IANCINI, op. cit., p
talions ; ce qui lui valut, peu de temps après, deux béné^ fices ecclésiastiques. Cela ne lui suffit pas, puisque, dès la fin de 1431, nous le voyons chercher à obtenir une chaire à l'Université nouvellement reconstituée de Rome. Malgré la puissante recommandation de son beau-frère Dardanoni, référendaire au Vatican, il échoua. Il essaya alors de se faire allouer quelque pension sur le trésor pontifical ; le 27 novembre 1434 *, il dédiait à Eugène IV le troisième livre de son traité De s^ero bono par une lettre où il mêlait à ses flatteries les plus vives protestations de dévouement et de vertu. S'il avait écrit ce livre, disait-il, c'était pour promouvoir le bien et s'il le dédiait à Sa Sainteté, c'est qu'elle était la généreuse protectrice de l'humanisme. La lettre se terminait par cette humble supplique : « Je ne vous demande, très Saint-Père, aucune grâce particulière; la grandeur de votre sagesse et de votre générosité vous dira ce qui me convient. Rappelez-vous seulement que les largesses les plus louables sont celles qui s'adressent à l'homme de bien, les plus agréables celles qui soulagent le dénuement, les plus douces au bienfaiteur et à l'obligé, celles qui sont le gage et la récompense de l'affection ^. »
L'avenir allait bientôt montrer ce que valaient ces protestations de dévouement et ces effusions d'amour. L'année suivante, Valla passait au service d'Alphonse le Magnanime, roi de Naples, lui vendant avec sa science, la prétendue indépendance de son caractère et de sa plume. Lorsque, en guerre avec le pape, le roi voulut saper par des arguments philosophiques et historiques le pouvoir temporel des papes, en même temps
l.MiNCiNi, op. cit., p. 88.
2. BI/^ciNi, Alcune letlere di Lorenzo Valla, {Giorn. slor, délia letU ital, XXI, 31.)
^u'il tentait de le détruire par les armes, il fît appel à Valla. Telle fut l'origine du fameux traité delà donation de Constantin y premier titre du pouvoir temporel des papes (1440). Que la fameuse donation de Constantin fût apocryphe, Valla n'eut pas de peine à le démontrer; on s'en doutait avant lui. Mais il alla plus loin : il institua le procès de la papauté et « de la domination brutale, barbare, tyrannique des prêtres » ; dans le pape, il dénonça l'ennemi de la liberté des peuples, de Rome et de l'Italie. « Le pape va porter la guerre chez les nations qui vivent en paix, il fomente des discordes entre les villes et les princes: il a soif des biens des autres et dévore les siens, comme Achille le reproche à Agamemnon ; c'est un $r,(jLo- 6opo; paffiAEuç, un roi mangeur de son peuple. » Dès lors, Valla jetait contre lui le cri de révolte : « Pourquoi ne nous soulèverions-nous pas, si tu épuises notre pays, et tu Tas épuisé ! si tu dépouilles nos églises, et tu les as dépouillées ! si tu déshonores nos vierges, nos mères de famille, et tu les as déshonorées ! si tu inondes la ville du sang de ses citoyens, et tu l'en as inondée !... la cruauté, la méchanceté dont tu as usé envers nous, nous pourrions en user vis-à-vis de toi par droit de représailles. Mais nous sommes chrétiens; nous ne t'imiterons pas, nous ne brandirons pas au-dessus de ta tête le glaive de la vengeance. Après t'avoir déposé et chassé, nous en prendrons un autre pour père et pour maître. » Et comme si ce n'était pas encore assez, après l'autorité temporelle, Valla niait l'autorité spirituelle des papes, leur déniant le droit de se dire « les vicaires de Pierre ^ ».
Mais bientôt tout changea : le 2 juin 1442, Alphonse le Magnanime faisait la paix avec Eugène IV et n'ayant plus besoin de la plume injurieuse de Valla, l'abandon-
i. Pastor, I, 24-27.
nait aux inquisiteurs, effrayés de ces attaques contre le christianisme et la morale. Valla était soumis, dans le cloître des Prêcheurs de Naples, aux traitements les plus humiliants que, plus tard, Pogge devait lui rappeler méchamment dans sa seconde invective : « Spa^ tulas et tergum religiosi viri scopis acriter pulsanty vel potius a sordibus infectum corpus mundant, quo niti^ dius nderetur *. » Forcé de quitter Naples, Valla n'hésita pas à recourir à ce même Eugène IV qu'il avait si outrageusement trahi. Pour obtenir de lui le pardon, il écrivit des lettres suppliantes au cardinal Landriano, et au cardinal camérier Scarampi. Il demandait à rentrer à Rome avec ses trésors littéraires, ses Elégances, ses Collations et sa traduction en prose des seize premiers livres de Tlliade. Bientôt, il s'adressa au pape lui-même, affirmant la pureté de son cœur; il avait eu toujours le vif désir de défendre l'Eglise , disait-il, et s'il ne l'avait pas fait dans le passé, il promettait de n'y plus manquer à l'avenir! Son ambition était d'écrire l'histoire d'Eugène IV et de la rendre plus belle encore par le charme de son style ! Enfin, le 14 mars 1444, il envoyait au pape une apologie dans laquelle il protestait contre sa condamnation par l'Inquisition napolitaine.
