Vespasiano, Noferi Strozzi
tact des œuvres d'art et surtout, il entra en relations avec les savants et les lettrés, les latinistes et les hellénistes qui s'y rendaient non seulement de l'Italie, mais encore des villes lointaines de l'Orient. Dans leur nombre se trouvait le célèbre Manuel Chrysoloras que Palla avait fait venir de Constantinople et qui fut l'un des grands initiateurs des études helléniques en Italie. A cette école, Thomas de Sarzane reçut la culture grecque qui devait le mettre en évidence parmi les humanistes. Chez Albizzie et chez Strozzî, il trouva aussi des livres en abondance ; il en copia plusieurs pour son usage personnel. Ce fut alors sans doute qu'il étudia pour la première fois les savants et les philosophes de l'Hellade, Platon, Aristote, Plutarque, Ptolémée dont les œuvres avaient été achetées à l'Orient par ces généreux Florentins. Il vécut deux ans dans ce milieu lettré. L'argent qu'il y gagna, lui permit de retourner à Bologne pour y continuer ses études (1419) ; mais il conserva pour ses premiers protecteurs la plus vive reconnaissance. Il le prouva plus tard lorsque, devenu pape, il vint en aide aux Strozzi et aux Albizzi que les vicissitudes politiques avaient précipités dans l'exil et la misère.
A Bologne, il fît ses études de théologie et, au bout de trois ans, il reçut le grade de maître (1422). Il conçut alors un goût très vif pour l'Ecriture Sainte : « il savait par cœur la Bible tout entière, déclare Vespasiano, et il la citait toujours avec à-propos. » Il s'éprit aussi des Pères de l'Église, en particulier de saint Augustin : « Alors qu'il n'était qu'un pauvre maître en théologie, les œuvres de ce Père, en douze volumes soigneusement reliés, formaient déjà l'ornement de sa bibliothèque, et il commençait à collectionner, avec une ardeur infatigable, les manuscrits
des lettres de ce grand docteur *. » Il se familiarisait avec la scolastique, encore enseignée dans les Universités et en particulier à Bologne. Vespasiano nous dit qu'il « étudia entièrement le Maître des sentences avec tous ses commentateurs; car là où l'un manquait, l'autre le suppléait ». Enfin il se tenait au courant du mouvement des esprits de son temps : « il connaissait à merveille les savants modernes ». Il s'intéressait à toutes sortes de questions et aux sciences les plus variées, pouvant causer tour à tour de géographie et de politique, de mathématiques et d'histoire, de médecine et de littérature, de droit et de théologie. Il était à peine dans sa vingt-cinquième année et il avait déjà cette culture encyclopédique, embrassant à la fois les lettres, les sciences et les arts, qui a été, pendant la Renaissance, la marque des grands esprits. Remarquons toutefois combien elle était harmonieusement distribuée : humaniste, Thomas l'était au plus haut degré, et cependant, loin de s'enfermer dans un amour étroit de l'antiquité, il apprenait la Bible, faisait de saint Augustin son maître préféré et se mettait à l'école des scolastiques. Latiniste, il l'avait été dès sa plus tendre jeunesse et en même temps il devançait son temps dans la connaissance du grec. Son intelligence fondait ensemble l'antiquité et ' le christianisme, Rome et la Grèce, les lettres et les arts, les sciences profanes et les sciences sacrées.
Il offrit tout cela à Dieu en se faisant prêtre. En 1422, il reçut les ordres sacrés de Nicolas Albergati, évêque de Bologne. Aussi instruit que pieux, ce saint prélat ne tarda pas à reconnaître les mérites de Thomas et il l'attacha à sa personne comme intendant et secré-
i. Pastor, II, 20.
taire. Pendant plus de vingt ans, de 1422 à 1443, année de la mort d'Albergati, maître Thomas resta à son service, lui témoignant un dévouement sans bornes et une affection vraiment filiale, dirigeant sa maison, l'accompagnant dans ses missions diplomatiques, le soignant dans ses maladies , mais surtout profitant, des exemples héroïques de vertus que ne cessait de lui donner, au milieu des souffrances, ce religieux devenu cardinal. Dans cette nouvelle situation, maître Thomas put, dans une certaine mesure, donner libre carrière à son goût pour les constructions, les livres et les hommes d'esprit. Intendant d'Albergati, il fit réédifier en son nom le palais épiscopal de Bologne et se servit des ressources dont il disposait pour réunir dans sa bibliothèque de nombreux manuscrits ; « il avait des livres sur tous les sujets... tous, exécutés exprès pour lui et avec la plus grande méthode... Tout ce qu'il pouvait avoir, il le dépensait en livres » .
Comme Pogge, il profita des voyages qu'il fit à l'étranger, à la suite d'Albergati, pour entreprendre des recherches dans les bibliothèques et y découvrir des œuvres théologiques ou littéraires jusqu'alors ignorées, qu'il emportait comme un trésor en Italie. Parmi ces trouvailles, Vespasiano mentionne les sermons du pape saint Léon et les Commentaires de saint Thomas sur l'Évangile de saint Matthieu. Il oublie la plus importante de ces découvertes, celle des œuvres de TertuUien. Ces livres qu'il réunissait avec tant de soin, il ne les traitait pas en simple collectionneur ; « il y en avait peu qu'il n'eût étudiés et annotés de sa main ; car il avait une écriture fort belle, tenant le milieu entre l'antique et la moderne... A la bibliothèque du Saint-Esprit, se trouve un livre qu'il donna aux religieux ; c'est le Traité de saint Augustin contre Julien le Pélagien et d'autres
hérétiques : il est annoté de sa main de cette écriture dont je viens de parler ».
Lorsque, à la suite de ses légations en France, Nicolas Albérgati eut été nommé cardinal par Martin V, il dut faire des séjours plus nombreux et plus longs à la cour pontificale; dans ces circonstances, il se faisait toujours accompagner de son fidèle secrétaire. Ce fut ainsi qu'après une absence de quinze ans, Thomas de Sarzane revint, en 1433, à Florence *. Il vécût alors dans l'intimité de ces humanistes qui faisaient l'ornement de cette cité et de la cour romaine. « Soir et matin, Léonard et Charles d'Arezzo, GiannozzoManetti, Jean Aurispa, Gaspard de Bologne, Pogge et d'autres savants en grand nombre avaient coutume de se réunir en plein air près du palais du pape, pour y causer amicalement sur des questions de littérature. Thomas Parentucelli était assidu à ces réunions. Ordinairement, il s'y rendait après avoir ramené son cardinal chez lui et on le voyait arriver à la hâte, monté sur un mulet et accompagné de deux serviteurs. A peine descendu, il entrait avec vivacité dans la discussion commencée par ces beaux esprits^. » Il assistait aussi aux séances qui se tenaient au couvent du Saint-Esprit et où l'on traitait plutôt des questions philosophiques et théologiques. Humaniste avec Pogge et ses autres compagnons, il était théologien au Saint-Esprit avec les religieux et le pieux Vangelista de Pise. Bientôt après, aux conciles de Ferrare et de Florence, il trouva d'excellentes occasions de mettre ses connaissances si variées au service de l'Église; possédant la langue grecque presque autant que la latine, versé dans
i. La curie résidait à Florence depuis la réyolte qui avait chassé Eugène IV de Rome en 1433.