‹ L'église et son œuvre (volume 2)Chapitre 14 sur 133 · III. Sont-ce des politiques · texte numérisé non relu

III. Sont-ce des politiques

Ceux-là remportent de grands succès et se font une grande situation qui savent discerner l'opinion et s'en emparer, qui ont le sens du souffle qui passe et l'entente de l'heure qui sonne. Ils saisissent cette heure, ils aspirent ce souffle, et c'est leur fortune. Voyez Luther. 11 entre en scène à la minute précise où il ne fallait que jeter l'étincelle. Il jette l'étincelle et allume l'incendie, et son œuvre est moins le résultat de sa brûlante parole que l'inflammation spontanée des éléments de combustion sociale et religieuse amassés par les siècles. Et il serait facile dans notre époque tourmentée de citer des hommes sans grande valeur intellectuelle et sans aucune valeur morale, qui ont cependant laissé derrière eux une trace profonde et un sillon éclatant. Ils valaient peu, et ils ont fait beaucoup. C'étaient des habiles, des politiques. Ils ont flairé la situation, ils ont discerné leur temps, ils ont deviné les passions dominantes, ils ont exploité la complicité des choses et la conspiration du siècle, ils se sont jetés dans le torrent de l'opinion, et, portés par le flot des événements, ils sont devenus des chefs, ils ont escaladé la première place. Regardez le inonde, et

convenez avec moi que la plupart du temps il appartient non pas aux plus dignes, mais aux plus habiles.

Certes, Messieurs, les douze bateliers qui fondent l'Église ne procèdent guère en hommes habiles. Sans aucune précaution, ils présentent à leurs contemporains une doctrine nouvelle qui détrône tous les dieux de l'Olympe, une doctrine mystérieuse qui humilie tous les orgueils, une doctrine crucifiante qui condamne toutes les passions . La Croix ! . . . c'est le bois odieux et abhorré des hommes qu'ils veulent imposer au respect et aux adorations du monde! C'est avec cette étrange machine de guerre, avec ce bélier de nouvelle espèce, qu'ils prétendent ébranler la porte des âmes et prendre possession de l'humanité. Ils n'ont ni la puissance du glaive ni la puissance de la richesse. Et ils sont encore plus malhabiles que faibles; leur infirmité n'est dépassée que par les maladresses de leur stratégie. Oh ! si seulement, pour se faire accepter et pour réussir, ils avaient le prestige de la science, de la philosophie et de l'éloquence ! Voyons.

Page 1