Venant de l'auteur de la donation de Constantin, de celui qui dans le De çoluptate avait glorifié la débauche, ces protestations de dévouement et de vertu chrétienne étaient sans valeur. Aussi Eugène IV refusat-il de recueillir Valla à Rome^. Cependant, il ne lui tint pas entièrement rigueur. Plein de pitié pour la misère de son insulteur, il lui fit une pension ; c'est du
i, Pogge, hivecliv. II in Vallam, op., p. 135. 2. Mancini, op, cit., p. 339.
moins Pogge qui PalBrine : « Lorsque tu errais à travers le monde, agité par les Furies comme un nouvel Oreste, lorsque, à cause de tes fameuses vertus, tu venais d'être rejeté et ignominieusement expulsé par le roi de Naples, tu es venu à la curie; et si tu n'avais pas eu les secours de la générosité pontificale, ou bien tu serais encore figé dans ton ordure, ou bien la misère et la mendicité t'auraient précipité aux enfers ^ . » On ne sait ce qui doit étonner le plus de la condescendance exagérée d'Eugène IV, protégeant, à cause de son talent, l'insulteur de l'Eglise et du christianisme, ou de la bassesse tour à tour rampante et sifflante de ce bandit des lettres.
Plusieurs écrits de Filelfe nous apprennent que le pape lui porta, à lui aussi, le plus vif intérêt, essayant même de l'attacher à sa personne. Professeur, en 1428, à Bologne, pendant la légation de Dominique Capranica et l'épiscopat d'Albergati, ce savant helléniste avait été attiré à Florence par les offres brillantes de la République. Mais bientôt son caractère personnel, sa vanité excessive lui avaient attiré de puissantes inimitiés. Après de violentes polémiques avec Niccoli, Marsuppini et Cosme de Médicis lui-même, il avait été impliqué dans un procès criminel et, pour éviter les peines les plus graves, avait dû prendre la fuite. Ce fut alors qu'Eugène IV essaya de l'attirer dans son entourage. Par l'intermédiaire de JeanVitelleschi, évêque de Recanati, il lui offrit les fonctions de secrétaire apostolique , faisant miroiter à ses yeux des avantages si brillants qu'ils devaient largement compenser tout ce que les troubles de Florence lui avaient enlevé. Filelfe allait accepter, lorsque les Romains se soule-
\, Invec. II in Vallam, p. 230.
vèrent, forçant le pape à s'enfuir lui-même et à aller demander, pour plusieurs années, asile aux Médicis. Cinq ans plus tard, en 1438, Eugène IV lui fit de nouvelles avances. Transporté de Ferrare à Florence, le concile œcuménique allait tenir dans cette dernière ville ses plus importantes sessions, et pour faire faire bonne figure à l'Église latine devant les Grecs qui allaient y venir, Eugène IV cherchait à s'entourer non seulement de savants théologiens, mais encore de tous ceux qui occupaient un rang élevé dans la république des lettres. « Le pape Eugène fit venir à Florence tous les lettrés de l'Italie et du dehors, » nous dit Vespasiano. Un helléniste, tel que Filelfe, avait sa place m^irquée au premier rang de cette élite ; aussi le pape essaya-t-il de l'attirer, se faisant fort de le réconcilier avec les Médicis et tous ceux qui, cinq ans auparavant, l'avaient exilé. Filelfe déclina ces offres, dans sa lettre du 3 septembre 1438 ^ Après avoir protesté de sa vénération pour le souverain pontife et de son entière confiance en ses intentions, il déclara que l'animosité et la perfidie de Cosme et de sa faction lui était trop connue pour qu'il ne redoutât pas leurs embûches, malgré la bienveillance apostolique. Il demanda à Eugène IV la permission de pourvoir lui-même, comme il l'entendrait, à sa vie et à son salut. « D'ailleurs, disait-il en terminant, dans la foule de ces hommes savants et diserts qui se pressent à la curie, le pape n'a que l'embarras du choix pour désigner ceux qui serviront d'interprètes entre les Grecs et les Latins 2. » Ce fut seulement sous Nicolas V que Filelfe fit son apparition à la cour pontificale. Pour avoir conservé jusqu'au bout l'indépendance de
i. Filelfe raconte tout cela dans son invective contre Crivelli,-Bp. XXVI, p. 181.