ce qui excitait le pamphlétaire, c'était le désir de ruiner dans l'opinion publique tous ceux qui jouissaient d'une certaine célébrité littéraire et pouvaient éclipser sa gloire ou simplement lui porter ombrage. Il est vrai que ses adversaires lui ressemblaient pour la plupart et que, sans effort, un Valla atteignait le ton et l'immoralité de Pogge. M. Mancini a trouvé le mot juste quand il a défini Pogge un « gladiateur littéraire^ ».Nous verrons toutefois dansla suite de ces études qu'il fit école, et qu'à mesure que la Renaissance s'émancipa de la discipline chrétienne, le nombre de ces condottieri delà plume, de ces maîtres chanteurs littéraires ne fit qu'augmenter jusqu'au plus illustre de tous, l'Arétin.

C'est à dessein que nous avons insisté sur cette physionomie littéraire et morale. Il est intéressant de signaler, dès la première moitié du XV® siècle, à la cour pontificale, au sein du collège des secrétaires apostoliques, un adepte aussi déclaré du paganisme, faisant de la satisfaction de ses passions, même les plus grossières, le but unique de la vie, élevant à la dignité de divinité intangible son moi et excitant déjà contre la morale chrétienne et l'Église les haines

4. Sabbadisi, op. cit. {Giorn, st, délia lett. ital., V, 178). 2. Mancim, op. cit., p. 71.

et les révoltes. Tout cela était notoire et cependant Eugène IV, non content de conserver Pogge à son service, le comblait de faveurs ^ Après cela, comment Voigt a-t-il pu représenter ce pape comme un bigot à l'esprit étroit, fermé aux idées nouvelles, ne se com- $

plaisant qu'au milieu de moines fanatiques et ignorants ? i

Ne faut-il pas plutôt dire, à la suite de Pastor, qu'introduire des humanistes tels que Pogge dans le collège des secrétaires apostoliques, « c'était payer trop cher les progrès qu'ils pouvaient faire faire à la latinité des documents pontificaux ».

Les humanistes appréciaient à sa valeur la générosité du pape. Ceux-là mêmes qui, par une haine plus ou moins déclarée du christianisme, dénigraient la papauté dans leurs conversations et leurs écrits, \

aimaient à vivre au Vatican. Pogge y resta pendant plus de cinquante ans et il en fut de même d'Aurispa.

Beaucoup d'autres essayèrent de s'y introduire, pensant avec Vespasiano da Bisticci « que la cour de Rome était celle où les lettrés recevaient le meilleur traitement », ou avec Filelfe, que la curie était le domicile naturel des maîtres de l'érudition et de la science ^. Valla le croyait aussi, si nous en jugeons par les démarches répétées qu'il fit pour y obtenir une situation^.

Il était professeur à l'Université de Pavie et collègue du Panormite, lorsqu'il apprit l'élection d'Eugène IV ; il envoya aussitôt au nouveau pape une lettre de félici-

i. Dans une ses lettres, 'Pogge remercie Eugène IV de beneficiis ab illo collatis. Op., p. 323.

2. Dans son invective contre Crivelli, datée de Milan, le 1" août 1465, Filelfe dit que, sous Eugène IV, il eut le vif désir de se rendre à la curie * praesertim quod eam intuerer veluti commune quoddam domicilium ac perfugium eruditissimorum virorum omnium ». Ep. XXVI, p. 181.

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