I. La Spoliation du clergé
Deux choses sont ici à remarquer, et je vous les indique aussi clairement que possible.
1° En s'emparant des biens du clergé, l'Assemblée Constituante a commis un vol. Au moment de la Révolution le clergé était riche, il était riche légalement et justement par achat, donation ou testament, et sa richesse amassée péniblement pendant
quatorze cents ans en faveur du culte, de la science et du peuple était inattaquable. L'Etat avait des dettes et ne savait comment fermer l'abîme tous les jours plus béant du déficit. « Emparons-nous desbiens du clergé pour nous tirer de peine >, dit-il, et il mit la main sur les biens du clergé qu'il déclara propriétés nationales. Messieurs, si votre voisin criblé de dettes jetait un regard d'envie sur votre petite fortune et disait : « Vous avez quelque chose; moi, jen'ai rien; ce que vous avez est à moi, je le prends », est-ce que vous seriez de son avis ? Est-ce que vous ne crieriez pas: Au voleur? Eh bien ! la Constituante a raisonné et agi comme raisonnent et voudraient agir les socialistes d'aujourd'hui. Elle a pris le bien d'autrui, les biens de l'Eglise. Donc elle a commis un vol, et un vol sacrilège, et qui plus est un vol pernicieux. Car à qui ont-ils profité ces biens volés au clergé? A qui? A la monarchie constitutionnelle de Louis XVI qui venait de s'établir? Non. Cette monarchie a survécu une année à peine à la confiscation des propriétés ecclésiastiques. — Aux spoliateurs qui ont converti les biens du clergé en biens nationaux? Non. Le jour où tous ces hommes ont été supprimés par la Terreur ou submergés dans le coup d'Etat du 18 Brumaire, l'autel s'est relevé de ses ruines, et la parole de Montlosier à Mirabeau s'est réalisée : « Si vous ôtez aux évèques leur croix d'or, ils prendront une croix de bois, et c'est une croix de bois qui a sauvé le monde. » — A la pros-
périté matérielle du pays? Pas davantage. On a jeté sur le marché trois milliards d'immeubles, on les a vendus à des prix dérisoires, on les a payés en papier-monnaie, et la propriété foncière en a été avilie. Ce vol des biens du clergé a-t-il enfin profité à la morale et à la justice? Encore moins. La cupidité individuelle a été tentée par cette énorme proie. On a enseigné à tout un peuple à s'emparer sans pudeur du bien d'autrui età le garder sans scrupule. D'ailleurs la Constituante elle-même sentait bien qu'elle n'avait pas le droit de prendre les biens du clergé.
2° En s'en emparant, elle déclarait contracter à regard du clergé une dette rigoureuse. Le 4 novembre 1789, elle décrète : 1° que tous les biens ecclésiastiques sont à la disposition de la nation, à la charge de pourvoir dune manière convenable aux frais du culte, à l'entretien de ses ministres et au soulagement des pauvres ; 2° qu'il ne pourra être assuré à la dotation d'aucune cure moins de 1.200 livres par année, non compris le logement et les jardins en dépendant.
Et voulant que cette dotation du clergé fût à l'abri des fluctuations de l'avenir, l'Assemblée l'insère dans la Constitution de 1791 (titre V) où il est dit que « le traitement des ministres du culte catholique fait partie de la dette nationale ». Le salaire du clergé n'a pas été un don gracieux que l'Assemblée avait le pouvoir de faire ou de ne pas
faire; c'était un engagement obligé, irrévocable, la condition sans laquelle l'expropriation du clergé eût été un acte inqualifiable, de la nature de ceux qui conduisent un particulier au bagne.
Et au moment de la conclusion du Concordat, le pape Pie VII n'a consenti à laisser en paix les détenteurs des biens ecclésiastiques qu'à la condition que le Gouvernement assurerait au clergé un traitement convenable. Après dix ans, il était impossible dé revenir sur les faits accomplis sans bouleverser toute la nation. La restitution des biens volés était impraticable. Mais la dette contractée à l'égard du clergé demeurait, et aujourd'hui encoreelïe demeure évidente et inéluctable comme au premier jour. Le budget des cultes n'est point un don gracieux que l'Etat est libre d'accorder ou de refuser au clergé; il est une indemnité, une dette de justice mille fois plus sacrée que les dettes inscrites au Grand Livre de la dette publique. Il n'est que la très faible réparation du vol fait à l'Eglise en 1789.
Cependant la spoliation du clergé était le premier acte d'un drame qui allait se précipiter. Après ce début, l'Assemblée Constituante s'enhardit et décrète la suppression des Ordres religieux.