III. Le triomphe du Gallicanisme
L'assemblée du clergé de France s'ouvrit le 31 octobre 1681. Ce n'était point un concile : elle n'en avait aucun des caractères; elle ne comptait que 34 prélats sur 135 sièges épiscopaux qu'il y avait alors en France, et 38 prêtres délégués du clergé.
Elle était présidée par les archevêques de Paris et de Reims. Les esprits étaient surexcités. On pouvait craindre un schisme.
Heureusement dans cette assemblée il y avait un homme dont le génie s'imposait et dont la suprême habileté sauva la situation : Bossuet. Certes Bossuet niélait point l'ennemi de Louis XIV; mais il n'était point non plus l'ennemi de la Papauté. Placé entre le Pape et le Roi, et, voulant prévenir un choc qui eût été fatal, que lit-il? On lui a beaucoup reproché sa manière d'agir. C'est à tort. 11 est facile à distance, Messieurs, de condamner les hommes qui se sont mesurés avec des situations difficiles, et qui ne s'en sont pas tirés au gré de nos désirs. Si nous avions été à leur place, il est probable que nous aurions manœuvré avec moins d'adresse et moins de dignité. Dans les circonstances délicates que je viens de dire, Bossuet fit deux choses.
1° Il prononça un magnifique discours d'ouverture sur L'Unité de l'Église, dans lequel le grand orateur s'applique à écarter le schisme en montrant la suprématie du siège de Rome et en s'écriant avec une éloquence qui lit tressaillir l'assemblée : « Si je t'oublie jamais, ô sainte Eglise romaine, puissé-je m'oublier moi-même ! Que ma langue se sèche et demeure immobile dans ma bouche, si tu n'es pas toujours la première dans mon souvenir ! » Puis, dans la crainte de déplaire au puissant monarque qu'était Louis XIV,
2° Bossuet pose un second acte. Il rédige et fait voter par l'assemblée les fameux quatre Articles qui constituent la Déclaration du clergé de France, à savoir :
« Que la puissance ecclésiastique n'a aucun pouvoir sur le temporel des princes ;
« Que le Concile général est supérieur au Pape ;
« Que l'exercice de la puissance ecclésiastique « doit être tempéré par les canons et par les usages « reçus dans les Eglises particulières ;
« Que le jugement du Souverain Pontife en « matière de foi n'est infaillible qu'après le consen- « tement de l'Eglise. »
Le Roi fit aussitôt enregistrer ces quatre Articles dans tous les Parlements, et les professeurs des écoles de théologie furent tenus d'y souscrire.
Mais le pape Innocent XI ne pouvait pas laisser passer une telle doctrine, de tels procédés. Il condamna aussitôt les quatre Articles. Son successeur Alexandre VIII fit une bulle où il déclare cet acte de plein droit nul, invalide et illusoire. Plus tard Pie VI qualifie la Déclaration de téméraire, scandaleuse, injurieuse au Saint-Siège. Enfin le Concile du Vatican a donné le dernier coup à l'erreur gallicane. Cette erreur gallicane serait maintenant une hérésie. Il faut ajouter ici que Bossuet, qui avait été l'inspirateur et l'auteur de la Déclaration, fut lui-même le premier à l'abandonner. Après avoir entrepris de la défendre, il laisse échapper ce mot
qui la condamne : « abeat quo libuerit ! Et maintenant qu'elle s'en aille où elle voudra ! »
Voilà, Messieurs, le gallicanisme dans toute l'intensité de son triomphe. Au fond il était une révolte de la France contre la Papauté. La lutte entre Louis XIV et le Pape dura plusieurs années. Mais sur la fin de sa vie l'orgueilleux Roi de France fut rendu plus souple par les malheurs privés et publics qui accablaient le royaume et la famille royale. Les Papes eux-mêmes usèrent d'indulgence, et, tout en repoussant fermement les fausses maximes de l'Eglise gallicane, ils évitèrent de briser avec la France. La méthode de temporisation et de suprême bienveillance employée aujourd'hui par le grand Pape Léon XIII envers la nation française n'est pas nouvelle. C'est une vieille tradition de la Papauté, et elle n'est point à la veille d'y renoncer. La France, malgré ses écarts et ses ingratitudes, reste chère à l'Eglise. Ceci nous donne le droit d'être fiers et nous impose le devoir d'être reconnaissants.
Je vous ai promis un mot sur la Révocation de lEdit de Nantes. Louis XIV, voulant favoriser la religion catholique et restreindre la puissance des Protestants, révoqua l'Édit par lequel Henri IV avait accordé certains privilèges aux Réformés. Ce coup d'autorité eut des conséquences très diverses : avec des retours sincères, on vit se produire des
conversions plus apparentes que réelles, et il y eut sur quelques points du Royaume une recrudescence de fanatisme parmi les protestants. Villard, avec ses dragons, eut de la peine à soumettre les hérétiques des Cévennes et du Vivarais. 11 y eut dans cette répression des excès blâmables et réprouvés par l'Eglise ; et les dragonnades n'eurent guère d'autre résultat que de porter bon nombre de Calvinistes àémigrer en Suisse, et surtout en Hollande et en Angleterre. Louis XIV, en révoquant l'Edit de Nantes et en frappant l'hérésie, voulait conserver l'unité de la France, que les protestants essayaient de diviser, comme ils avaient divisé l'Allemagne. L'Eglise ne saurait être rendue responsable dune campagne qui fut toute politique. L'Eglise envoyait des missionnaires aux Calvinistes, tandis que Louis XIV leur envoyait des dragons. Louis XIV procédait par la force. L'Eglise procédait par la persuasion. C'est sa méthode, et elle ne la changera jamais !
Amen !
DIXIÈME CONFERENCE
L'Église et le Jansénisme
Messieurs,
Nous étudions les combats de l'Eglise dans les temps modernes, et nous l'avons vue se mesurer successivement avec la Renaissance, avec le Protestantisme, avec le Gallicanisme. Bientôt une lutte suprême va s'engager. Le philosophisme et la Révolution vont frapper l'Eglise de la plume et de l'épée. Mais, avant d'assister à ce combat tragique, nous devons nous arrêter devant une hérésie détestable et puissante qui, au xvne et au xviue siècle, se cacha dans le sein de l'Eglise comme un serpent et lui infligea de cruelles et déloyales morsures. Parlons aujourd'hui du Jansénisme. Pendant deux siècles il a jeté le désarroi dans les consciences, dans l'Eglise et dans l'Etat. Etudions-le en suivant simplement l'ordre chronologique.