U0 L 1 ÉGLISE ET LES PHILOSOPHES
rer l'orage par des promesses et des demi-mesures. Ce système souriait à sa faiblesse, mais il était le plus inexécutable et le plus funeste de tous.
Lardent et implacable Charles fut le premier à réclamer raccomplissemenl de la promesse pontificale. Le pape, réveillé en sursaut, en pleine Arcadie* à Castel-Gandolfo. au milieu de ses rêves de paix universelle, fut brusquement rappelé aux préoccupations terribles qu'il avait jusque-là écartées avec soin de sa pensée. En un jour sa gaieté disparut, et cette belle nature perdit pour lui ses enchantements. L'inexorable fantôme de la réalité se dressa devant lui. 11 demanda du temps, allégua le devoir d'une plus mûre réflexion et les délais indispensables pour rendre l'instruction complète. Bernis, qui avait recueilli la succession de d'Aubelerre, lui ayant paru de meilleure composition que son collègue Azpurù, il s'en fit un ami et un intercesseur auprès des cours. Cette conquête lui coûta peu d'efforts. Par les qualités conciliantes de son esprit, par sa raison élevée, par sa suprême indifférence pour le fond du débat, indifférence habilement déguisée en impartialité et en tolérance, Bernis était mieux fait que personne pour compatir aux embarras de Clément. Ses rancunes et ses défiances, sentiments peu durables chez lui, tombèrent promptement devant l'accueil touchant et flatteur de Ganganelli. Celui-ci le reçut dans son intimité, le combla de prévenances, d'attentions, de faveurs. Il se fit son égal, son confident, j'^iais dire sou protégé. « Je ne veux être pour vous, lui disait-il, que le cordelier Fra Lorenzo. » Ému, charmé, ébloui, le vaniteux cardinal se vit assis sur le trône de saint Pierre avec les clefs mystiques dans sa main. 11 devint le défenseur officieux des temporisations du pontife.
En France, la tâche était facile : Choiseul, honteux de voir échouer une ligue de rois contre des ennemis ridicules
à ses yeux, dégoûté, humilié des longueurs de cette guerre, en était arrivé à se repentir de l'avoir commencée : « Les rois remporteront-ils? les jésuites auront-ils la victoire? Voilà la question qui agite les cabinets et qui est la tourte des intrigues, des tracasseries et des embarras de toutes les cours catholiques. En vérité, Ton ne peut voir ce tableau de sang-froid sans en sentir l'indécence, et, si j'étais ambassadeur à Home, je serais honteux de voir le P. Ricci l'antagoniste de mon maître. » Il prescrivait à Demis une attitude toute passive. Celui-ci n'eut donc aucune peine à le convaincre de l'utilité des délais. Mais ses harangues fleuries vinrent échouer devant l'opiniâtreté castillanne. Charles se montra intraitable. 11 ne voyait dans les raisons alléguées par Clément que des prétextes destinés à amuser sa bonne foi et à lasser sa persévérance, dans l'intercession de Bernis, qu'une complaisance de courtisan; dans la tiédeur de Choiseul, qu'une indifférence coupable, presque une trahison. Dans toutes ses dépêches, l'ombrageux Espagnol accusait les lenteurs du cardinal ; il revenait infatigablement sur son delendn Car* thaijo; il s'efforçait de réchauffer le zèle du ministre de France, s'indignait de ses défaillances, et son respect pour le pacte de famille tempérait seul l'amertume de ses plaintes.
