I. Le Jansénisme sous Louis XIV
Vous n'attendez pas de moi, Messieurs, une exposition détaillée et méthodique des erreurs jansénistes. Ce serait long et fastidieux, et, si j'ai le désir de vous éclairer, j'ai encore davantage le désir de ne pas vous ennuyer. Qu'il me suffise de vous dire qu'au xve siècle un professeur de l'Université de Louvain, nommé Baïus, émit par la parole et défendit par la plume des erreurs monstrueuses sur la grâce, erreurs voisines du Calvinisme et comme lui destructives des bonnes œuvres et de la liberté. Il fut condamné. Il rétracta ses erreurs.
.Mais la vilaine semence, désavouée par son auteur, fut aussitôt recueillie par un autre étudiant de l'Université de Louvain, le Hollandais Jansénius, esprit hardi, pénétrant et subtil, lequel devint le père de l'hérésie qui porte son nom.
Jansénius, tout seul, eût été impuissant à propager sa doctrine. Pour qu'une idée fasse le tour du monde, il faut la confier à un Français. Jansénius avait pour condisciple et pour ami Duvergïer de Hauranne, un Français plus connu sous le nom d'abbé de Saint-Cyran, homme actif, audacieux, d'une souplesse surprenante et d'une ardeur infatitigable. Les deux amis s'installent en France, et, sous le couvert de la piété et d'une grande austérité de mœurs, ils emploient leur talent et leur
influence à se faire des adeptes dans le monde religieux, parmi les membres du clergé, et jusque dans les communautés religieuses et dans les rangs de TÉpiscopat. Voilà les pères du Jansénisme : Baïus, Jansénius et l'abbé de Saint-Cyran.
Pour vulgariser et accréditer leurs idées, ils ont un livre, un grand ouvrage sur la grâce, YAugustinus, dans lequel ils prétendent résumer la doctrine de saint Augustin. Cet immense volume sort de la plume de Jansénius. L'infatigable écrivain meurt avant l'impression complète de l'ouvrage et déclare dans son testament qu'il le soumet au jugement du Saint-Siège. Le pape Urbain VIII condamne le livre. Jansénius, qui vient de mourir, n'est plus là pour accepter la condamnation, et ses disciples, comme un seul homme, refusent de se soumettre à la parole du Pape. La situation est grave. Le Jansénisme a en France un puissant foyer de résistance et de propagande : c'est la célèbre maison de Port-Royal.
Port-Royal-des-Champs était une abbaye de l'Ordre de Citeaux, près de Chevreuse, en Seine-et-Oise. Là vivaient des religieuses qui se vouaient à l'éducation de la jeunesse, et qui en 4625 vinrent se fixer à Paris sous le nom de Filles du Saint-Sacrement. Le monastère de Port-Royal-des-Champs servit alors de retraite à de pieux et savants solitaires, qui réunirent autour d'eux quelques gens d'élite. Les Filles du Saint-Sacrement et les solitaires de Port-
Royal, tel fut le double groupe sur lequel s'exerça le zèle de l'abbé de Saint-Cyran. Parmi les solitaires de Port-Royal, vivant dans cette retraite ou s'y rattachant par l'esprit et les tendances, on cite les Arnaud d'Andilly, le père Antoine Arnaud, avocat au Parlement de Paris, et ses fils, Robert et Antoine. On cite encore Nicole, et surtout Pascal qui écrivit alors contre les Jésuites ses fameuses Lettres provinciales. « Tout ce livre, a dit Voltaire lui-même, porte sur un fondement faux; mais il ne s'agissait pas d'avoir raison, il s'agissait de divertir le public. » Hélas! de combien de livres antireligieux on pourrait dire la même chose ! C'est creux, c'est vide, mais cela fait rire la galerie, et on ne cherche pas autre chose !
En même temps que le Jansénisme sévissait à Port-Royal-des-Champs, il était tout-puissant à Paris chez les Bernardines ou Filles du Saint-Sacrement. Là s'abritaient dans le silence, la prière et l'étude, les deux sœurs Angélique et Agnès Arnauld. C'était une seconde famille d'adeptes que l'abbé de Saint-Cyran cultivait avec sollicitude. Ces femmes, a-t-on dit, étaient pures comme des anges, mais orgueilleuses comme des démons.
Avec de tels auxiliaires, le Jansénisme était à craindre. Il corrompait le dogme catholique. Il s'insinuait dans le clergé et dans les cloîtres. Il faisait fureur au milieu du monde. Il troublait les consciences. Il fallait aviser.
Innocent X, Alexandre VII, Clément IX condamnèrent le Jansénisme, et Louis XIV impitoyable fit non seulement fermer, mais détruire de fond en comble Port- Royal. Il espérait tuer l'hérésie en supprimant son berceau, sa terre de prédilection. L'erreur, en apparence éteinte, renaissait bientôt de ses cendres avec le livre des Réflexions morales de Quesnel. Louis XIV est exaspéré. Il sollicite un jugement solennel et définitif du Saint-Siège. On trouverait difficilement dans l'histoire de l'Eglise une hérésie plus tenace, plus astucieuse, plus irréductible que le Jansénisme. Provoqué par le Roi de France et après dix-huit mois de travaux, le Pape Clément XI publia la fameuse bulle Unigenittis, qui jeta la consternation dans le parti janséniste. Rome parlait d'une façon si précise et si solennelle qu'il semblait difficile d'éluder sa sentence et de trouver une échappatoire.
L'hérésie cependant refusa encore une fois de s'avouer vaincue. Elle en appelait du Pape au Concile, et les Parlements surtout opposaient à la bulle Unigenitus une résistance ouverte. Ils favorisaient les sectaires contre les Evoques fidèles, dans leurs appels comme d'abus.
Louis XIV, froissé dans son amour-propre de souverain autant que dans son zèle de catholique, voulut en finir. Il sanctionna de son autorité royale la parole du Pape. Il fit enregistrer l'acte pontifical parle Parlement de Paris. Le Jansénisme cessait
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légalement d'exister. 11 n'était pas mort. Suivons-le dans ses derniers détours, et voyons-le s'insinuer auprès des pouvoirs et persuader aux souverains qu'ils doivent soumettre à leur autorité l'Église elle-même et les affaires religieuses. Voyonsle préparer, de concert avec les philosophes, la grande tempête révolutionnaire.