‹ L'église et son œuvre (volume 2)Chapitre 13 sur 133 · I . Sont-ce des potentats · texte numérisé non relu

I . Sont-ce des potentats

Le glaive, Messieurs, n'est point une médiocre puissance. Il lui est donné quelquefois de fonder des empires, de renverser des institutions, de changer la face des sociétés. Rappelez- vous le plus

grand capitaine des temps modernes disante l'ambassadeur de Pie VII : « Il m'a opposé des résistances, voilà pourquoi je l'ai brisé! Moi, Monsieur, j'ai 60 millions de sujets, 8 à 900.000 soldats, 100.000 chevaux. Les Romains eux-mêmes n'ont jamais eu tant de forces. J'ai livré 40 batailles. A celle de Wagram j'ai tiré 100.000 coups de canon. » Voilà le glaive. Il brise tout.

Tel n'est pas le point de départ de l'Eglise. C'est assez pour l'honneur des hommes d'Etat que Constantin rende à l'Eglise la liberté, que Clovis obtienne d'elle le titre de roi très chrétien, que saint Louis, Philippe-Auguste, Richard Cœur de Lion la servent dans les batailles, que Charlemagne exécute ses décrets et que Napoléon aide au rétablissement de ses autels. Plus tard, dans la suite des temps, les potentats viendront se ranger autour de l'Église, et baiser d'une lèvre soumise sa main souveraine. Mais à l'origine, autour de son berceau, parmi ces douze hommes qui sortent du Cénacle, je vous défie de me montrer un seul porteur de glaive. Vous savez comment procèdent les potentats. Ils amènent des bataillons ; ils promènent de lourdes artilleries ; ils font partout le silence et la terreur; ils déclarent qu'ils rétablissent l'ordre; et, quand rien ne bouge plus, selon la belle expression de Tacite, ils disent : « C'est la paix! Ubi solitudinem fecerint, pacem appellant!» Est-ce ainsi que procèdent les Apôtres? Non. Le Christ leur a dit :

« Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups, ayez seulement la prudence du serpent et la simplicité de la colombe. » Vous l'entendez? Les apôtres ne sont point des guerriers. Ils entrent dans les maisons en disant : « La paix soit avec vous! » Si on les repousse, ils ne s'indigneront pas. Si on les bannit dune ville, ils iront dans une autre. La seule vengeance que leur maitre leur permet, c'est de secouer la poussière de leurs pieds... la poussière, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus faible et de plus inoffensif, ce qui est ici-bas le plus voisin de l'anéantissement. Voilà tout ce qui leur est permis... secouer un peu de poussière sur le monde ! Les apôtres sont désarmés. Vous chercheriez vainement auprès d'eux des soldats cuirassés et nombreux et dans leurs mains la force matérielle. Mais voyons. S'ils n'ont pas la puissance du glaive, ont-ils au moins la puissance de l'or ?

IL Sont-ce des riches ?

La richesse, Messieurs, est une force imposante, redoutable, et le grand orateur du Parlement anglais, Burke, parlant des confiscations exercées en Irlande, nous révèle la passion intense du cœur humain pour l'argent quand il nous dit : « Au bout de vingt-cinq années la plupart des hommes passent avec indifférence sur la tombe de leur père assas-

siné ; mais après un siècle les générations dépossédées éprouvent encore des sentiments de haine et de rage en passant près du champ dont leur famille a été dépossédée. » Et, en effet, qui ne sait que certaines haines de famille, des haines inextinguibles sont nées d'une question d'intérêt... tant est profond dans l'humanité l'amour de l'or? Telle est la puissance de la richesse, Messieurs, que probablement, si on pouvait aller au fond des choses et connaître les derniers secrets de l'histoire, on s'apercevrait que plus d'une fois l'empire de l'or a fait pencher aux mains des potentats la balance où se pèsent les destinées des nations. Sans doute vous ne saurez jamais quel a été le rôle exact de l'argent dans les grands événements de ce siècle ; mais vous pouvez affirmer sans crainte que ce rôle a été considérable. La puissance du veau d'or dépasse vos supputations. Il y a longtemps d'ailleurs que la Sainte Ecriture a prononcé cette parole : « Pecuniae obediunt omnia, Tout obéit à l'argent. »

Eh bien, regardez maintenant ces douze hommes qui sortent du Cénacle. La plupart sont des pêcheurs et des ouvriers. Ils n'ont pas le sou. Ils n'ont point d'argent. Cependant ils en ont trop encore, et le Christ leur a dit : « N'ayez ni or ni argent, ni monnaie dans votre ceinture. N'emportez dans votre chemin ni valise, ni chaussure, ni bâton. N'ayez pas même deux tuniques. » Les voilà, ces conquérants étranges! Ils n'ont ni la puissance du glaive

ni la puissance de l'or, ont-ils du moins la puissance de la ruse, ou simplement de l'habileté?

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