De leur côté, les jésuites n'étaient point inactifs. Du premier regard, ils avaient pénétré l'âme de Ganganeili et le secret de ses incertitudes. Sans sympathie pour eux, mais retenu par la crainte de déchirer le sein de l'Église, par des scrupules de conscience, des préjugés de cloître mal effacés de son espril, il ne pouvait se prononcer contre l'ordre qu'au dernier moment et en cédant à des dangers plus redoutables encore. Ils savaient de plus qu'il était loin d'être inaccessible à la terreur qu'inspirait le renom de leurs vengeances. Ils exploitèrent largement cette pu-
sillanimité. Ils excitèrent contre lui la noblesse, mécontente de ses innovations. Us le menacèrent tantôt de la colère de Marie-Thérèse, tantôt de leurs propres ressentiments. Ces menaces produisirent leur effet : « On commence à s'apercevoir, écrivait Bernis. des précautions dont le pape use pour son mander et sa persouue ; il a pour cuisinier un frère cordelier qui travaille seul pour sa nour- * riture. • Et ailleurs : <c Le général de Tordre de la Passion a averti Sa Sainteté de prendre garde à sa nourriture. » (Bernis à Choiseul.)
Cependant les insistances de la cour d'Espagne prenaient un tou si pressant à Versailles, si impératif à Rome, que Bernis, menacé de perdre sou ambassade, dut employer toutes ses grâces pour décider le pape à donner aux cours au moins un commencement de satisfaction. Ganganelli écrivit à Louis XV. Sa lettre, où il faisait servir son ignorance de la langue française à voiler l'expression de sa pensée, et où la mystification italienne enveloppée de bonhomie et de naïveté se présentait sous les dehors bénins d'une faveur apostolique, resta pour le cabinet français un hiéroglyphe indéchiffrable. Choiseul, impatienté, traita sans façon le pape de fourbe. Quant à Charles, il s'emporta, menaça. Lorsqu'on lui apprit le motif apparent des hésitations de Clément, il leva les épaules et offrit de débarquer une armée à Civita-Vecchia pour le protéger contre ses ennemis imaginaires. Celte offre ironique avait pour but de laisser entrevoir au malheureux pontife qu'en tin de compte son allié, poussé à bout, pourrait bien s'aviser de le protéger malgré lui-même. Il céda le cœur plein d'angoisses. Sa lettre du 30 novembre 1769 à Charles est un engagement positif, formel, irrévocable. 11 demande encore du temps pour opérer la suppression, mais il la reconnaît juste et nécessaire. « Les membres de cette société, dit-il, ont mérité leur ruine par l'inquiétude de leur
esprit et l'audace de leurs menées. » Il espérait, par cette promesse, désarmer son persécuteur en calmant son impatience. On a peine à concevoir cet aveuglement.
Sa décision réunissait, en effet, tous les inconvénients, tous les dangers des deux alternatives dont le choix lui restait, sans en offrir un seul avantage. Les jésuites, voyant • leur ruine proclamée nécessaire à la face du monde, allaient redoubler leurs intrigues, enfler leurs menaces, rallier leurs partisans pour une lutte suprême et désespérée. Charles, maître absolu désormais des négociations, allait devenir d'autant plus exigeant qu'il était plus près du but marqué par sa haine. On avait irrité son ardeur au lieu de la refroidir. Quels prétextes lui opposer à l'avenir? L'extinction n'avait-elle pas été reconnue juste et nécessaire? Par cette maladroite concession, Clément XIV se mit à la meivi de l'Espagne. La promesse qui lui avait valu la tiare pouvait être niée on éludée; celle-ci était publique, solennelle, irrévocable.
Cependant, comme si cette demi-résolution eût soulagé son àme troublée, on le vit revenir à la sérénité et à l'enjouement des premiers jours de son pontificat. 11 respira plus à l'aise, et c'est avec une pleine liberté d'esprit que. pour manifester plus nettement encore son intention, il supprima la bulle In cœna Domini. Cette bulle célèbre était le résumé de toutes les prétentions ultramontaines. L'infaillibilité du pape, son indépendance des conciles, sa suprématie sur les rois, s'y étalaient à chaque ligne avec cette heureuse arrogance qui est le privilège des oracles. Cette charte surannée d'un pouvoir qui n'était plus qu'une ombre, était tous les ans lue publiquement à Rome le jeudi saint, comme le programme idéal d'une politique que la dureté des temps rendait impraticable dans le présent, mais qu'on tenait suspendue sur la tête des rois comme une menace et un défi. En la supprimant. Ganganelli ht