‹ L'Église et les origines de la RenaissanceChapitre 85 sur 153 · Perkiîjs, I, 239. I · texte numérisé non relu

Perkiîjs, I, 239. I

dans la cléricature, ce célèbre architecte fut payé non en sommes d'argent portées sur les comptes, mais en pensions et bénéfices ecclésiastiques.

Leo-Battista Alberti appartenait à une famille qui avait figuré au premier rang dans l'histoire de Florence. Né en 1404, il passa dans l'exil les années de sa jeunesse jusqu'au jour où, en 1428, des changements politiques rappelèrent sa famille dans sa patrie. Cette activité passionnée que ses ancêtres avaient montrée dans les luttes communales, Leo-Battista la déploya dans les choses de l'esprit. Littérateur et juriste, philosophe et poète, mathématicien et artiste, il voulut embrasser d'un seul regard l'ensemble des connaissances humaines, tout en s'exerçant d'ailleurs à la lutte, à l'équitation, à l'escrime, au jeu de paume et à d'autres exercices physiques. Donner à son intelligence une portée immense par des goûts et des connaissances encyclopédiques, multiplier à l'infini les énergies de son être en développant harmonieusement les forces de l'esprit et celles du corps, tel fut le but qu' Alberti assigna à sa vie. C'était l'idéal antique et naturaliste que la Renaissance contemplait de plus en plus dans ses modèles et que ses fidèles allaient substituer, d'une manière plus ou moins consciente, aux aspirations surnaturelles du christianisme. Ce fut cette incarnation en Leo-Battista Alberti des aspirations de son temps qui donna à cet artiste un réel ascendant sur ses contemporains, heureux de voir vivre en lui ce qui s'agitait confusément dans leurs âmes. Avec lui, comme plus tard avec Léonard de Vinci, la Renaissance prenait conscience d'elle-même. Aussi nous paraît-il utile de nous arrêter devant cette figure pour mesurer la portée de sa rencontre avec Nicolas V, le chef de l'Eglise et de la chrétienté.

Nous remarquons d'abord chez Leo-Battista un goût exclusif et une sorte de culte pour l'antiquité profane. Dès sa jeunesse, il a une vraie passion pour le | grec ; c'est en grec qu'il écrit son traité de la Repu- î blique florentine. A l'âge de vingt ans, pour charmer L les loisirs forcés d'une convalescence, il écrit une co- » médie latine, le Philodoœios; il la calque sur le modèle antique et pour compléter l'illusion, la publie sous le pseudonyme de Lepidus. L'imitation était si réussie que plus tard l'imprimeur de l'humanisme, Aide Manuce, qui était cependant un connaisseur dans la matière, devait la publier sous ce titre : Lepidi Comici VETERis Philodoxios fabula ex antiquitate eruta ^ . On a dit que devant un passage obscur d'un auteur antique, Alberti avait l'embarras d'un croyant devant . un texte difficile de la Bible. C'est avec le même res- ^ pect religieux qu'il décrivait les ruines. Lrorsque, en 1432, il vint s'établir à la curie, « il étudia la topographie et les mesures des murailles de Rome, il les calcula avec le plus grand soin, grâce à des instruments mathématiques; car il était à la fois très habile en architecture et amateur d'antiquités^ ». Il fit également des recherches sur les aqueducs. C'est encore aux anciens qu'il demanda les règles de l'art : dans son traité de sculpture, il remit en honneur le canon de Polyclète et, dans son traité d'architecture, il prit pour maître Vitruve.

Cette imitation étroite de l'antiquité classique lui j

donna au plus haut degré le culte de la forme. Les lettres et les arts exercent l'esprit et activent la vie ; c'est, d'après lui, leur unique raison d'être. Puis-

i. PoPELiN, Leo-Baltista. [Gazette des Beaux-Arts, 1868, p. 403-43i.) 3. RcccELLAi, De urbe, 1099.

qu'ils sont faits pour une contemplation subjective et non pour un but objectif, qu'importe le choix du sujet? l'essentiel est que la manière dont il est traité donne à l'esprit les plus vives jouissances. Aussi est-ce sur des questions futiles qu'Alberti exerça le plus souvent son talent littéraire. Il écrivit des comédies badines comme le Philodoxios^ et la Vidiia et defunctus^ prélude de la fameuse Calandra de Bibbiena et de l'immorale Mandragola de Machiavel, Pour calmer un accès de fièvre, il composa une dissertation sur la Mouche, à l'imitation de celles de Lucien et des autres rhéteurs de l'époque impériale ; une autre fois, il écrivit l'éloge de son chien. Dans ses Uxoria^ il agita la question de savoir s'il vaut mieux pour un mari fermer les yeux sur les déportements de sa femme que d'occuper toute une vie à la surveillera

Un autre trait de son caractère, c'était l'amour de la raison pure. Pendant le séjour de la curie à Bologne, en 1437, il revint aux études juridiques qui avaient passionné sa jeunesse et il écrivit un traité de droit. Il y proclamait ce principe grave « que le juge doit juger d'après les inspirations de sa raison et non d'après la lettre de la loi » et il en tirait des conclusions qui marquaient un progrès sensible sur les théories des criminalistes de son temps : « La peine, disait-il, est un bien parce qu'elle venge l'offense portée à la société, un mal parce qu'elle afflige un individu. Mais en tout châtiment il faut se rappeler qu'il ne doit être ni plus fort ni plus faible qu'il n'est besoin. Dans le traitement des condamnés, il faut viser leur correction et non leur perte. » Mais du même principe, il

i, HANciifi, op. cit., p. 309 et suiv.

tirait aussi d'autres conclusions qui auraient pu effrayer le pape et l'Eglise : « Je pense, disait-il, qu'à Dieu doit être laissé le soin des choses divines et que les humaines seules sont de la compétence du juge. M Prononcée avec toute la solennité d'un article de foi, cette phrase proclamait le divorce de la société civile et de la société religieuse, puisqu'elle déclarait que les gouvernements ne doivent poursuivre que des fins temporelles et rester indifférents aux spirituelles, défendre les intérêts matériels et laisser de côté les lois surnaturelles de la morale, qu'ils sont incompétents en matière religieuse et que, pour tout dire en un mot, ils ne connaissent pas Dieu. Ces théories, dont se réclament nos modernes « défenseurs de la société laïque », sont contenues implicitement dans cette déclaration que faisait, à la cour pontificale, le clerc, qui se nommait Alberti. Ce rationalisme devait facilement le conduire au libre examen. Dans son Momus, écrit vers 1443, il s'élevait contre le principe d'autorité en matière de pensée et terminait par cet aphorisme dont on peut tirer les plus graves conséquences : « Rien ne rejette plus la vérité dans l'ombre que l'autorité * ! »

En même temps qu'il réduisait ainsi le domaine de Dieu et de l'autorité dans les choses humaines, Alberti ouvrait à la science les plus vastes horizons. Il lui faisait surtout la part large dans les arts, soumettant à ses lois absolues leur inspiration et leur fantaisie ailée. Dans son traité de sculpture, il demandait à la géométrie et au calcul les règles des proportions et de la symétrie; dissertant de la peinture (1435), il faisait la théorie physique des couleurs dont il défî-

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