II. Le Jansénisme sous Louis XV
A première vue on pourrait penser que le Jansénisme est une affaire de peu d'importance, puisque cette hérésie déloyale, malgré le venin de sa plume, n'osa jamais attaquer l'Église en face et se cacha dans son sein comme un serpent. A première vue, il semble que l'on peut oublier le Jansénisme au milieu des gloires religieuses du grand siècle, puisque son sifflement impur n'a pas empêché la voix de Bossuet d'éclater avec une autorité incroyable et de dominer d'un bout de la France à l'autre toutes les voixdela renommée. Détromponsnous. En allant au fond des choses nous constatons l'importance, la perfidie, la ténacité, les effets pernicieux de l'erreur janséniste. Cette erreur a troublé le xvne siècle, elle a empoisonné le xviii' siècle, elle a été un des facteurs les plus paissants de la Révolution.
Louis XIV a essayé de l'écraser sous la majesté de son règne et sous la pression impitoyable de ses arrêts. Il n'y a pas réussi, et, quand il meurt,
le Jansénisme est plus obstiné et plus vivace que jamais. Port-Royal est par terre, mais l'esprit et les doctrines de Port-Royal subsistent et s'insinuent partout. Après Louis XIV la décadence nationale commence. Le duc d'Orléans, régent du Royaume, est sans foi comme sans mœurs. Tout va à la dérive. Le Jansénisme profite de cet affaissement national pour reprendre faveur. Les appelants de la bulle Unigenitus lèvent la tête ; le nouveau parti, appuyé par le cardinal de Noailles, comptejusqu'à 16 Evêques, 3 Universités et plus de deux mille ecclésiastiques ou religieux français. Presque tous les grands Ordres, sauf les Jésuites, subissent plus ou moins l'influence janséniste et favorisent la secte dans leurs écrits, dans leurs prédications, dans la direction des consciences. Encore une fois la Papauté intervient ; Benoit XIII réunit à Rome un Concile qui confirme la bulle Unigenitus. Le jugement de l'Eglise était formel. Sous peine de n'être plus catholique, il fallait se soumettre, et c'est ce que comprirent et firent l'archevêque de Paris, cardinal de Noailles, qui signa la bulle avant de mourir, et la plupart des appelants de la Sorbonne, du clergé et des Congrégations religieuses. Partout en France on vit des retours consolants à la vraie doctrine.
Cependant les obstinés ne furent pas peu nombreux. Quelques-uns d'entre eux se réfugièrent en Hollande où ils allèrent grossir l'Eglise schisma-
tique d'Utrecht. L'archevêque de cette ville étant mort, le chapitre se donna un évêque janséniste, Corneille Steenoven. Benoît XIII déclara nulle cette élection. Celui-ci n'en persista pas moins dans l'hérésie et dans l'exercice illégal de ses fonctions, et telle fut l'origine de l'Église schismatique d'Utrecht qui s'est continuée jusqu'à nos jours. En France les Jansénistes faisaient tlèche de tout bois pour se soutenir quand même. Ils avaient recours à de prétendus miracles. Sur la tombe du diacre Paris se réunissaient les sectaires, gens tarés, femmes suspectes. On feignait des maladies, on invoquait le Saint, et l'on se prétendait guéri. Aux faux miracles s'ajoutèrent les convulsions. Le cimetière Saint-Médard devint le théâtre de scènes grotesques, souvent obscènes. Un ordre de la Cour ferma le Cimetière, et un plaisant écrivit sur la porte : « De par le Roy défense à Dieu de faire miracle en ce lieu. » En même temps on éditait une revue périodique, les Nouvelles ecclésiastiques, qui chaque semaine versait à flots sur la Cour et sur l'Église le sarcasme et les injures. Les Parlements étaient les auxiliaires les plus puissants de la secte Janséniste. Les ecclésiastiques appelants, de par la bulle Unigeniiïis, étaient privés de toute juridiction, et les laïques appelants étaient de même privés des sacrements. Le Parlement de Paris, par un coupable abus d'autorité, voulut enjoindre aux curés catholiques de donner aux jansénistes les
secours religieux sous peine d'amende, d'emprisonnement ou d'exil. Les Parlements de province imitaient le Parlement de Paris, et Louis XV se sentait désarmé et impuissant en présence de tels excès. Il fallait en finir. Les Evèques de France livrés à l'arbitraire des Parlements, en appelèrent à Rome. Benoit XIV éleva la voix et publia un bref plein de fermeté, dans lequel il disait qu'il fallait refuser le viatique aux réfractaires. Le Parlement supprima le Bref pontifical. Mais Louis XV enregistra un édit qui enjoignait de s'en tenir à la décision de Rome. Ainsi finit le Jansénisme à la veille de la Révolution.
Il avait fait en France un mal immense. Les traces en sont restées jusque dans notre siècle. Il a éloigné les âmes des sources de la grâce ; il a tari par ses sévérités et son orgueil la piété de nos populations ; il a habitué nos malheureux ancêtres à mépriser l'autorité de la Cour romaine; il a semé dans la nation des germes de révolte contre les directions de l'Eglise; il a égaré une portion notable du clergé et des hautes classes de la société française. Dans les événements qui vont surgir à la fin du xvme siècle, on retrouvera à chaque pas la présence du Jansénisme, sa détestable influence, ses rancunes insatiables, sa complicité secrète ou impudente avec les pires ennemis de la société civile et de l'Eglise catholique.
Amen!
ONZIEME CONFÉRENCE
L'Église et le Philosophisme
Messieurs,
Nous entrons dans la période la plus moderne de la vie de l'Eglise. Nous sommes au xvme siècle. L'incrédulité va nier toutes les croyances et essayer de démolir la religion catholique ; avant de renverser les institutions, elle déracine les idées. Etudions le philosophisme dans ses chefs, dans ses complices et dans les résistances insuffisantes qu'il a rencontrées sur son chemin.