CHAPITRE IX
NICOLAS V ET L^HUMÀNISME
L'avènement de Nicolas V fut salué avec enthousiasme par le monde des humanistes ; c'était l'un d'eux qui ceignait la tiare et de cet heureux événement ils attendaient toutes sortes d'avantages. Ils manifestèrent leur joie par des harangues et des lettres où de nombreuses demandes se mêlaient aux félicitations. En lui apportant, le l®*" mai 1447, les vœux des lettrés, leur doyen, le vieux Pogge, lui disait : « Je vous en supplie, Saint-Père, n'effacez pas de votre mémoire le souvenir de vos anciens amis ; au milieu des soucis de toutes sortes qui vont peser sur vous, ne négligez pas celui de penser à eux... On attend de vous seul ce que tant d'autres ont oublié de faire ; à vous le soin et la gloire de rendre aux études leur ancienne splendeur, la vie aux arts les plus nobles. » Dans les différents États italiens, les humanistes briguaient l'honneur de porter au pape en des ambassades l'église et les origines de la renaissance. 13
solennelles les hommages de leurs princes ou de leurs républiques et, dans leurs harangues, ils ne se faisaient pas faute de vanter leurs propres talents ni de poser leur candidature à quelque faveur. « Je vous en prie, recevez-moi et comptez-moi dans votre troupe d'élite, » disait à Nicolas V l'ambassadeur milanais Guiniforte Barzizza. Ceux d'entre eux qui étaient engagés au service de souverains étrangers, semblaient le regretter et ils aspiraient après le jour où ils pourraient venir à Rome prendre leur place dans l'entourage du pape : « J'irais bien à Rome, écrivait, dès le 1®' septembre 1447, au secrétaire apostolique Jean Aurispa, l'illustre Filelfe, si je pouvais obtenir mon congé \; » et ce vœu il l'exprimait encore, le 11 septembre, à Albert Zancarius, le 8 octobre 1452, à son fils Xénophon ^. En même temps, les humanistes présentaient au pape leurs dédicaces intéressées. De Naples, Barthélémy Fazio lui apportait à la hâte son livre De hominis excellentia *. « Tous les savants du monde, dit Vespasiano, vinrent à Rome sous le pontificat de Nicolas, soit de leur propre mouvement, soit pour répondre à son appel. »
Comme le fait remarquer le libraire florentin, « Nicolas V lui-même avait le plus grand désir de les voir à sa cour » ; il se piquait « d'accueillir et de récompenser même les talents médiocres ». Lorsqu'il se trouvait en présence d'un humaniste de marque, surtout si à la connaissance de l'antiquité s'unissait en lui la pratique de la langue grecque, il mettait tout en œuvre, libéralités, aimables flatteries, causeries familières,
4. Ep. V, p. 40 v«. Filelfe était alors au service de François Sforza, duc de Milan.
s. Ibid., XI, p. 80. 3. VoiGT, II, 71.
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pour se rattacher. En 1453, Filelfe se rendit de Milan à Naples pour offrir un de ses livres de poésie au roi Alphonse; Nicolas V fut étonné de ne pas le voir se présenter au Vatican, dès son arrivée à Rome, et il lui dépêcha successivement deux de ses familiers, Blondus et Pierre de Noceto, pour l'engager à s'y rendre. Lorsque, gagné par tant de prévenances, Filelfe fut devant lui , le pape se fît prêter le manuscrit qu'il emportait à Naples, demandant à le garder quelques jours pour le lire en entier; et, au bout de neuf jours, il le lui rendit avec beaucoup d'éloges. Dans cette seconde audience, il employa toutes sortes de séductions pour garder Filelfe auprès de lui. Rappelant leur ancienne amitié de Bologne, lorsqu'ils vivaient ensemble auprès d'Albergati, il lui proposa la charge si enviée de secrétaire apostolique, lui promettant en outre un traitement de 600 ducats pour la traduction de chefs-d'œuvre de la littérature grecque ; et comme Filelfe alléguait les obligations quile rappelaientàMilan, auprès de François Sforza : « Bon gré, mal gré, lui dit Nicolas V, vous resterez ici! » Puis, prenant un air enjoué, il lui tendit une bourse de soie qu'il portait sous ses vêtements en lui disant : « Il y a là 500 ducats ; acceptez-les en souvenir de ce jour qui a ravivé notre amitié. Ayez confiance et faites le plus grand fond sur notre affection. Avant trois ans, nous aurons pourvu à vos affaires de telle manière que ni vous ni vos descendants ne connaissiez la pauvreté. ^ » « Voilà de la générosité ! » s'écrie Vespasiano, après avoir rapporté ce trait; et avec lui tous les humanistes le répétaient, lorsque l'un d'eux recevait de Nicolas V l'accueil fait à Filelfe.
i. Filelfe donne lui-même tous les détails de ces audiences dans son Invective contre Crivelli, XXVI, p. 181 v».
En même temps qu'il attirait à sa cour les humanistes les plus en vue, Nicolas V réunissait dans sa bibliothèque des manuscrits précieux. Élu pape, il put enfin réaliser le vœu qu'il émettait déjà, dans sa jeunesse, à Florence et consacrer de fortes sommes aux livres comme aux constructions. A l'exemple de Pogge qui, dès le début du pontificat de Martin V, avait fait les plus belles découvertes dans les bibliothèques, Nicolas V organisa dans toute l'Europe de vraies battues scientifiques pour retrouver les œuvres antiques qui avaient échappé aux investigations de ses devanciers ^
L'un de ces explorateurs fut Enoch d'Ascoli. D'après Pogge 2 suivi par Voigt, il n'aurait pas eu les qualités nécessaires à la mission qui lui avait été confiée ; mais nous savons déjà le cas qu'il faut faire des appréciations de Pogge , presque toujours dictées par la malveillance, et de celles de Voigt, souvent déterminées par son parti pris contre l'Église. Platina et Filelfe parlent au contraire d'Enoch avec plus de considération. 11 partit vers le mois d'avril 1451, muni de plusieurs lettres apostoliques de recommandation, dont l'une était adressée à Louis de Erlichshausen, grand maître de l'ordre teutonique à Kœnigsberg^; Nicolas \ y déclarait que, pour retrouver les nombreux écrits des anciens, qui par la faute des temps avaient été perdus, il chargeait son familier, « versé dans les lettres grecques et latines », de faire des recherches à travers les monastères; il priait le grand maître de faire montrer à Enoch tous les livres qui se trouvaient sur son territoire et de lui permettre d'en faire exécuter