I. A Paris
De l'année 1795 à l'année 1799, c'est le Directoire qui gouverne. Qu'est-ce que le Directoire? C'est un gouvernement à cinq tètes, avec un Corps Législatif
en deux tomes : le Conseil des Cinq-Cents qui propose et qui discute les lois, et le Conseil des Anciens qui les accepte ou les rejette. Les premiers cinq Directeurs étaient régicides; deux plus modérés inclinaient à l'ordre et à la paix, trois plus révolutionnaires aspiraient à la violence et à la tyrannie.
Naturellement les modérés furent dévorés par les violents. C'est toujours ce qui arrive. Les modérés l'ont de belles phrases et n'osent pas poser un seul acte de courage. Les violents marchent de l'avant et emportent les situations. Dès le mois de janvier 1796, le Directoire annonça donc un système de persécution ouverte contre le clergé et la religion, et enjoignit à tous ses agents l'exécution rigoureuse des édits de proscription légués par la Législative et la Convention nationale. Les prêtres catholiques furent de nouveau tracassés, emprisonnés, déportés. La petite île de Rhé en réunit jusqu'à douze cents, et un bon nombre furent dirigés vers Cayenne.
Puis ce fut le tour de la bourgeoisie. Il y a pas mal de braves gens qui sont indifférents à la persécution dirigée contre le clergé, et qui vivent parfaitement tranquilles tant qu'on ne menace ni leur caisse ni leur pot-au-feu. Qu'on moleste les prêtres, qu'on fasse des lois et qu'on forge des chaînes pour garrotter l'Eglise, qu'on lui prenne son bien et sa liberté, cela leur est parfaitement égal. Ils laissent faire et ils disent tout bas: Qu'importe? Oh! les aveugles! Ils ne voient pas que le coup de marteau
LES COMBATS DE LEGLTSE DANS LES TEMPS MODERNES 48b
qui renverse les autels ébranle en même temps les foyers. Ils ne voient pas que le flot qui emporte les biens de l'Eglise emportera du même coup leur propriété! Le Directoire avait besoin d'argent. Le clergé n'en avait plus. Par la loi des otages et par l'emprunt forcé progressif, le Directoire enleva toute sécurité aux personnes et exposa tous les biens à la confiscation.
Cependant après les ravages de la Révolution, la licence des mœurs était extrême. A cette France dévastée il fallait une Religion. On avait bien essayé précédemment de la déesse Raison et du culte de LEtre suprême. Mais tout cela avait fini dans l'impuissance et dans le vice. Que faire? Le Directoire essaya d'abord de revivifier le culte des philosophes, les décadis,les fêtes de la Jeunesse, de l'Agriculture, la fête des Epoux, la fête de la Souveraineté du Peuple, la fête de la Vieillesse. Toutes ces fêtes constitutionnelles tombèrent promptement dans le plus profond discrédit. Elles disparurent devant les sifflets et sous les vertes railleries des dames de la halle. L'Eglise constitutionnelle elle-même essaya vainement de s'organiser ; elle voulut avoir un concile qu'elle ouvrit à Paris le 15 août 1797 ; ce ne fut qu'un simulacre ridicule. Tout cela ne pouvait pas durer. Il était nécessaire de trouver autre chose. Il y avait parmi les membres du Directoire une forte tête, un avocat régicide, du nom de Larevellière- Lépeaux. Il inventa le culte de la Théophilanthropie.
Chacun des théophilanthropes devait être prêtre à son tour. Les officiants étaient revêtus de longues robes blanches, avec des ceintures tricolores, et, aux décadis, ils prononçaient en chaire de longues harangues et récitaient des hymnes philosophiques en l'honneur de l'Auteur de la nature. L'inventeur de ce culte, Larevellière-Lépeaux, en était le souverain pontife. Comme l'inventeur était petit, bossu, contrefait , enfin un véritable polichinelle , ainsi qu on le surnomma, son culte avait tout l'air de ce qu'il était, une comédie. Tout le monde s'en amusa. Comme parmi les théophilanthropes on voyait des hommes tarés et couverts de crimes, le peuple leur donna le sobriquet de « filous en troupes ». Leur grand-prêtre essuya plus d'une plaisanterie de la part même de ses collègues du Directoire, et bientôt cette nouvelle religion périt faute d'adeptes. Or, pendant que ces inanités occupaient la capitale, que faisait la nation? Que devenait l'esprit public?